L’EXPOSITION
Je ne sais quel est le journal qui m’a prêté ce mot (je crois que c’est un journal de province): «Les mandarins se cotisent pour venir voir la tour Eiffel.» La phrase est si amusante, que je n’ai pas jugé utile de la nier. Mais, en vérité, les mandarins ne se sont pas cotisés. Ils sont venus, bel et bien, chacun à ses frais personnels, voir l’Exposition et, tout naturellement aussi, la tour Eiffel.
Beaucoup d’entre eux, n’ayant jamais quitté le sol de la Chine, et ne parlant aucune langue européenne, sont venus me prier de leur servir de cicerone. De sorte que, passant la plus grande partie de mes journées à l’Exposition, j’ai été, pendant quelque temps, le plus exposé des exposants.
D’autres, qui savaient un peu de français, ont pu pénétrer seuls dans les palais du Champ-de-Mars. Je crois que la lettre suivante, à moi adressée par l’un d’eux, résume assez bien les diverses impressions que mes compatriotes ont dû ressentir.
Mon cher compatriote,
Je ne saurais vous dire combien j’ai regretté de ne pouvoir visiter, avec vous, l’Exposition universelle de 1889. Vous m’eussiez sans doute expliqué beaucoup de choses que, tout seul, je n’ai pas très bien comprises et sur lesquelles il m’a été impossible de vous demander votre avis, pendant les quelques instants que j’ai passés en votre compagnie, avant de prendre congé de vous.
Je viens donc vous dire ce que j’ai vu et entendu; je vous prie de me répondre et de rectifier les idées erronées que j’ai pu me former.
J’ai, d’abord, constaté une chose qui m’a stupéfié comme elle vous stupéfiera, et que je ne croirais pas moi-même, si je ne l’avais vue. C’est que Paris est une très grande ville, dans laquelle on en a enfermé une bien plus grande encore, qu’on appelle l’Exposition. Ça paraît absurde, et c’est vrai, pourtant. On y voit, en effet, non seulement ce qu’on voit à Paris, mais bien d’autres choses encore. On y aperçoit, comme dans les rues de Paris, des meubles, des bijoux, des carrosses, du chocolat, des femmes très polies qui vous font de petits yeux doux, des fleurs, des produits chimiques, des gardiens de la paix, des enfants très jolis et très bien mis, des machines à vapeur, des lampes électriques, des gens qui se disputent, des journaux et des restaurants. Mais on y trouve aussi des chemins de fer qui marchent, des vignes qui portent du raisin, des tunnels, des ponts, des maisons bâties il y a quatre mille ans, des sauvages de tous les pays du monde, des grottes qu’on habitait il y a trois mille siècles, des mines d’argent, et, enfin, une espèce d’échelle en fer, qui monte, monte et n’en finit pas, et qu’on appelle la tour Eiffel. On peut aller jusqu’en haut, par un escalier; mais on préfère s’y faire monter dans une espèce de caisse à deux étages, qui vous tire avec un bruit effroyable et vous porte au sommet, avant que vous ayez le temps de réciter trois préceptes de Confucius.
A propos de cette tour, j’ai fait une observation assez curieuse. J’ai lu, autrefois, que dans un pays de l’ouest, les habitants avaient voulu construire une tour, pour aller au ciel et que leur Dieu les avait punis, en confondant leurs langues. Eh bien! c’est la même chose pour la tour Eiffel! Les langues sont si bien confondues, qu’on entend à l’Exposition toutes celles du globe, excepté le français, et cela s’étend jusqu’à l’imprimerie; là aussi, la confusion est si complète, qu’on peut lire, à côté du petit chemin de fer Decauville, des affiches dans toutes les langues possibles, vous priant de ne pas sortir la tête, ni les pieds; celle en chinois était parfaite et j’ai trouvé, pour ma part, que la confusion des langues, cette fois, était arrivée bien à propos.
Je n’ai eu qu’à me louer, en général, de la politesse de chacun, en passant dans des foules énormes, qui s’assemblent sans qu’aucun accident ne se produise. Cependant j’ai entendu quelques fois: «Oh! regarde donc! Un Chinois!» On m’a dit que les gens qui faisaient de ces exclamations n’étaient pas des Parisiens, mais venaient d’un pays très éloigné qu’on appelle la province et dont la capitale est Landerneau. Une fois même, comme j’étais tout seul dans un palais assez sombre du sud de l’Afrique, une petite brune aux yeux éveillés s’est avisée de me tirer ma natte. J’ai trouvé cela très inconvenant et je lui ai donné, sur les doigts, un bon coup de mon éventail. Elle s’est sauvée, en riant aux éclats, pour cacher sa confusion, sans doute.
Dans un immense bâtiment, qu’on appelle le palais des Beaux-Arts, j’ai vu des choses admirables. Il y a d’abord une grande salle remplie de statues de marbre, de bronze ou de plâtre, qui représentent des dieux, des déesses, des empereurs, des hommes célèbres, des taureaux furieux, des demoiselles changées en sources, des singes qui emportent des femmes, des soldats qui se battent, des nourrices qui allaitent leurs petits enfants, en un mot, tout ce qu’on peut imaginer. J’ai trouvé presque toutes ces statues extraordinairement bien faites. Il y a toujours beaucoup de monde devant un immense tableau en marbre, où un monsieur très gros, parle avec une colère terrible, à un jeune homme, qui a l’air très insolent. Derrière eux, une foule de gens sont assis sur des banquettes; les uns ont peur, les autres sont contents, d’autres ne savent que penser. C’est saisissant! On dirait que le gros homme en colère va prendre le jeune insolent à la gorge, pour lui apprendre à respecter les gens âgés. J’ai cru comprendre, d’après ce qu’on disait autour de moi, que le gros homme et ses compagnons, faisaient partie d’une espèce de tribunal des censeurs et que le jeune insolent voulait les empêcher de se consulter sur le bien-être du peuple, comme cela est prescrit par Confucius, Mencius et tous nos sages. En Chine, jamais un jeune homme ne se permettrait de ces insolences vis-à-vis des censeurs. Il y a, en bas du tableau de marbre: «Allez dire à votre maître!...»
