XV
LE REPAS DE TANTALE
A l'extrémité de l'horrible galerie, il y avait un escalier de quelques marches, et, sur la droite, un mur, très haut, continuait cette galerie. L'escalier aboutissait à un jardinet. Le mur séparait ce jardinet du grand jardin.
En se retrouvant au grand air, sous la chaleur vivifiante de l'éclatant soleil, Pardaillan respira à pleins poumons. Il lui semblait sortir d'un lieu privé d'air et de lumière. Et, en faisant peser sur d'Espinosa, toujours impassible à son côté, un regard lourd de menaces, il pensa:
«Je ne sais ce que machine contre moi ce prêtre scélérat, mais, mordieu! il était temps que l'infernal supplice qu'il vient de m'infliger prît fin.»
Pour reposer ses yeux, encore remplis de la vision d'horreur, il voulut les poser sur les fleurs qui embaumaient l'air qu'il respirait avec délices. Alors, il tressaillit et murmura:
«Ah! quel diable de jardin est-ce là!»
Ce qui motivait cette exclamation, c'était la disposition spéciale du jardinet. Voici:
De l'escalier, par où il venait de descendre, jusqu'à un corps de bâtiment composé d'un rez-de-chaussée seulement, et en mauvais état, ce jardinet pouvait avoir, en largeur, de dix à douze mètres environ.
Dans le sens de la longueur, en partant du mur, qui prolongeait la galerie et le séparait du grand jardin, jusqu'à un autre corps de bâtiment composé aussi d'un seul rez-de-chaussée, il mesurait environ une trentaine de mètres. De sorte que ce jardinet se trouvait enfermé entre trois bâtisses (en y comprenant le bâtiment plus important où se trouvait la galerie) et une haute muraille.
Mais ce n'était pas là ce qui étonnait Pardaillan. Ce qui l'étonnait, c'est que ce jardinet était coupé, au milieu et dans toute sa longueur, par un parapet surmonté d'une haute grille dont les barreaux étaient très forts et très rapprochés.
En outre, d'autres barreaux, aussi forts et aussi rapprochés, partaient du toit d'un de ces corps de bâtiment, et venaient s'encastrer sur la grille verticale. De sorte que cela constituait une cage monstrueuse.
Des plantes grimpantes, s'enlaçant aux barreaux, montaient jusqu'au faîte de cette étrange cage, y formaient un dôme de verdure et masquaient en partie ce qui s'y passait.
Conduisant Pardaillan, toujours surveillé de près par son escorte de moines-geôliers, d'Espinosa tourna à gauche, se dirigeant tout droit vers le bâtiment qui occupait la largeur du jardinet.
Or, chose étrange, et qui glaça Pardaillan, dès que le bruit de leurs pas se fit entendre sur le gravier de l'allée, il perçut comme une galopade furieuse de l'autre côté du rideau de verdure qui masquait la cage. Puis une rumeur, comme une bousculade, un bruit de branches froissées, des faces humaines hâves, décharnées, des yeux luisants ou mornes, se montrèrent de-ci de-là entre les barreaux, et une plainte déchirante, monotone, s'éleva soudain:
«Faim!... Faim!... Manger!... Manger!...»
Et, presque aussitôt, une voix rude cria:
--Attendez, chiens, je vais vous faire retourner à la niche!
Puis le claquement sec d'un fouet, suivi du bruit flou d'une lanière cinglant un corps, suivi à son tour d'un hurlement de douleur. Ensuite, une fuite éperdue et la même voix rude accompagnant chaque coup de fouet de ce cri, toujours le même:
«A la niche! A la niche!»
Voilà ce qu'entrevit Pardaillan en une vision rapide comme un éclair. Et, en jetant un coup d'oeil angoissé sur la cage fantastique, il songea:
«Quelle abominable surprise me réserve encore ce maître-bourreau?
D'Espinosa s'arrêta devant le corps de bâtiment. Un moine se détacha du groupe, vint ouvrir les cadenas qui maintenaient extérieurement un fort volet de bois. Le volet ouvert tout grand démasqua une ouverture garnie d'épais barreaux croisés.
Cette ouverture donnait sur une sorte de fosse. Sur le sol fangeux de cette fosse, au milieu d'immondices innommables, à moitié nu, un homme était accroupi.
Aveuglé par le flot de lumière succédant sans transition à l'obscurité profonde dans laquelle il était plongé, il demeura un instant immobile, les yeux clignotants. Puis il se dressa brusquement, déchira l'air d'un hurlement lugubre et bondit sur les barreaux, cherchant à agripper ceux qui le regardaient du dehors.
Voyant qu'il ne pouvait y parvenir, il se mit à mordre les barreaux de fer, sans arrêter ses hurlements. Alors, du plafond de la fosse, une trombe d'eau s'abattit sur le forcené. Il lâcha les barreaux, se rejeta dans sa fosse et se mit à courir dans tous les sens, cherchant à se soustraire à l'avalanche liquide qui le poursuivait partout.
Bientôt, les hurlements se changèrent en plaintes confuses, puis le malheureux suffoqua et s'abattit pantelant au milieu de sa fosse, pendant que l'eau tombait, implacablement et à torrents, sur lui.
Brusquement, l'abominable pluie cessa. Alors, une porte s'ouvrit; un moine, armé d'une discipline, entra et attendit patiemment que l'homme, à moitié suffoqué, reprît ses sens.
Lorsque le malheureux ouvrit les yeux, iî aperçut le moine qui l'observait. Sans doute savait-il ce qui l'attendait, car, avant même que le moine eût fait un geste, il se redressa d'un bond, et se mit à tourner autour de la fosse, sans s'arrêter de hurler. Froidement, sans hâte, en relevant d'une main sa robe qui eût pu traîner dans la boue, le moine se mit aussi en marche. Seulement, à chaque pas qu'il faisait, il levait la discipline et la laissait tomber à toute volée sur les épaules de l'homme qui bondissait à tort et à travers, mais ne cherchait pas à entrer en lutte avec le terrible moine.
On eût dit d'un dompteur fouaillant un fauve grondant, menaçant, mais n'ayant pas le courage de se jeter, gueule et griffes ouvertes, sur son bourreau.
Très rapidement, la victime, épuisée déjà par les jets d'eau reçus, tomba de nouveau sur le sol. Implacablement, le moine continua de la fustiger jusqu'à ce qu'il vît qu'elle était évanouie. Alors, il attacha sa discipline à sa ceinture, retroussa sa robe et, sans s'inquiéter de l'homme, il sortit posément, comme il était entré.