Je suis monté au premier étage, où j’ai contemplé des peintures. J’en suis encore tout ébloui: on voit des champs infinis, peints sur un tout petit bout de toile; des portraits de toutes sortes; des paysans qui labourent, avec un air fatigué et mélancolique; des couchers de soleil; des montagnes, voilées de brume, ou blanches de neige; des chaumières, doucement illuminées par la lune; des bateaux, sur un petit lac, avec des saules; enfin, toutes les scènes de la nature, reproduites sur toile avec une fidélité étonnante.
A ce propos, il faut que je vous parle de quelque chose que je ne comprends pas très bien. Il y a ici un Salon et des amateurs. Le Salon est un grand édifice, dans lequel on expose, chaque année, les nouveaux tableaux des peintres: il y a un comité qui admet les bonnes peintures et repousse les mauvaises. Les amateurs sont des gens très riches et qui ont du goût pour leur argent. Ils achètent les tableaux dont tout le monde dit du bien, ce qui démontre leur connaissance parfaite de la peinture. Eh bien, il paraît que le Salon repoussait régulièrement, autrefois, les tableaux d’une foule de grands peintres, appelés Corot, Delacroix, Rousseau, Millet, d’autres encore, et que les amateurs, de leur côté, ne voulaient de ces tableaux à aucun prix: ils préféraient acheter, au poids de l’or, des œuvres d’artistes dont personne ne sait plus le nom.
Aujourd’hui, tout est changé. Les refusés du Salon de jadis font l’ornement de l’Exposition universelle et les amateurs qui ne voulaient pas de ces tableaux, même pour rien, les payent chacun d’une fortune. C’est très drôle. Beaucoup de tableaux et de statues représentent des femmes nues et même des hommes aussi peu vêtus. Cela m’a gêné d’abord. Mais j’entendis un de mes voisins expliquer à son ami que le nu était décent et que l’indécent consistait à n’être qu’à moitié habillé. J’avais pourtant, la veille, assisté à une représentation, à l’Opéra, où toutes les spectatrices n’étaient qu’à moitié habillées! Pourquoi le leur permet-on, si c’est indécent?
Le Palais des Machines est quelque chose d’énorme. Quand j’y entrai, il y avait tant de foule en bas que je ne voyais que les courroies de transmission. Je montai au premier et m’assis sur une sorte d’estrade en fer qui, tout à coup, se mit à marcher en glissant lentement sur deux barres de fer, et me porta ainsi à l’autre bout de la galerie. En bas, les machines remuaient des bras gigantesques; de grosses tiges de fer descendaient, puis remontaient d’un air menaçant; d’immenses roues tournaient, en nous envoyant des courants d’air froid. Une papeterie nous montrait le papier, qui se faisait tout seul, en partant d’une pâte grisâtre, pour arriver à se transformer en large bande parfaitement blanche, de plusieurs milliers de mètres de longueur, enroulée autour d’un gros morceau de bois rond. Que sais-je encore! Il est impossible de tout décrire. J’ajoute cependant, qu’on me fit voir, en bas, un atelier, où un Américain nommé Edison, prend la voix des gens et la colle sur un rouleau de cire qui tourne. Vous n’avez qu’à envoyer le rouleau à vos amis, qui le font tourner de nouveau: aussitôt la voix se met à reparler, autant de fois qu’on veut. Pourtant, les Européens reprochent à leurs femmes d’être bavardes. Que sera-ce donc, maintenant qu’on a fait cette invention incroyable!
Je sortis, tout étourdi, et pris le petit chemin de fer, des deux côtés duquel on peut voir la confusion des langues en affiches multicolores. Je passai devant un palais, où l’on a exposé tout ce qui peut se manger et boire: l’on peut y voir des machines qui coupent le blé, le battent, transforment le grain en farine et la farine en pain. On n’a qu’à mettre un champ de froment mûr à un bout de la galerie pour voir les petits gâteaux sortir de l’autre. A côté de moi, une bonne grosse maman disait à ses enfants que nous allions arriver aux Invalides.
--«Qu’est-ce que c’est que ça, les Invalides? fit le petit garçon.
--Les Invalides, répondit sa petite sœur, qui paraissait avoir beaucoup d’esprit, les Invalides, c’est les nègres!» Je n’ai pas compris.
Le petit chemin de fer s’arrêta en sonnant de la cloche, comme un de ces temples appelés églises, et je descendis.
Je me trouvai bientôt devant une espèce de fortification, qui donne accès sur un grand bâtiment blanc: c’est l’exposition du ministère de la guerre. On y voit, d’abord, tous les moyens de se tuer convenablement, de près ou de loin, employés depuis l’antiquité, jusqu’à nos jours: sabres, couteaux, lances qui tuent à bout portant; revolvers qui tuent à dix pas; fusils qui tuent à deux kilomètres; petits canons Maxim, qui tuent à deux lieues; et gros canons Canet qui tuent à cinq. Il y en a pour toutes les distances, avec des projectiles de tout calibre, depuis la balle de plomb, fine comme une olive, jusqu’au boulet d’acier, gros comme un tonneau. Les gros boulets partent un à un. Pour les petites balles, une pièce peut vous en envoyer 300 à la minute, autant qu’un régiment. On charge les pièces à la main, à la vapeur, à l’électricité; on les décharge de même; elles partent toutes seules, et les gens tombent foudroyés, sans savoir comment.
Je me suis laissé dire que, bientôt, avec toutes les nouvelles poudres noires ou blanches, fines ou grosses, à grains carrés ou ronds, qu’on invente maintenant, on pourra tirer encore bien plus loin. Ça m’a fait plaisir: avec le progrès, les projectiles finiront par aller tous jusqu’à la lune. Le palais de la déesse lunaire sera peut-être endommagé, mais les hommes s’en porteront bien mieux.
A côté de l’édifice où l’on apprend à casser les gens en morceaux, se trouve un établissement où l’on enseigne les diverses manières de les raccommoder. Il y a des wagons pour les blessés, des pansements, des appareils de fausses jambes, de faux bras, de faux nez, de fausses têtes pour rarranger les soldats abîmés. Peut-on se donner tant de peine, d’abord pour mettre les hommes en pièces et, ensuite, pour les rajuster! Il vaudrait bien mieux les laisser entiers, comme ils sont naturellement.
J’ai été heureux de quitter cet endroit qui attriste, pour en aller voir un autre qui amuse. Le théâtre annamite m’a rendu un peu de gaîté. Les costumes sont splendides, tout comme chez nous, mais quelques acteurs ont les pieds nus; cela ne va guère avec les robes brodées. Puis, le ténor n’avait pas de voix et criait comme un fou. On m’a raconté qu’il avait perdu la voix dans un naufrage: c’est bien possible. Mais, dans ce cas-là, il fallait avoir quelqu’un pour le doubler et montrer aux étrangers d’occident un meilleur échantillon de notre art dramatique.
Je suis retourné au Champ-de-Mars, et j’ai été voir la danse du ventre, dont on m’avait parlé en Égypte, où je n’ai pu m’arrêter. Ça se passe dans une petite salle. Pendant que les spectateurs boivent du café plein de marc, pareil à du sable délayé, une femme, sur une estrade, s’avance à petits pas, avec de brusques mouvements de hanches, qui font saillir son ventre. J’ai trouvé ça laid et peu intéressant. Un vieux monsieur, à cheveux blancs, assis à côté de moi, disait à une jeune fille blonde que cela manquait d’esthétique. Je n’ai pas très bien saisi, mais je pense qu’il devait avoir raison, d’autant plus que la jeune fille blonde rougit et ne répondit rien.
J’eus bientôt assez de ce remue-ménage. Je quittai la place et me mis en quête d’un restaurant. J’arrivai de bonne heure, me trouvai à peu près seul et me mis à manger tranquillement.
Cependant il faisait sombre, et les lampes électriques s’allumèrent. Ce sont deux morceaux de charbon, auxquels aboutissent deux fils de cuivre: on presse un petit ressort et il jaillit, entre les charbons, une lumière éclatante comme celle du soleil. C’est beau!
Tout à coup, le public commença à affluer dans le restaurant. Ce fut comme un fleuve humain, s’engouffrant dans la salle et prenant les tables d’assaut. Je demandai au garçon pourquoi tout ce monde dînait à l’Exposition. Il me répondit que ces braves gens ne voulaient pas aller manger dehors, pour éviter de payer deux tickets, le soir, en revenant voir les fontaines lumineuses. L’addition, que le même garçon me présenta bientôt, m’empêcha d’apprécier ce raisonnement. Je vis, en effet, qu’on payait le même repas trois fois plus cher, à l’Exposition qu’en ville: Je me demandai comment tant de gens se résignaient à payer dix francs de plus leur dîner, à seule fin d’économiser deux tickets, à 30 centimes pièce. Évidemment, ce n’étaient pas des Parisiens. On doit calculer mieux que ça, dans une si grande ville.
Je remarquai aussi, que dans tous les endroits où il fallait payer une entrée spéciale, la foule se pressait plus qu’ailleurs. On dirait l’attrait du fruit défendu. Les Anglais disent que le temps, c’est de l’argent. Si l’on pouvait évaluer en numéraire tout le temps passé par les gens à attendre, cela ferait une jolie somme. Du reste, il paraît que cette attente, détestée du public, est aimée des entrepreneurs. La queue des visiteurs leur sert de baromètre: plus il est allongé, plus la journée est bonne.
Cependant, la nuit était venue depuis longtemps. Peu à peu, les tables se vidaient. Je suivis la foule, du côté du Champ-de-Mars où, derrière la tour Eiffel, on voit les fontaines lumineuses.
J’attendis longtemps, assis sur ma chaise. Le froid commençait à me gagner et je me levais pour partir, lorsqu’un: Ah! poussé par la foule, me fit retourner la tête.
Devant moi, jaillissait d’un bassin rempli d’eau, une haute gerbe d’argent liquide, entouré de jets de topaze, qui s’inclinaient, pour s’éparpiller en milliers de gouttelettes resplendissantes. Je me rassis et bientôt je m’absorbai tout entier dans le spectacle qui s’offrait à mes regards.
Tout à coup, brusquement, sans intervalle, l’argent fondu est remplacé par une colonne d’opale, qui monte, s’amincit, retombe sur des arceaux d’or. Puis, voici un torrent d’améthyste, bombardé par des flots de rubis. Toutes les couleurs imaginables des métaux les plus brillants et des gemmes les plus radieuses se mêlent tout à tour, s’enlacent, se fondent, vont, reviennent, s’élèvent en rayons de feu, retombent en pluies de pierres précieuses. Doucement bercé par ces variations exquises des teintes, je ne pense plus à la fraîcheur du soir et je reste là, perdu dans une admiration sans fin.
Quelques jours auparavant, j’avais été voir un magicien, appelé Robert-Houdin, qui change, à volonté, l’eau en vin et le vin en eau. Je pensai d’abord que c’était par un artifice de même nature que je voyais couler ces fleuves, si richement nuancés. Mais un de mes voisins me dit d’un air bienveillant, que tout cela n’était que la réclame d’une grande maison de pharmacie, qui déversait devant nous ses bocaux de verre pleins d’eau diversement colorée. Un autre, bientôt, prétend que c’est une manufacture de produits chimiques, qui veut faire admirer l’éclat des sels qu’elle prépare. Je m’aperçois qu’on se moque de moi et je cesse d’interroger. Un camelot complaisant me vend, pour 50 centimes, une petite brochure, qui me débarrasse de mes perplexités. J’y vois que l’eau n’est pas colorée du tout et qu’il suffit de l’éclairer à travers des verres de couleur, pour obtenir à volonté, diamants, argent fondu, topazes, rubis, tout ce qu’on veut. Le plaisir que j’éprouvais n’est pas diminué par cette révélation et je reste là, jusqu’à ce que la fontaine éteigne sa cascade éblouissante et que tout retombe dans l’obscurité.
Je rentrai chez moi, pénétré d’étonnement et d’admiration.
Le lendemain, on me dit que tout était fini et qu’il n’y avait plus d’Exposition. Je voulus, du moins, revoir l’emplacement qui m’avait montré tant de merveilles. Quel changement!