Tandis que le moine, qui avait déjà ouvert le volet, s'occupait à le refermer, d'Espinosa expliquait avec une froide indifférence:
--Ceci est un supplice plus terrible peut-être que tous ceux que vous venez de voir. L'homme que nous quittons, de son vivant, était duc et grand d'Espagne. Le crime qu'il a commis méritait un châtiment spécial. L'homme a été discrètement enlevé et conduit ici... comme vous. On lui a fait boire d'une certaine potion préparée par un révérend père de ce couvent. Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit. Au bout d'un certain temps, celui qui a eu le malheur d'en avaler une dose suffisante sent son intelligence s'obscurcir. Alors, nous soumettons le condamné à un régime spécial.
--Tout d'abord, on l'enferme dans un cachot que je n'ai pu vous faire voir, attendu qu'il n'y en a aucun d'occupé en ce moment. Au bout de quelques jours, le condamné est à peu près fou. Quelques-uns sortent de là complètement fous et inoffensifs. D'autres, au contraire, ont parfois encore des éclairs de lucidité et sont dangereux. Alors, nous les mettons dans le cachot que vous venez de voir et, quand ils ont subi durant quelques semaines le traitement de ce pauvre duc, c'est fini. Ils sont irrémédiablement fous. Alors, ils ne connaissent plus que leur gardien, dont ils ont une peur incroyable, et nous pouvons, sans crainte, adoucir un peu leur sort en les laissant vivre en commun et au grand air, dans la cage que vous voyez.
Tout en donnant ces explications de cet air effroyablement calme, qui lui était habituel, d'Espinosa conduisait Pardaillan, secoué d'indignation, Pardaillan qui se raidissait pour montrer un visage froid et intrépide, vers la cage de fer.
Les moines firent une trouée dans le feuillage et Pardaillan put voir. Il y avait là une vingtaine de malheureux à peine couverts de loques ignobles, maigres comme des squelettes, pâles, avec des barbes et des chevelures embroussaillées. Les uns se tenaient accroupis à terre, en plein soleil. D'autres tournaient et retournaient comme des fauves en cage. Les uns riaient, d'autres pleuraient. Presque tous s'isolaient.
Dès qu'ils virent les visiteurs, tous, sans exception, se ruèrent sur les barreaux. Non point menaçants, comme le duc, mais suppliants, les mains jointes, et, de leurs pauvres lèvres crispées, tombaient ces mots terribles que Pardaillan avait entendus: «Faim! Manger!» Un des moines prit dans un coin un panier préparé d'avance, et en vida le contenu à travers les barreaux.
Et, Pardaillan, le coeur soulevé de dégoût et d'horreur, vit que ce que l'exécrable moine venait de vider ainsi était tout simplement un panier d'ordures. Et, le plus horrible, c'est que les malheureux fous, qu'on laissait lentement mourir de faim, se jetèrent à corps perdu sur ces immondes ordures, se les disputèrent en grondant et que chacun, dès qu'il avait pu happer un morceau de n'importe quoi, s'enfuyait avec sa proie, de peur qu'on ne vînt la lui arracher.
«Horrible! répéta encore une fois Pardaillan, qui eût voulu s'enfuir et ne pouvait détacher ses yeux de cet écoeurant spectacle.
--Tous les hommes que vous voyez ici étaient jeunes, beaux, riches, braves et intelligents. Tous, ils étaient de la plus haute noblesse. Voyez ce qu'en ont fait le breuvage inventé par un de nos pères et le régime auquel on les a soumis. Que dites-vous de ce supplice-là, chevalier?
Fixant d'Espinosa, avec cet air d'ironie et d'insouciance qui masquait sa physionomie, Pardaillan lui lança, sur un ton détaché qui émerveilla le grand inquisiteur:
--Me direz-vous, monsieur, si toutefois je ne suis pas curieux, à quoi riment ces écoeurantes exhibitions?
Quelque chose comme un pâle sourire vint effleurer les lèvres d'Espinosa.
--J'ai voulu, fit-il doucement, que vous fussiez bien pénétré de cette pensée qu'irrémissiblement condamné, tout ce que vous venez de voir n'est rien auprès de ce qui vous attend. J'ai fait pour vous ce que je n'aurais fait pour nul autre. C'est une marque d'estime que je devais à votre caractère intrépide, que j'admire plus que quiconque, croyez-le bien.
--Fort bien, monsieur. Je me tiens pour dûment averti. Et, maintenant, faites-moi reconduire dans mon cachot... ou ailleurs... A moins que vous n'en ayez pas fini avec les spectacles du genre de ceux que vous venez de me montrer.
--C'est tout... pour le moment, fit d'Espinosa impassible.
Et, se tournant vers les moines:
--Puisqu'il le désire, reconduisez M. le chevalier de Pardaillan à sa chambre. Et n'oubliez pas que j'entends qu'il soit traité avec tous les égards qui lui sont dus.
Et, revenant à Pardaillan, il ajouta avec un air de grande sollicitude:
--Allez donc, monsieur de Pardaillan, et surtout mangez. Mangez et buvez... Ne faites pas comme ce matin, où vous n'avez rien pris. La diète est mauvaise dans votre situation. Si ce qu'on vous sert n'est pas de votre goût, commandez vous-même ce que vous désirez. Rien ne vous sera refusé. Mais, pour Dieu, mangez!
--Monsieur, dit poliment Pardaillan, sans rien montrer de l'étonnement que lui causait cette affectueuse insistance, je ferai de mon mieux. Mais j'ai un estomac fort capricieux. C'est lui qui commande, et je suis bien obligé de lui obéir.
--Espérons, dit gravement d'Espinosa, que votre estomac se montrera mieux disposé que ce matin.
--Je n'ose trop y compter, dit Pardaillan en s'éloignant au milieu de son escorte de moines-geôliers.
Lorsqu'il se retrouva quelques instants plus tard dans sa chambre, Pardaillan se mit à marcher de long en large avec agitation.
«Pouah! songeait-il, la venimeuse bête! Comment ai-je pu résister à la tentation de l'étrangler de mes mains?
Et, avec un sourire qui eût donné le frisson au grand inquisiteur, s'il l'avait vu:
«Bah! il l'a bien dit: il était gardé de près. Je n'aurais pas eu le temps de l'atteindre. Et j'y aurais gagné de me voir enchaîner. Mes mains restent libres. Qui sait si une occasion ne se présentera pas? Alors...
Et son sourire se fit plus aigu.
Las de s'agiter, il se jeta dans le fauteuil et se mit à réfléchir profondément, repassant dans son esprit les scènes qui venaient de se dérouler, jusque dans leurs plus petits détails, évoquant les moindres gestes, les coups d'oeil les plus furtifs, se rappelant les paroles les plus insignifiantes en apparence, et s'efforçant de tirer la vérité de ses observations et de ses déductions.