En pénétrant dans l’enceinte du Champ-de-Mars, je faillis être écrasé par un énorme camion, sur lequel s’en allait une immense femme en marbre blanc. Je n’ai que le temps de me garer en sautant dans une plate-bande, où les arbres, si beaux la veille, n’étaient plus représentés que par des trous béants. Au Palais des Beaux-Arts, une scène de la vie champêtre, que j’avais longuement contemplée la veille, descendait, soutenue par une corde et faillit me crever un œil, du coin de son cadre. Le papier avait cessé de s’enrouler à la galerie des machines. Les fontaines lumineuses semblaient endormies pour toujours. Dans le palais central, on ne voyait plus que des étagères vides. Au ministère de la guerre, un énorme canon se balançait en l’air, enlevé du sol par une grue mécanique. Le théâtre annamite se taisait, solitaire et nu, et des éclats de bambou marquaient la place où campaient les tribus sauvages de toutes les parties de la terre.
Je quittai cette scène de désolation et m’enfuis. Il me semblait qu’on venait de m’arracher quelque chose et que la dispersion de tous ces chefs-d’œuvre m’enlevait des morceaux de mon cœur. Je retournai à mon hôtel et pris le rapide pour Marseille. Là, je m’embarquai sur le premier navire en partance pour Suez. Très agité, j’avais passé une mauvaise nuit en chemin de fer. Sur le bateau, je pus dormir enfin. Mais le sommeil lui-même ne me consola pas d’avoir vu détruire une œuvre si incomparable. Toute la nuit, je fus secoué par des songes fantastiques; et, comme la brise avait un peu fraîchi vers le matin, je m’éveillai, au moment où je rêvais que le vent criait comme un acteur annamite, et que notre paquebot dansait la danse du ventre.
Le 8e jour de la 10e lune.
LE TOUR DU MONDE EN SOIXANTE-DOUZE JOURS
Lorsque je lus, il y a quelques années, le fameux roman scientifique de Jules Verne, je me demandai si ce voyage autour du monde en quatre-vingts jours était possible, ou si la seule imagination de l’auteur avait combiné une série de conditions irréalisables.
Les représentations du drame données à la Gaîté d’abord, puis au Châtelet, me convainquirent presque. On y voyait, en effet, les voyageurs, au lieu de courir au pas gymnastique, comme dans d’autres féeries, prendre encore le temps de s’occuper des affaires d’autrui et de sauver, à leur grand plaisir et profit, de charmantes veuves, condamnées à être brûlées vives, par de cruels et ridicules rajahs.
Le voyage fantastique de l’auteur est aujourd’hui réalisé, et la réalité, ici, comme souvent ailleurs, se montre supérieure à la fiction. Les quatre-vingts jours, d’après les dernières nouvelles, vont être réduits à soixante-douze; c’est, du moins, ce que disent, en de pompeuses annonces, les gazettes américaines. Déjà un certain nombre de voyageurs et de voyageuses, portant chacun les couleurs d’un grand et riche journal, sont engagés à fond de train dans une grande course autour du monde. Les uns galopent vers l’est, les autres suivent, dans sa marche, le mouvement apparent du soleil. Bientôt, les uns et les autres rentreront aux États-Unis, avec un bagage de notes forcément nul, et une fatigue nécessairement considérable. Une récompense honnête attend le vainqueur de ce nouveau Grand-Prix. Les paris, aussi, sont engagés, bien entendu. Le premier courrier de New-York nous apportera la cote de ces steeple-chases inouïs. Quelle attraction pour le public des sportsmen!
Xerxès, las de toutes les joies que lui procurait la toute-puissance, demandait en vain qu’on lui inventât un nouveau plaisir. Le pauvre roi des rois n’a pas vécu assez longtemps pour savourer les impressions charmantes d’un tour de piste de 40,000 kilomètres.
Mais, si le public des curieux se promet toutes sortes d’attentes fiévreuses, toutes les émotions satisfaites ou déçues du joueur passionné, je ne vois pas ce qui pourra intéresser--moralement--les infortunés jockeys au long cours, qui cherchent à se devancer sur la ceinture du globe terrestre. La victoire même ne fournira à leur amour-propre qu’une bien maigre satisfaction. Car, actuellement, une carte postale fait son tour du monde en soixante-douze jours environ. Il suffit, qu’on l’enlève d’une boîte, pour la remettre aussitôt dans une autre, entre deux trains ou dans l’intervalle de l’arrivée et du départ de deux paquebots.
Belle ambition, que celle qui se propose de rivaliser avec une carte postale, de se faire sortir d’une cabine et jeter dans un wagon, ou réciproquement; de se voir ballotté d’un moyen de locomotion à un autre, sans arrêt d’un instant, sans perte d’une minute. De tomber, en un mot, plus bas qu’une simple malle expédiée en grande vitesse.
Car enfin, quelle différence pourrez-vous faire, désormais, entre les voyageurs de cette sorte et leurs bagages? Je n’en vois pas. Les uns et les autres voyagent pour voyager; sans autre but que celui d’arriver au plus vite. Ils sont pesés et enregistrés de New-York à New-York, par la voie la plus rapide.
Pendant que de ces navigateurs si pressés le paquebot fend les vagues, où est leur pensée? où va leur regard, qui fouille l’horizon? Ils n’admirent ni les lueurs roses de l’aurore ni le flamboiement du soleil à son déclin. La mer, toujours changeante et toujours la même, ne leur offre pas d’attraits. C’est en vain qu’ici, les bandes de marsouins accompagnent de leurs bonds joyeux la course du navire; que, plus loin, les poissons volants tracent en l’air leur courbe d’un instant; que, là-bas les albatros énormes glissent dans l’atmosphère, comme une barque aux voiles blanches. Est-ce qu’ils ont le temps de voir, de regarder, de se passionner pour la teinte fauve des flots, pour les échancrures bizarres des côtes, rongées par l’Océan!
Leur idée invariable est fixée sur ce seul point: «Arriverai-je avant tel ou telle?» Et pendant toute la traversée, de compter les tours de l’hélice, de se demander si l’on file assez de nœuds pour distancer tout concurrent.
Les voici en chemin de fer. La malle des Indes leur montre inutilement tous les pays de l’Europe, avec leurs peuples industrieux, aux civilisations diverses. Ils ne les honorent pas d’un regard. En avant! en avant!