Deux moines lui apportèrent son dîner. Avec des yeux luisants de convoitise, ils étalèrent amoureusement les provisions sur la table, alignèrent respectueusement les flacons aux formes diverses, et, au lieu de se retirer, comme ils faisaient d'habitude, ils restèrent en contemplation devant la table, semblant attendre que le chevalier fît honneur à ce repas soigné. Voyant qu'il ne se décidait pas, un des deux moines demanda:
--Monsieur le chevalier ne veut donc pas manger?
Surmontant la répulsion que lui inspiraient ses deux gardiens, Pardaillan répondit doucement:
--Tout à l'heure, peut-être... Pour le moment, je n'ai pas faim.
Les deux moines échangèrent un furtif coup d'oeil que Pardaillan surprit au passage.
--Monsieur le chevalier désire-t-il qu'on lui fasse autre chose? insista le moine.
--Non, mon révérend, je ne désire rien qu'une chose...
--Laquelle? fit le moine avec empressement.
--Que vous me laissiez seul, dit froidement Pardaillan.
Les deux moines échangèrent encore le même coup d'oeil furtif que Pardaillan surprit encore, puis ils contemplèrent une dernière fois les mets appétissants dont la table était chargée, et sortirent enfin en étouffant un gros soupir.
Dès qu'ils furent dehors, Pardaillan s'assura d'un coup d'oeil que le judas de la porte était bien fermé. Il s'approcha alors de la table et contempla les plats, nombreux et variés, qui la garnissaient. Il en prit quelques-uns au hasard et se mit à les sentir avec une attention soutenue.
«Je ne sens rien d'anormal, se dit-il en posant les plats à leur place. En revanche, mordieu! je sens que j'étrangle de faim et de soif!...
Il prit un flacon.
«Hermétiquement bouché! dit-il. Mais qu'est-ce que cela prouve!»
Il le déboucha et le flaira comme il avait flairé les mets.
«Rien! je ne sens rien!»
Et lentement, à regret, il reposa le flacon sur la table.
«Ne rien boire, ne rien manger, durant trois jours, a dit le billet du Chico. Poison foudroyant... Mort-diable! je puis bien patienter.
Il tourna le dos à la table pour s'arracher à la tentation et s'en fut vers le coffre où il avait enfermé le reste de ses provisions de la veille. Il fit une piteuse grimace et grommela:
--C'est maigre!
Résolument, il prit une tranche de pâté et la porta à sa bouche. Mais il n'acheva pas le geste.
--Qui me dit, songea-t-il, qu'on n'a pas pénétré ici pendant la promenade que m'a fait faire cet inquisiteur que la foudre écrase!... Qui me dit que ces mets, inoffensifs hier soir, ne sont pas mortels maintenant?
Il replaça la tranche où il l'avait prise et referma le coffre. Il traîna le fauteuil devant la fenêtre et s'assit, le dos tourné à la table tentatrice. En même temps, pour se donner la force de résister, il murmura:
«Je n'ai plus guère que deux jours et demi à patienter. Que diable! deux jours sont bientôt passés!
Et, par un puissant effort de volonté, il réussit à se soustraire à cette obsession et se mit à repasser tout ce que lui avait dit d'Espinosa.
Des bribes de phrases lui revenaient plus particulièrement: «On lui fait boire une potion... Ce breuvage agit sur le cerveau qu'il engourdit... Il sent son intelligence s'obscurcir... Toutefois, ce n'est pas encore la folie.»
Et un détail, que nous avons omis de signaler, lui revenait obstinément à la mémoire: au premier repas qu'il avait fait dans cette chambre, à ce même repas où il avait absorbé un narcotique qui devait le tenir endormi plusieurs jours, il avait tout de suite remarqué sur la table une bouteille de vieux vin de Saumur, pour lequel il avait un faible, et l'avait mise de côté, la réservant pour la bonne bouche. Or, à la fin de son repas, lorsqu'il voulut attaquer la bonne bouteille, il s'était senti pris d'un subit malaise. C'était le narcotique qui faisait son effet.
Cela avait été très passager. Mais il n'en fallait pas plus pour éveiller ses soupçons. Avant de vider le verre qu'il venait de remplir, il le porta à ses narines et le flaira longuement.
Cet examen ne lui ayant pas paru suffisant, il trempa son doigt dans le verre, laissa tomber quelques gouttes du liquide léger et mousseux sur sa langue et se mit à le déguster avec tout le soin d'un parfait connaisseur qu'il était. Le résultat de cette dégustation avait été qu'il avait déposé le verre sur la table, sans y toucher davantage. Son repas était achevé. Il n'avait plus ni faim ni soif.
Tout à coup, une inspiration soudaine lui était venue. Il s'était levé et était allé vider le verre et tout le contenu de la bouteille de ce Saumur, qui lui paressait suspect, dans le bassin de cuivre qui contenait encore l'eau sale rougie de son sang, qu'il y avait laissée après s'être convenablement débarbouillé. Puis, il était revenu s'asseoir à table, reposant la bouteille et le verre à leur place. Quelques instants plus tard, la tête lourde, pris d'un sommeil irrésistible, il s'était endormi aussitôt.
Pourquoi avait-il agi ainsi? Il n'aurait su le dire. Pourquoi ce détail qu'il avait presque oublié lui revenait-il maintenant obstinément à la mémoire? Pourquoi rapprochait-il cet incident des paroles prononcées par d'Espinosa? Pourquoi le dialogue de Fausta et du grand inquisiteur, parlant de sa folie, ce dialogue qui lui était tout à coup revenu à la mémoire, dans ce qu'il appelait déjà la «galerie des supplices», pourquoi ce dialogue lui revenait-il de nouveau à la mémoire?
Quelles conclusions tirait-il de l'incident de la bouteille de vin de Saumur vidée dans une cuvette d'eau sale, des paroles d'Espinosa, des paroles de Fausta, de la vision de la cage des fous? C'est ce que nous ne saurions dire. Mais toujours est-il que, peu à peu il s'assoupit dans son fauteuil et que, dans son sommeil agité, il avait aux lèvres un sourire narquois, et, de temps en temps, il bredouillait des mots sans suite, parmi lesquels revenait fréquemment celui-ci: FOLIE.
Le soir venu, les moines, consternés de voir qu'il n'avait pas touché au dîner, non plus qu'au déjeuner, lui servirent un souper plus soigné encore que les précédents repas. Malgré leur insistance, Pardaillan refusa de manger.