L’Asie ne les étreindra pas davantage. Ils côtoient, indifférents, la Turquie immobile; l’Égypte et ses merveilles cent fois séculaires; l’Arabie, au centre encore mystérieux, avec ses villes sacrées, visitées par des millions de fanatiques pèlerins.
L’Inde apparaît à son tour, l’Inde poétique où Rama lutta pour la belle Sita, où la trinité brahmanique vainquit Bouddha, pour s’amoindrir, elle aussi, devant le Coran de Mahomet. Qu’elle disparaisse au plus tôt! S’il y a quelque part une veuve sur le point d’être brûlée, tant pis pour elle! Si jeune et si touchante qu’elle soit, nous n’aurons pas le loisir de nous arrêter.
Déjà les puissantes machines, qui dévorent la terre et l’Océan, ont porté nos affamés de vitesse jusqu’en Chine. Il faut débarquer, changer de bateau.
Ils auront tout juste le temps de voir trois matelots indigènes, une embarcation et quelques facteurs de bagages. En paquebot, de nouveau; et, en avant! Qu’importent les nations et les mœurs; qu’importent les hommes qui vivent là par centaines de millions, sur des fleuves immenses, au pied des montagnes les plus hautes du globe, dans des villes d’une architecture si originale, entre la pagode élevée, la stoupa étincelante de Çakya-Mouni et le Temple sévère de Confucius! En avant, toujours.
Le Japon se montre et s’efface bientôt, groupe d’îles dont Pierre Loti a raconté le charme étrange. Ils ne le verront pas. Ils n’ont pas le temps. Ils s’enfoncent dans le grand désert du Pacifique. Le navire qui souffle et gémit, emporte vers le port des États-Unis ces voyageurs à outrance, qui ne demandent qu’une chose: aller vite, plus vite, plus vite encore. Plus vite que les morts de la lugubre ballade allemande!
Les prairies où l’Indien ne chasse plus, où le dernier bison se meurt, sont franchies en quelques jours. Et les voilà de retour à New-York, après avoir réalisé leur chef-d’œuvre, le tour du monde en soixante-douze jours, et parcouru le grand livre de l’humanité... sans l’avoir lu.
Et après? Le vainqueur, qui a peut-être dépassé ses concurrents de deux heures ou de deux secondes, d’une longueur de bateau ou d’une tête de train, emporte le prix. Ce sera peut-être cette jeune femme, qui a pu se trouver prête à partir, en quinze minutes. Quinze minutes! Il est vrai qu’elle n’a pas eu à s’occuper de toilette. A quoi bon! Elle n’aura guère le temps ni l’intention d’en changer, dans ce voyage à toute vapeur. Et si, après tant de peines et d’ennuis, elle arrive première, quelle gloire donc, ressortira de ce triomphe, aussi vain, aussi futile que le gain à un jeu de hasard quelconque!
N’est-ce pas, en effet, que le hasard est un facteur prépondérant dans cette course folle? Une tempête, un brouillard, une collision de navires, un déraillement de train, un accident quelconque suffit, pour que la victoire soit changée en irréparable défaite. En quoi aurons-nous le droit d’être fiers de ce que notre bateau aura évité le cyclone ou se trouvera favorisé par un ouragan? Et même, enfin, c’est le bateau et le train qui seront les grands héros de l’affaire, après tout.
Je sais bien qu’on va me parler des dangers du voyage, des fatigues extraordinaires, du courage et de l’énergie dont devra faire preuve le voyageur et, encore plus, la voyageuse.
Je suis un peu sceptique à l’égard de ce grand déploiement d’héroïsme et d’efforts: tout cela peut être vrai dans le roman captivant de Jules Verne. Mais, dans la réalité, combien il vous faut retrancher de tout ce romanesque! Allez bien au fond des choses: regardez ces paquebots munis d’une installation luxueuse; visitez ces wagons si parfaitement accommodés à toutes les exigences du voyageur!
La poésie n’y apparaît nulle part, mais le confortable partout, et, en définitive, vous verrez que ce grand tour du monde n’est ni plus dangereux ni même plus difficile qu’un simple saut de Paris à Saint-Germain.
J’ai connu jadis, à bord d’un bateau, un bon et gros garçon dont la santé inquiétait quelque peu sa mère, jeune, très jeune veuve. On assembla les docteurs et la Faculté décida que l’intéressant malade avait besoin de faire un tour au Japon. Aussitôt fait que dit. On emballe le jeune homme pour le Japon. Il passe huit jours à Yokohama, reprend le paquebot et rentre aussi malade, ou plutôt aussi bien portant qu’auparavant, dans sa bonne ville natale d’Europe, où sa mère le reçut à bras ouverts.
On comprend cela, à la rigueur.
Mais voyager, pour voyager! Aller vite, pour aller vite, sans idée, sans but! Lorsque Robinson Crusoé courait comme un fou autour de son île et finissait par se retrouver au point de départ, il avait un motif, du moins. Quel motif ont donc ces gens si terriblement affairés, pour tourner ainsi et faire un grand rond autour de la terre? Aucun, si ce n’est qu’ils partent en toute hâte, pour revenir aussi vite à l’endroit qu’ils ont quitté. Singulier amusement. Je le demande à tous les voyageurs: le jeu des petits chevaux est-il moins intelligent?
Il me semble les voir, ces enfiévrés, rasant la terre et l’onde, sourds aux grandes voix de la nature, aveugles pour tous les chefs-d’œuvre de l’humanité. To be or not to be: être ou ne pas être le premier, est leur mot d’ordre. Jamais il ne se diront: To see or not to see, fût-ce même sous la formule la plus connue: «voir Naples et mourir!» Indifférents à tout, sauf à la vitesse, sur le globe «comme un orage ils passent,» pour se retrouver au logis, pas plus instruits qu’auparavant, après un travail de cheval de manège de soixante-douze jours pleins.
Confucius a dit que chacun doit, en entrant dans une ville, s’informer de ses us et coutumes; de ce qu’elle admet et de ce qu’elle interdit. Peine inutile désormais pour ceux qui ne s’arrêtent nulle part, n’ont de coup d’œil attentif pour rien! Savez-vous ce que sera leur voyage autour du monde? Figurez-vous un Chinois désireux de voir Paris, arrivant à la gare du Nord, prenant là un fiacre fermé et se faisant conduire au galop à la gare de Lyon. Je vous demande ce qu’il connaîtra de la grande capitale!