Les moines durent se retirer sans être parvenus à le décider et, dès qu'il se vit seul, il se hâta de se mettre au lit pour se soustraire à la tentation de la table étincelante. Et il faut convenir qu'il lui fallut une force de volonté peu commune, car la faim se faisait cruellement sentir. Peut-être l'eût-il moins sentie s'il avait pu détacher complètement son esprit de cette pensée.
Mais les moines revenaient obstinément avec leur table chargée de mets appétissants. Et, sous prétexte que, peut-être plus tard, il voudrait faire honneur à ce repas, ils laissaient devant lui cette table et tout ce qu'elle supportait de bonnes choses. Or, si Pardaillan réussissait, à force de volonté, à chasser la faim, un regard tombant par hasard sur la table suffisait à réveiller son estomac qui se mettait aussitôt à hurler famine.
Le lendemain, le même supplice se renouvela, avec aggravation de repas augmentés. En effet, les moines, impitoyables, lui servirent un petit et un grand déjeuner, un dîner, une collation et un souper.
Cinq fois dans la même journée, il eut à résister à l'abominable tentation d'une table qui se faisait de plus en plus recherchée, de plus en plus abondante et délicate, de plus en plus chargée des crus les plus rares et les plus renommés.
Le troisième jour, Pardaillan, la gorge sèche, la tête en feu, sentant ses jambes se dérober sous lui, se disait pour se donner du courage:
«Plus que ce jour à passer. Par Pilate! il se passera comme les deux autres! Et après?... Bah! nous verrons bien. Arrive qu'arrive.
Il cherchait toujours un moyen de s'évader. Il ne trouvait rien. Et maintenant, peut-être par suite de la faiblesse qu'il éprouvait et qui le privait d'une partie de ses moyens, maintenant il en arrivait à compter sur le Chico, à espérer que, peut-être, il réussirait à le tirer de là, et il passait la plus grande partie de son temps à guetter par la fenêtre, espérant toujours apercevoir la fine silhouette du petit homme, espérant recevoir un nouveau billet de lui. Mais le Chico ne se montra pas, ne donna pas signe de vie.
Ce jour-là, ses deux gardiens se montrèrent particulièrement affectés de son obstination à refuser toute nourriture. Jusqu'au jour de la visite de d'Espinosa, ces deux moines avaient gardé un silence si scrupuleux qu'il eût pu les croire muets.
A dater de la visite de leur chef suprême, ils se montrèrent aussi bavards qu'ils avaient été muets jusque-là. Et, comme leur grande préoccupation était de voir que le prisonnier confié à leurs soins ne voulait rien prendre, les dignes révérends n'ouvraient la bouche que pour parler mangeaille et beuverie.
L'un recommandait particulièrement tel plat, dont il donnait la recette, l'autre prônait tel entremets sucré, délicieux, disait-il, à s'en lécher les doigts; l'un sommait le chevalier de goûter au mets qu'il vantait, l'autre l'adjurait de n'en rien faire, jurant par la Vierge et par tous les saints que goûter à cette pitance c'était s'exposer bénévolement à un empoisonnement certain.
Ces disputes, devant un homme qui se laissait lentement mourir de faim, avaient quelque chose de hideux et grotesque à la fois.
Pardaillan aurait pu imposer silence aux deux enragés bavards et les prier de le laisser tranquille. Ils eussent obéi. Mais Pardaillan était persuadé que les deux moines jouaient une abominable comédie, pour l'amener à absorber le liquide ou l'aliment qui contenait le poison destiné à le foudroyer.
Il était persuadé que, s'il avait voulu les chasser, les moines n'eussent tenu aucun compte de ses ordres et se fussent obstinés à le harceler de plus belle. Dans ces conditions, il n'y avait qu'à se résigner.
Or, Pardaillan se trompait. Les deux moines ne jouaient nullement la comédie. Ils étaient bien sincères. C'était deux pauvres diables de moines, d'esprit plutôt borné, qui ne devaient la mission de confiance dont ils étaient chargés qu'à leur force herculéenne.
On leur avait confié la garde de Pardaillan, on leur avait ordonné d'accéder à tous ses désirs, et, hormis de lui ouvrir la porte et de le laisser aller, d'obéir à ses ordres.
On leur avait surtout recommandé de faire tous leurs efforts pour l'amener à prendre un peu de nourriture. Ils s'acquittaient très consciencieusement de leur tâche et n'en cherchaient pas plus long.
Comme on les savait quelque peu gourmands et ne détestant nullement de vider une bonne bouteille, on leur avait défendu, sous menace des châtiments les plus exemplaires, d'accepter quoi que ce fût de leur prisonnier, fût-ce une simple goutte d'eau.
Enfin--et ceci montre que d'Espinosa ne laissait rien au hasard et savait habilement utiliser les passions de ceux qu'il employait--on leur avait dit que, s'ils amenaient leur prisonnier à goûter à un seul des innombrables plats dont la table était garnie, à avaler, ne fût-ce qu'une gorgée de vin ou d'eau, les restes de la magnifique table leur reviendraient intégralement et qu'ils pourraient boire et manger tout leur soûl et se griser à en rouler par terre, ayant d'avance absolution pleine et entière.
Pardaillan ignorait tout cela, et pour cause. Cependant, à différentes reprises, et pour avoir le coeur net il avait placé devant les moines un des plats pris au hasard, il avait lui-même rempli à ras bord un verre d'un vin généreux et:
--Tenez, mon révérend, avait-il dit, vous seriez heureux de me voir manger, dites-vous... Eh bien, goûtez une bouchée seulement de ce plat, et je vous jure que j'en mangerai après vous; goûtez une seule gorgée de ce vin au fumet délicat et je vous promets de vider la bouteille ensuite.
--Impossible de vous satisfaire, disait d'un air navré un des moines.
--Pourquoi? demandait Pardaillan.
--Hélas! mon frère, on nous a formellement interdit d'accepter rien de vous.
--Sous peine de la discipline, ajoutait l'autre.
--La discipline et autres châtiments corporels, et l'_in pace_, et la diète forcée et...
--N'en parlons plus, interrompait Pardaillan.
Et, en lui-même, il ajoutait:
«Pardieu! ils n'auraient garde d'y goûter: les sacripants savent que ces mets sont empoisonnés.»
Dans ce troisième jour, frère Bautista et frère Zacarias (pourquoi ne ferions-nous pas connaître les noms des deux moines gardiens?) se montrèrent plus affectés que jamais, affectés et furieux; navrés, parce qu'ils enrageaient de voir tant de si succulentes choses; furieux, parce qu'ils n'étaient pas éloignés de croire que leur prisonnier s'obstinait ainsi uniquement pour leur faire pièce. Or, voici qu'à l'heure du dîner les deux moines se présentèrent devant Pardaillan comme d'habitude. Seulement, au lieu de dresser le couvert dans la chambre, frère Bautista, qui paraissait radieux ainsi que son digne acolyte Zacarias, annonça d'une superbe voix de basse:
--Si monsieur le chevalier veut bien passer au réfectoire, nous aurons l'honneur de lui servir le dîner.
Pardaillan fut ébahi de cette annoncé: Que signifiait cette fantaisie et quelle surprise douloureuse ou quel piège dissimulait-elle?
A voir les mines béates et radieuses de ses deux gardiens, à leurs sourires entendus, aux coups d'oeil malicieux qu'ils échangeaient, il crut comprendre qu'il se tramait quelque chose de louche contre lui. Il répondit donc sèchement:
«Mon révérend, je vous ai dit une fois pour toutes que je ne voulais point manger. Vous n'aurez donc pas l'honneur de me servir le dîner, attendu que je suis résolu à ne point bouger d'ici.
Ayant dit, il se jeta dans son fauteuil et leur tourna le dos.
Les deux moines se regardèrent consternés.
Cependant, frère Bautista, qui était le plus inconscient des deux, partant le plus disposé à se mettre en avant, fit une tentative désespérée, et, sur un ton qui n'admettait pas de réplique:
--Il faut venir cependant, trancha-t-il.
Pardaillan, frappé de ce ton, presque menaçant, se redressa aussitôt, et, avec un sourire narquois, il goguenarda:
--Il faut?... Pourquoi?
--C'est l'ordre, dit plus doucement frère Zacarias.
--Et si je refuse d'obéir à l'ordre? railla Pardaillan.
--Nous serons forcés de vous porter.
Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu'il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une réflexion subite arrêta le geste ébauché.
«Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l'occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l'enfer engloutisse!»
Le résultat de cette réflexion fût qu'au lieu de frapper comme il en avait eu l'intention il répondit paisiblement, avec son plus gracieux sourire:
--Soit! j'irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.
Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.
--A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!
--Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez à me faire absorber la moindre nourriture.
Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d'oeil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.
--Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l'affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.
Dans le couloir, ils trouvèrent une escorte de six moines robustes qui entourèrent le chevalier et le conduisirent jusqu'à la porte du réfectoire, située dans le même couloir.
L'escorte resta dehors, et Pardaillan pénétra avec ses deux gardiens ordinaires. Derrière lui il entendit grincer les verrous. Il jeta autour de lui un regard investigateur qui embrassait d'un seul coup jusqu'aux moindres détails et demeura tout émerveillé devant le spectacle réjouissant qui s'offrait à ses yeux.
La salle elle-même était carrée, haute de plafond, vaste de dimensions. Le plafond, le plancher, les boiseries qui la recouvraient entièrement, des essences les plus rares, étaient de véritables merveilles de mosaïque et de sculpture. Quatre tapisseries flamandes ornaient deux côtés de la salle et représentaient les quatre saisons. Mais, si le décor de chacune de ces tapisseries variait, suivant la saison qu'il représentait, dans une intention qui sautait aux yeux, le fond du sujet était le même partout.
C'était une profusion de fruits, de victuailles variées, de flacons, que des personnages, hommes et femmes, engloutissaient gloutonnement.
Une cheminée monumentale occupait à elle seule les deux tiers d'un côté. L'intérieur de cette cheminée était garni d'arbustes, de plantes rares, de fleurs aux parfums très doux, rangés en corbeille autour d'une vasque de marbre dont le jet d'eau retombait en pluie fine, avec un murmure caresseur, et rafraîchissant l'air, saturé de parfums. Deux fenêtres aux rideaux de velours hermétiquement clos; dix fauteuils de dimensions colossales s'espaçaient le long des boiseries; deux bahuts se faisaient vis-à-vis. Bien qu'il fît grand jour au-dehors, aux quatre angles, quatre torchères énormes, chargées de cire rose et parfumée, qui se consumaient lentement et dont les volutes de fumée bleuâtre répandaient dans la salle ce parfum spécial qu'on y respirait.
Voilà ce que vit Pardaillan d'un coup d'oeil.
Tout, dans cette salle, semblait avoir été aménagé en vue de la glorification de la gourmandise. Tout semblait avoir été conçu en vue de l'inciter à faire comme les personnages des tableaux et tapisseries, c'est-à-dire à bâfrer sans retenue.
Au centre de la salle, une table était dressée, autour de laquelle vingt personnes eussent pu s'asseoir à l'aise. Une nappe d'une blancheur éblouissante et d'une finesse arachnéenne; des chemins de table en dentelles précieuses, des surtouts d'argent massif, des cristaux enchâssés de métal précieux, une vaisselle d'or et d'argent, des flambeaux aux cires allumées et des jonchées de fleurs. Tel était le décor prestigieux destiné à encadrer dignement les innombrables plats, les fruits savoureux, les entremets, les pâtisseries, les compotes et les gelées et l'escadron des flacons de toutes formes et de toutes dimensions, rangés en bon ordre devant la ligne des bouteilles ventrues, vénérablement poussiéreuses.
Au milieu de cette table, surchargée de provisions qui eussent suffi à rassasier vingt personnes douées du plus solide appétit, un couvert, un seul, était mis. Et, devant cet unique couvert, un vaste fauteuil semblait tendre ses bras rigides à l'heureux gourmet à l'intention duquel on avait fait cette débauche de richesses gastronomiques.
Voilà ce que désignaient de la main les frères Zacarias et Bautista. Et leurs yeux clignotants, leur énorme bouche qui s'arrondissait en cul de poule, leurs larges narines qui reniflaient non les parfums répandus dans la salle, mais le fumet des plats, leur air de fausse modestie, tout dans leur attitude semblait dire que tout cela était leur oeuvre à eux, tout implorait un compliment que Pardaillan ne leur refusa pas.
--Admirable! dit-il simplement, d'un air très convaincu.
--N'est-ce pas? rayonna frère Bautista. Et que direz-vous, mon frère, quand vous aurez goûté aux délicieuses choses qui figurent sur cette table!
Les deux moines se regardaient d'un air triomphant.
Hélas! leur joie fut de courte durée, car Pardaillan ajouta aussitôt:
--Merveilleux! Mais vous vous êtes donné beaucoup de peine bien inutilement, car je ne toucherai à rien des merveilles entassées là.
La consternation des moines confina au désespoir. Pour un peu, ils l'eussent battu.
--Ne blasphémez pas, dit sévèrement frère Bautista. Asseyez-vous plutôt dans ce moelleux fauteuil qui vous tend les bras.
--Mais puisque je vous dis que je ne veux rien prendre... Rien, entendez-vous?
--C'est l'ordre! dit doucement frère Zacarias.