Et dire que je m’étonnais de voir que tant de voyageurs, au lieu de pénétrer dans l’intérieur de la Chine, ne connaissaient mon pays que par ce que nous avons de moins chinois, par nos ports, cosmopolites comme tous les ports; par Hong-Kong et Shang-Haï!
Ce sera bien autre chose si, par malheur, la nouvelle manière d’excursionner devient à la mode. Adieu les voyages pittoresques de Cook et de Lapeyrouse, de Magellan et de Dumont d’Urville! Adieu la longue contemplation des beautés de nature, l’étude patiente des bizarreries de l’homme! Le genre humain, transformé en accessoire de machines à vapeur à haute pression, tournerait follement autour de la sphère stupéfaite; et le mot de la fin appartiendrait à la malheureuse moitié du savant Suédois, dans le Prince Soleil, qui s’écrie, justement indignée: «Je ne suis plus une femme, je suis un colis!»
UNE PREMIÈRE
Au plus profond de mon sommeil, je fus réveillé en sursaut par deux formidables coups de sonnette. J’allume ma bougie, je regarde ma montre: il était sept heures du matin et l’on ne voyait pas clair encore, par ce temps de brouillard et de neige.
Qu’est-ce que cela peut être? Qui donc vient m’arracher au repos? Je n’avais pas encore bien cherché à élucider cette question, lorsque mon domestique frappa, en disant que c’était un télégramme.
--Un télégramme! Une affaire d’État, alors, un chiffre diplomatique, pour m’arriver à pareille heure!
C’était tout simplement un bleu. Je l’ouvris, en déchirant le pointillé: et j’y trouvai ces quelques mots:
Mon cher ami,
«Impossible de dîner demain soir chez vous. Il y a une première au théâtre X... Vous comprenez que je ne puis y manquer; si votre soirée est libre, venez me trouver, avant-scène nº ... Je vous ferai voir, non seulement une pièce inédite, mais encore le dessus du panier du Tout-Paris.»
«Cordialement à vous,
«N...»
L’invitation était vraiment alléchante, pour un tout nouveau venu dans la capitale du monde civilisé. Je n’étais pas encore allé au théâtre à Paris. Avec quelle joie je me préparai à assister à une de ces représentations où je me promettais de goûter un plaisir si délicat! Pour ne rater ni la première, ni Tout-Paris, me voilà à télégraphier et téléphoner de tous côtés, afin de prier les amis qui devaient prendre part au dîner du jour, de rester chez ceux, pour cette fois.
Quelques-uns, que je rencontrai dans la journée, de me féliciter chaleureusement: «Ah! que vous avez de la chance. Une première! Quand on pense que tout Paris sera là. Mais comprenez-vous bien votre bonheur?»
Je le comprenais d’autant mieux, que je n’avais jamais goûté de ce fruit rare.
Apprendre à connaître le théâtre par une de ces primeurs intellectuelles savourées uniquement par quelques privilégiés, c’était un avantage dont je ne me dissimulais pas le prix.
--Mais, repris-je, vous irez aussi, car je suppose bien que vous faites partie de Tout-Paris.
--Hélas! non! Quoique Parisien-né, je ne compte pas parmi les membres de ce monde choisi, qui se recrute d’une façon tout à fait spéciale et doit son nom très vaste au petit nombre de gens qui en font partie: célébrités des lettres et des arts, millionnaires et diplomates, princes et journalistes; puis, quelques simples pékins--je ne parle pas de vous--parmi lesquels je ne suis, malheureusement, point admis à figurer.
Et mon interlocuteur me quitta, désolé de ne pas pouvoir prendre part à la grande solennité.
Toute la journée, je fus préoccupé de la magnificence attendue dont j’espérais tant de merveilles.
Les heures s’enfuyaient trop lentement à mon gré. Enfin, voici le soir. Je dînai à la hâte, pour être prêt à l’heure exacte, arriver à temps, ne pas perdre une scène, une phrase, un mot, un geste, de cette représentation, qui devait être exceptionnellement parfaite, puisqu’elle n’aurait pour spectateurs qu’un public difficile à force d’avoir été gâté, soigneusement trié parmi les plus raffinés.
Sept heures et quart! Déjà! Je hèle un fiacre:
--«Cocher, au théâtre X... Un bon pourboire! Mais au galop!»
Et de pester, parce que le cheval n’allait pas assez vite. Je voyais déjà ma première, ma chère première, manquée, mutilée, évanouie.
Enfin, nous arrivons. Pas une voiture aux abords. Sûrement me voilà en retard. Il n’y a que moi, pour ces coups-là! Que va dire mon ami en me voyant arriver, là, tout à mon aise, tranquillement, alors que tout le monde est déjà entré sans doute, que chacun écoute religieusement.
Je me précipite au contrôle, pour demander la loge d’avant-scène.
On me regarde avec surprise. Je rougis de mon arrivée tardive. Une ouvreuse complaisante m’indique la loge que je trouve enfin... vide comme tout le reste du théâtre.
Seul dans la salle! J’étais arrivé bon premier et pouvais me livrer à la contemplation philosophique des banquettes au velours rouge. J’étais stupéfait.
On finissait d’allumer le gaz, dont les becs innombrables, encore baissés, n’éclairaient que d’un demi-jour terne la salle déserte. La lumière atténuée, l’absence de spectateurs donnaient à l’ensemble une tonalité uniformément grisâtre et, par opposition avec le brillant spectacle dont j’avais escompté l’éclat, m’accablaient d’une impression mortellement triste.
Je me décide à me renseigner auprès de l’ouvreuse. Elle m’apprend, à ma très grande surprise, que, bien qu’annoncée pour huit heures et demie, la pièce ne commencerait qu’une heure plus tard: que c’était là une habitude des premières. Habitude bien désagréable, me dis-je, pour les non initiés. Mais tant pis! J’y suis, j’y reste!
J’employai mon temps d’abord à étudier jusqu’aux moindres détails d’architecture, ensuite à voir défiler les gens, qui entraient peu à peu: très rares, dans la première demi-heure, plus nombreux, dans la seconde; en foule pressée à la dernière minute.