Pardaillan lui jeta un coup d'oeil de côté.
--Vous l'avez déjà dit, fit-il avec son air narquois. Vous ne variez pas souvent vos formules.
--Puisque c'est l'ordre! répéta naïvement frère Zacarias.
--Asseyez-vous, mon frère, supplia Bautista, faites-le pour l'amour de nous... Nous sommes déshonorés si vous résistez à tous nos efforts.
Pardaillan eut-il pitié de leur désespoir très sincère? Comprit-il que la résistance serait inutile et que, rigoureux observateurs de la consigne reçue, ses deux gardiens ne lui laisseraient aucun répit, tant qu'il ne se serait pas assis à cette table somptueuse? Nous ne saurions dire, mais toujours est-il que, de son air railleur, il condescendit:
--Eh bien, soit. Pour l'amour de vous, je veux bien m'asseoir là... Mais vous serez bien fins si vous réussissez à me faire ingurgiter la moindre des choses.
Et il s'assit brusquement, avec un air qui eût donné fort à réfléchir aux dignes moines s'ils avaient été plus physionomistes ou s'ils avaient mieux connu leur prisonnier.
--Allons, dit Pardaillan, qui sentait la colère le gagner, allons, faites en conscience votre métier de bourreau.
Les deux moines le regardèrent avec stupéfaction. Ils ne comprenaient pas.
Dès que Pardaillan eut pris place dans le fauteuil, un orchestre, qui semblait être dissimulé derrière la cheminée, se mit à jouer des airs tour à tour tendres et languissants, joyeux et capricants. Et les sons des instruments à cordes, auxquels se mêlaient les sons plus aigus des flûtes et ceux plus nasillards des hautbois, lui arrivaient voilés, mystérieux, comme très lointains, évocateurs de rêves mélancoliques ou joyeux.
Cette mise en scène savante, cette musique lointaine, ces fleurs, ces parfums aphrodisiaques, la splendeur de cette table, le fumet des plats, l'arôme capiteux des vins tombant en pluie de rubis et de topazes dans des coupes de pur cristal, au long pied de métal précieux, chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, il y avait là plus qu'il n'en fallait pour affoler l'esprit le plus ferme et le plus lucide. Malgré sa force de caractère peu commune, Pardaillan était pâle de l'effort surhumain qu'il faisait pour se maîtriser.
Avait-il donc réellement peur du poison dont il était menacé?
Non, Pardaillan n'avait pas peur du poison. Menacé à mots couverts des supplices les plus horribles, il est facile de comprendre qu'entre une torture savamment dosée pour la faire durer des heures et des jours, peut-être, et un poison foudroyant, le choix était tout fait. N'importe qui, à sa place, n'eût pas hésité et eût pris le poison.
Ce n'était pas la mort elle-même, non plus, qui l'effrayait. En descendant au fond de sa conscience, on eût peut-être trouvé que la mort eût été accueillie par lui comme une délivrance. Depuis que mortes étaient ses seules affections, mortes aussi ses haines, Pardaillan ne pouvait plus guère tenir à la vie.
Alors?
Alors, il y avait ceci: avec ses idées spéciales, Pardaillan se disait qu'ayant accepté du roi Henri une mission de confiance il n'avait pas le droit de mourir, lui, Pardaillan, avant que cette mission fût accomplie.
On voit qu'il était rigoureusement logique. Seulement, pour mettre en pratique une logique de ce genre, il fallait être doué d'une énergie peu commune, d'une dose de volonté, d'un courage et d'un sang-froid qu'il était peut-être seul capable d'avoir.
Tout ceci avait été longuement et mûrement pesé, calculé et finalement résolu, dans la solitude de sa cellule. On a pu voir par les tentatives désespérées de ses gardiens, Bautista et Zacarias, qu'il suivait avec une inébranlable rigueur la ligne de conduite qu'il s'était tracée.
Une chose qu'il avait aussi décidée, et que nous devons faire connaître, c'est qu'il courrait le risque de l'empoisonnement en prenant la nourriture qu'on lui présenterait, le quatrième jour à partir de la réception du billet du Chico.
Pourquoi ce quatrième jour? Comptait-il donc sur le nain? Pas plus sur le nain que sur autre chose, autant sur lui que sur n'importe qui.
Le Chico, à ses yeux, était une carte dans ses mains. Pour le moment, cette carte n'était pas à dédaigner plus qu'une autre. Elle pouvait être bonne, elle pouvait être mauvaise, il ne savait pas encore. Cela dépendrait du jeu qu'abattrait son adversaire.
Il s'était fixé ce terme de quatre jours, simplement parce qu'il se disait que les forces humaines ont une limite, et que, s'il voulait être en état de profiter des événements favorables qui pouvaient toujours se produire, il lui fallait, de toute nécessité, réparer ses forces affaiblies par un long jeûne..
Évidemment, la menace du poison restait toujours suspendue sur sa tête. Mais quoi? Il fallait cependant bien en finir d'une manière ou d'une autre. C'était un risque à courir, il le savait bien: il le courrait, voilà tout.
Au surplus, rien ne prouvait que, devant son obstination, d'Espinosa ne renoncerait pas au poison pour chercher autre chose.
Lorsqu'ils eurent enfin amené leur prisonnier à s'asseoir devant son couvert, Bautista et Zacarias se dirent que le plus fort était fait et que cet homme extraordinaire ne saurait, cette fois, résister aux tentations accumulées sur cette table.
Avec des précautions minutieuses, ils saisirent chacun un flacon et versèrent, l'un d'un certain vin de Beaune que les années de bouteille avaient pâli à tel point que, du rouge initial, il était passé au rose effacé; l'autre, d'un certain xérès qui, dans le cristal limpide, ressemblait à de l'or en fusion. Et, en faisant cette opération avec toute la dévotion désirable, ils tiraient la langue, tels deux chiens altérés. Quand les deux verres furent pleins, ils les saisirent doucement par le pied, les soulevèrent béatement, dévotieusement, comme ils eussent soulevé l'hostie consacrée, et tendirent chacun le sien.
--C'est du velours, dit onctueusement Bautista, en clignant des yeux.
--Du satin, ajouta Zacarias d'un air non moins pénétré.
--Mes dignes révérends, fit tranquillement Pardaillan, croyez-moi, le mieux est de cesser cette lamentable comédie.
--Comédie! protesta Bautista; mais, mon frère, ce n'est point une comédie.
--C'est l'ordre, comme dit si bien frère Zacarias. Oui?... En ce cas, allez-y, harcelez-moi... Mais je vous ai prévenus: je ne toucherai à rien de ce que vous m'offrirez.
--Qu'à cela ne tienne! s'écria vivement Bautista qui, tout borné qu'il fût, ne manquait pas d'à-propos. Choisissez vous-même.
En disant ces mots, il posait délicatement le verre sur la table, et, d'un geste large, il désignait les flacons rangés en bon ordre.
Les deux moines faillirent se trouver mal.
De cette lutte extraordinaire quoique bizarre, Pardaillan sortit vainqueur, mais anéanti, brisé, et, dès qu'il eut réintégré sa cellule, il tomba sans forces dans son fauteuil. Une journée de fatigues physiques les plus dures l'eut moins fatigué que l'effort moral énorme qu'il venait de faire.
Il ne faut pas oublier qu'il y avait trois longs jours qu'il n'avait pris de nourriture, et il se trouvait dans un état de faiblesse compréhensible, mais qui ne laissait pas que de l'inquiéter.
La fièvre le minait, et la soif, l'horrible soif qui contractait sa gorge en feu et tuméfiait ses lèvres desséchées, le faisait cruellement souffrir.
Il avait des bourdonnements qui, à la longue, devenaient exaspérants, et, ce qui était plus grave, des éblouissements fréquents, qui le laissaient dans un état de prostration qui ressemblait singulièrement à l'évanouissement. Enfoncé dans son fauteuil, il grondait en songeant aux deux moines:
«Les scélérats, m'ont-ils assez assassiné!... Vit-on jamais acharnement pareil?... Ils ne m'ont pas fait grâce du plus petit plat. Comment ai-je pu résister à la faim qui me tenaille? car j'ai faim, mordieu! j'enrage de faim et de soif... Ah! par ma foi! j'ai fait ce que j'ai pu!
Arrive qu'arrive, demain je mangerai.
Le lendemain, l'heure du petit déjeuner arriva, et les moines ne parurent pas.
«Diable! songea Pardaillan déçu, aurais-je trop attendu? M. d'Espinosa aurait-il changé d'idée et, renonçant au poison, voudrait-il me prendre par la faim?
Il attendit sans trop de regret, ce petit déjeuner étant un repas frugal, très léger, qui n'eût pu le satisfaire après le long jeûne qu'il venait d'endurer.
L'heure du grand déjeuner arriva à son tour. Et les moines ne parurent toujours pas.
Cette fois, Pardaillan commença de s'inquiéter pour de bon.
«Il n'est pas possible que ce soit un oubli, songeait-il en arpentant nerveusement sa chambre. Il doit y avoir quelque chose... Mais quoi?... D'Espinosa aurait-il deviné qu'aujourd'hui j'étais résolu à affronter son poison?... Le Chico aurait-il fait quelque tentative imprudente?... Se serait-il laissé prendre?... Si je m'informais?...»
Il se dirigea vers la porte. Mais, au moment de frapper au judas, il s'arrêta, indécis.
«Non, fit-il en s'éloignant lentement, je ne veux pas leur laisser voir que j'attends ma pitance avec impatience... quoique, à tout prendre... Patientons encore.»
L'heure de la collation passa. Puis, l'heure du dîner vint à son tour. Les moines demeurèrent invisibles. Enfin, l'heure du souper vint et passa sans amener les moines.
«Morbleu! fit rageusement Pardaillan, je veux savoir à quoi m'en tenir!»
Résolument, il se dirigea vers le judas et frappa. On ouvrit aussitôt.
--Vous avez besoin de quelque chose? fit une voix doucereuse qui n'était pas celle de ses gardiens ordinaires.
--Je veux manger, fit brutalement Pardaillan. A moins que vous n'ayez résolu de me laisser crever de faim, auquel cas je vous prierai de me le faire savoir.
--Vous voulez manger! fit la voix sur un ton de surprise manifeste. Et qui vous en empêche? N'avez-vous pas tout ce qu'il vous faut dans votre chambre?
--Je n'ai rien, mort de tous les diables! Et c'est pourquoi je vous demande de me dire si vous avez résolu de me laisser périr de faim!
--Vous laisser mourir de faim, bonté divine! Y pensez-vous? Les frères Zacarias et Bautista ont dû garnir votre table, je présume.
--Je n'ai rien, vous dis-je, gronda Pardaillan, qui se demandait si on ne se moquait pas de lui, pas le plus petit morceau de pain, pas une goutte d'eau.
--Ah! mon Dieu!... les deux étourdis vous ont oublié!
La voix paraissait sincèrement navrée. Quant à étudier la physionomie pour se rendre compte si on ne jouait pas la comédie, il ne fallait guère y songer. A travers les étroites lamelles de cuivre et dans la demi-obscurité d'un couloir éclairé par quelques veilleuses, l'oeil perçant de Pardaillan lui-même ne percevait guère que des contours indécis.
--Enfin, s'écria-t-il, comment se fait-il que je ne les aie pas vus aujourd'hui?
--Ils ont demandé et obtenu la permission de sortir du couvent. Oh! pour la journée seulement! Mais on pensait qu'ils auraient eu la précaution de vous fournir les provisions nécessaires à la journée avant de s'absenter. Ah! si monseigneur apprend de quelle négligence ils se sont rendus coupables... je ne voudrais pas être à leur place... Mais vous, monsieur, pourquoi avoir attendu si longtemps? Pourquoi n'avoir pas prévenu des le déjeuner? On vous aurait servi à l'instant... Tandis que, à présent...
--A présent? fit Pardaillan.
--A présent, tout dort au couvent, le père pitancier comme les autres. Impossible de vous donner la moindre des choses. Quel malheur!
--Bah! fit Pardaillan, qui commençait à se rassurer, un jour d'abstinence de plus ou de moins, je n'en mourrai pas. Si j'avais seulement un peu d'eau pour humecter mes lèvres. Enfin, n'en parlons plus. J'attendrai jusqu'à demain... si toutefois il est bien vrai qu'on n'ait pas décidé de me laisser mourir de faim.
Le lendemain, à l'heure du petit déjeuner, toujours pas de moines. Et Pardaillan se demanda si, après l'avoir assommé de prévenances, après l'avoir accablé d'une profusion de mets délicats, alors qu'il était résolu à ne rien prendre, on n'allait pas, maintenant, lui laisser indéfiniment tirer la langue. Enfin, à l'heure du grand déjeuner, les deux gardiens parurent, et, avec des mines lugubres, annoncèrent que «les viandes de monsieur le chevalier étaient servies».
Pardaillan commençait à si bien désespérer qu'il leur fit répéter l'annonce, croyant avoir mal entendu. Certain que le repas l'attendait, et qu'avec ce repas son sort serait définitivement réglé, il retrouva son calme et son assurance. Souriant de la mine piteuse des deux moines qui, pensait-il, avaient dû être vertement tancés, il bougonna:
--Comment se fait-il que, devant vous absenter toute la journée, vous n'ayez pas eu la précaution de me munir des aliments nécessaires?