La salle, vivement éclairée tout à coup, était alors absolument bondée. Mon ami, qui m’avait rejoint enfin, me désigna les personnages qu’il reconnaissait presque tous et m’eut bientôt fourni un catalogue raisonné et détaillé de Tout-Paris, de ses grands noms les moins connus et de ses pseudonymes les plus célèbres.
L’aspect du théâtre, maintenant, était tout à fait curieux et m’offrait un ensemble qui, par sa splendeur et son étrangeté, différait totalement de tout ce que j’avais vu en Chine. Je fus frappé d’abord par ce fait vraiment remarquable: c’est que, ce qu’on appelle habillé, en Europe, serait plus justement qualifié de déshabillé, dans mon pays.
Les hommes, en effet, portaient uniformément un vêtement noir, décoré du titre spécial d’habit, parce qu’il habille très peu, couvrant à peine le dos et laissant voir de superbes plastrons de chemises, brillamment empesés. Quant aux femmes, c’était bien autre chose. Leur habillé est encore bien plus déshabillé que celui de leurs compagnons du sexe privilégié. Leurs corsages décolletés, sont de simples ceintures un peu hautes et rattachées aux épaules par de minces rubans d’étoffes. La poitrine, le dos, les bras se montrent dans toute leur grâce naturelle, sauf au cou et au poignet, où la chair rose disparaît presque sous l’or, les diamants et les rubis. Spectacle d’ailleurs, très agréable, pour tous autres que des maris. En Chine ce serait impossible. Ici, ça semble tout naturel: c’est l’usage. Or, il faut toujours et partout, s’incliner devant les usages locaux: je me sentais d’autant moins disposé à protester cette fois, que cette coutume particulière n’est pas sans attraits pour le public.
Mon ami me passe sa lorgnette et je me mets, comme tout le monde, à regarder les spectateurs et aussi les spectatrices.
Au bas du théâtre, devant les rangées de chaises qu’on appelle les fauteuils d’orchestre, les messieurs, debout, lorgnent les belles dames des galeries et des loges. Ajoutez à cela un éclairage aussi brillant que celui du jour et vous aurez une idée de ce que c’est qu’un théâtre, en Europe.
Cependant, derrière le rideau où l’on peut lire en grosses lettres les annonces des journaux, des tailleurs, des fabricants de chocolat, de toutes les industries possibles, retentissent trois coups sourds.
Recueillement général: le spectacle va commencer.
Tout le monde s’assied; les lorgnons des fauteuils se retournent vers la scène, les messieurs commencent à ôter leurs chapeaux; quelques-uns profitent de la circonstance pour s’asseoir sur les couvre-chefs de leurs voisins et se confondre ensuite en excuses.
Le rideau se lève. Aux fauteuils, beaucoup de messieurs très chauves couvrent des deux mains leur tête nue, pour la protéger contre le courant d’air produit par le mouvement de la toile.
Dans un salon ravissant, une actrice paraît, entrant par la porte du fond, ouverte à deux battants: elle n’a pas encore dit un mot, que deux rangées de messieurs, placés derrière les fauteuils d’orchestre dont je vous ai parlé, tout au fond, sous les loges de la première galerie, se mettent à applaudir à s’en rompre les mains. Je regarde, tout intrigué, ces membres enthousiastes du Tout-Paris, très habillés, eux, de vêtements de toutes couleurs: mon ami m’explique que ce sont là des Romains. Je demeure plus étonné encore: j’apprends enfin qu’on donne ce nom historique, ou celui plus commun de claqueurs, à de braves gens, loués à tant par soirée, pour applaudir. Je ne comprends pas, d’abord; mais mon voisin m’affirme que, sans eux, il n’est pas de représentation possible. Je ne saisis pas davantage, mais je me résigne à accepter ce fait inexplicable.
L’actrice peut parler enfin et nous raconter tous ses ennuis de ménage, choses qu’on n’aimerait guère à entendre ailleurs, mais qu’on écoute ici avec une foi religieuse. On observe avec un soin extrême ses actions, ses mouvements, ses accents, ses intonations, jusqu’aux plus petits détails de sa toilette. Enfin, tout le monde à l’air de ne s’intéresser qu’à elle.
Arrive tristement le mari, toujours faible, bien qu’il appartienne au sexe fort. Entre les deux époux s’engage une petite conversation très désagréable qui dégénère rapidement en dispute: la cause de tout ce bruit, c’est la belle-mère:--Un ange! dit la femme.--Un monstre! riposte le mari.--Et de continuer à se jeter à la figure un tas d’horreurs conjugales, sans que personne dans la salle ait le courage de leur crier: «Allez donc laver votre linge en famille!» J’étais indigné! Mais les Romains redoublent d’enthousiasme, eux qui, dehors, eussent certainement fait un mauvais parti au mari, ou à la femme, et peut-être à tous deux.
Les scènes se suivent et ne se ressemblent pas. La belle-mère manque son entrée; le beau-père arrive trop tôt; la soubrette rit et se moque, dans un coin, des fautes de sa maîtresse. Puis la conversation languit, l’action traîne, et la toile baissée nous avertit que le premier acte est terminé. Le public se lève: les uns s’empressent d’aller au foyer communiquer leurs impressions à leurs amis; d’autres restent là et lorgnent dans les plus obscures des baignoires, pour dénicher quelqu’un et surtout quelqu’une de leurs connaissances.
Avant la chute du rideau, on avait applaudi beaucoup la femme, si méchante sur la scène; on la rappela même, et finalement deux ouvreuses lui apportèrent d’immenses bouquets. Quant au mari, il obtint aussi quelque succès, mais beaucoup moins.
--Il a un rôle trop honnête, fit mon ami.
Cela me rappelle qu’un jour, en Chine, un mandarin appela l’acteur qui venait de jouer à la perfection un rôle de scélérat et le fit bâtonner, d’abord, pour avoir donné un spectacle aussi monstrueux au public; puis, lui compta une forte somme pour le récompenser d’avoir joué avec un art aussi parfait. J’ai toujours pensé qu’il y avait beaucoup de logique et de bon sens dans cette manière d’agir du mandarin.