--Mais... puisque vous refusez tout ce que nous vous offrons, s'écria naïvement Bautista.
--Est-ce une raison?... Hier, précisément, j'étais disposé à manger.
--Est-ce possible!...
--Puisque je vous le dis.
--Et aujourd'hui? haleta Zacarias.
--Aujourd'hui, comme hier, j'enrage de faim et de soif!...
--Seigneur Dieu! s'écria Bautista, ravi, quel plaisir vous nous faites!... Venez vite, monsieur.
Et ils entraînèrent vivement leur prisonnier, qui se laissait faire avec complaisance. Quand ils furent devant la table, aussi somptueusement garnie que l'avant-veille, le moine Zacarias s'écria, en désignant d'un clignement d'oeil significatif l'énorme profusion de plats chargés de victuailles:
--Je vous défie bien de la mettre à sec!
--Il est de fait, confessa Pardaillan, qu'il y a là de quoi satisfaire plusieurs appétits robustes.
Et il s'assit résolument devant l'unique couvert. Et, comme l'avant-veille, l'orchestre invisible se fit entendre, mystérieux et lointain, tandis que les moines s'empressaient à le servir, pleins de prévenances et d'attentions, les yeux luisants, la face épanouie, heureux de penser qu'enfin, ils allaient réaliser leur rêve de gourmands.
Pardaillan, très froid, attaqua, les hors-d'oeuvre. Et, à le voir si calme, si admirablement maître de lui, on n'eût, certes, pu soupçonner le drame effroyable qui se passait dans son esprit.
En effet, à chaque bouchée qu'il avalait, quoi qu'il en eût, cette question revenait sans cesse à son esprit:
--Est-ce celle-ci qui va me foudroyer?
Et, chaque fois qu'il passait à un autre plat, il se disait:
«Ce n'était pas celui qu'on enlève... ce sera peut-être pour celui-ci.»
Au commencement du repas, il avait goûté avec circonspection chaque bouchée, chaque gorgée, analysant, pour ainsi dire, l'aliment ou le liquide qu'il avait dans la bouche avant de l'avaler. Puis, cette lenteur l'avait impatienté, son naturel insouciant avait repris le dessus, et il s'était mis à boire et à manger comme s'il avait été sûr de n'avoir rien à redouter. Bref, il mangea comme quatre et but comme six, non par gourmandise, comme il eût pu faire en toute autre circonstance, mais parce qu'il estimait que c'était nécessaire.
Quant aux moines, ce qu'ils demandaient, c'était qu'il goûtât à l'un quelconque de ces plats, à seule fin que le reste pût leur revenir, comme on le leur avait promis.
Ce repas, qui ne fut peut-être pas apprécié comme il le méritait, bien que Pardaillan fût un fin gourmet, s'acheva enfin, et il regagna sa chambre où il se jeta dans son fauteuil.
«Ouf! fit-il, me voilà rassasié... et vivant encore. Voyons, le billet disait: un poison foudroyant... Oui, mais on peut avoir changé d'idée... on peut avoir mis un poison lent... Attendons. Nous verrons bien.»
Durant quelques heures, il resta sans bouger dans son fauteuil. Il paraissait assoupi, mais il ne dormait pas. Suivant son expression, il attendait et, en même temps, il réfléchissait. Au bout de ce temps, il se leva et se mit à se promener lentement, un sourire au lèvres.
«Je commence à croire que, décidément, il n'y avait pas le moindre poison dans les aliments que j'ai absorbés. D'Espinosa aurait-il changé d'idée, comme je le prévoyais... ou tout ceci ne serait-il qu'une comédie admirablement machinée, et dont j'ai été sottement dupe?... Peut-être! Attendons encore. Voici que l'heure de la collation est passée et je n'ai pas encore aperçu mes dignes gardiens.»
En effet, les moines ne reparurent pas, ni à l'heure du dîner, ni à l'heure du souper non plus. Pardaillan avait trop copieusement déjeuné, à une heure trop tardive, pour avoir faim. Mais il suivait une idée qu'il avait résolu d'élucider. Il se dirigea donc vers le judas et appela comme il avait fait la veille. Cette fois, ce fut le frère Zacarias qui lui répondit.
--Eh! mon digne révérend, fit-il de son air figue et raisin, l'heure du dîner est passée, celle du souper aussi... on ne me sert donc plus de ces mirifiques festins?...
--Finis, les mirifiques festins, mon frère, fit le moine d'une voix pâteuse et infiniment triste. Finis... hélas!
--Ah! ah! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla. Mais, dites-moi, pourquoi cet «hélas!»... Vous vous intéressez donc à moi?...
Avec une franchise qui eût été du cynisme si elle n'eût été de l'inconscience, le moine répondit:
--Non, mon frère. Seulement, il paraît que vous avez commis je ne sais quelle faute, en punition de laquelle nos supérieurs ont décidé de vous priver de nourriture pendant quelque temps. Et, comme frère Bautista et moi avions droit aux restes de ces mirifiques repas, que nous regrettons plus que vous, croyez-le, il se trouve que la punition dont vous êtes frappé nous atteint autant, si ce n'est plus, que vous.
--Je comprends, fit Pardaillan avec un air de compassion. En sorte que vous vous êtes régalé des reliefs de mon succulent déjeuner?
--Sans doute!... Et il était même si succulent que notre regret de voir supprimer ces merveilles n'en est que plus cuisant... Tant de si bonnes choses perdues, pour nous, et dont se régalaient nos vénérables frères.
--Pourquoi vos frères et pas vous? Ceci ne me paraît pas juste!
--Mgr d'Espinosa tenait essentiellement à ce que vous fussiez traité magnifiquement et que vous fissiez honneur aux repas confectionnés à votre intention. Pour nous punir de vos refus obstinés, dont nous étions tenus pour responsables, on nous privait de ces merveilles culinaires, qui nous fussent revenues de droit, si vous aviez consenti à en goûter tant soit peu.
--Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit? Si vous m'aviez averti, je me fusse laissé faire, pour vous être agréable.
--Hélas! on l'avait prévu. Aussi nous avait-on formellement interdit de vous prévenir.
--Ah! vous m'en direz tant! fit Pardaillan qui, ayant tiré du moine ce qu'il en voulait, le quitta sans façon.
Quand il vit que le judas s'était refermé, il éclata d'un rire silencieux et murmura:
«Bien joué, ma foi! Je me suis laissé berner comme un sot!... La leçon ne sera pas perdue.»