L’entr’acte fut long. Mon ami me dit que les acteurs, jouant pour la première fois cette pièce, avaient besoin de repasser leur rôle au dernier moment.
--Puisqu’il en est ainsi, allons aussi faire un tour au foyer.
Sur mon passage, j’entends des conversations très animées.
--Qu’en dis-tu?
--Je ne puis encore rien dire, il faut voir la fin.
--Moi, je croyais que l’auteur avait plus d’esprit.
--Mais, mon cher, attends donc. Le premier acte n’est qu’un prologue.
--Avoue que la petite Trois-Étoiles a été prodigieuse.
--Tu trouves?
--Le mari joue très bien son rôle de bourru.
--Oh! par habitude!
Le reste se perdit dans le bruit de la foule.
On sonne. Le deuxième acte nous montre un joli petit intrigant appartenant à l’espèce qu’on nomme ici petits-crevés et membre de l’Épatant, un cercle très distingué. Le bon jeune homme cherche à faufiler dans le ménage troublé une petite amourette, qui arrive presque à réussir. Tout est brouillé et embrouillé. L’amoureux ne sait pas très bien son rôle. La femme lui répond tout de travers. C’est, pendant quelques moments, un coq-à-l’âne admirablement réussi.
Alors intervient un personnage, placé dans une boîte qui le dissimule aux yeux des spectateurs: c’est le souffleur,--ainsi nommé parce qu’il ne doit pas crier, mais envoyer les mots, comme d’un souffle, aux acteurs qui manquent de mémoire. Nous n’avons jamais rien eu de pareil en Chine. Le malheureux s’évertue en vain, et il souffle si fort que chacun l’entend, excepté les artistes, qui ont perdu le fil. On commence à rire un peu partout. Heureusement, les Romains, voyant que ça tourne mal, font une diversion intelligente: à l’exemple d’un nommé Décius,--un vrai Romain d’autrefois, celui-là!--ils se jettent dans le gouffre. Leurs applaudissements frénétiques éclatent au plus mauvais moment et sauvent la situation compromise, en donnant aux acteurs le temps de se reprendre. Enfin, le deuxième acte, un peu long, peut s’achever sans encombre.
Dans la loge, à côté de moi, une jeune femme, charmante de figure et très richement mise, dit à son compagnon en habit noir, camélia à la boutonnière et monocle à l’œil:
--N’est-ce pas que cette X... est une créature exquise?
--Oh! oui! répond le jeune homme en extase. On dirait du veau!
Quelle comparaison originale! Jamais l’académie des Han-Lin n’aurait trouvé ça. Ce jeune homme devait être quelque lettré très distingué, mais peut-être un peu gourmand.
Au troisième acte, tout se complique de plus en plus. Le mari jaloux et furieux; la femme furieuse et coquette; le petit-crevé furieux et insolent. Tout à coup, quelque chose d’aigu retentit dans la salle; c’est un gros monsieur qui, debout aux fauteuils, siffle dans une grosse clef. On crie: «A la porte! A la porte!» Le gros monsieur cesse de siffler et s’assied. Le mari recommence à être jaloux; la femme coquette; le petit jeune homme, insolent. Le beau-père est désespéré; la belle-mère termine la dernière scène par un ouragan de colère, accompagné d’une trombe d’injures. Et le rideau tomba définitivement sur une demande en divorce, au milieu des bravos exagérés des Romains et des applaudissements discrètement réservés de Tout-Paris.
Il paraît qu’autrefois, toutes les pièces se terminaient par des mariages. On a changé tout ça: Aujourd’hui, sans un petit divorce final, plus de succès. C’est attristant.
A la sortie, je ne trouvai pas de voiture. Nous allâmes, avec mon ami, souper au Café de la Paix. A côté de nous, une évaporée de haute marque, qui avait assisté à la représentation, disait à son petit gommeux (gommeux est un nouveau mot pour dire petit-crevé; c’est bien plus distingué):
--«Dis donc, j’espère que tu me traiteras mieux que ça, dans notre ménage?
--Oui, fut la réponse; d’autant mieux que nous ne sommes pas mariés.
--Alors, encore une huître.»
Le jeune homme appela aussitôt le garçon et commanda les huîtres demandées. Ça me fit plaisir; je me dis que l’accord, du moins, à défaut d’accordailles, gouvernait ce jeune et intéressant ménage. Et je me sentis un peu consolé de ce que j’avais vu au théâtre.
En somme, j’avais éprouvé une grande déception. Dans ma pauvre tête de Chinois chinoisant, je m’étais peint sous de magnifiques couleurs, la première contemplée par tout Paris! Quelle désillusion!
Le spectacle avait été assez ennuyeux. La pièce était décousue; les acteurs ne savaient pas leurs rôles et les jouaient mal.
«Bah! fit mon ami. Nous reverrons ça dans quelques jours et vous serez content.»
En effet, une quinzaine plus tard, je retournai au théâtre. Ce n’était pas une première et Tout-Paris n’était pas là. La salle, cependant était pleine de gens, un peu moins déshabillés--pardon! moins habillés--qui ne se regardaient guère entre eux et paraissaient très attentifs. La pièce était toute changée: on avait coupé, rogné, ajouté. Les acteurs jouaient à ravir, sans souffleur soufflant; et le public criait bravo tout seul, se passant des Romains. Au dénouement, réconciliation générale et applaudissements unanimes.
Je m’en allai, enchanté de ma soirée, mais profondément troublé.
Comment se fait-il, me disais-je, que tant de gens, si riches et si haut placés, tiennent absolument à voir une pièce imparfaite et imparfaitement jouée, alors qu’il suffit d’attendre quinze jours pour la voir parfaite et goûter un plaisir fin et délicat?
Mon ami, aux lumières duquel je fus obligé de recourir, m’expliqua toute l’affaire.
--Sauf les journalistes et les auteurs, me dit-il, qui vont là pour le métier, et les amoureux des lettres impatients de connaître toute nouveauté, qui s’y rendent par plaisir; sauf cette élite, beaucoup de spectateurs veulent simplement voir les autres, se faire voir eux-mêmes et, surtout, faire savoir à tous qu’ils étaient là, à la première. Cette petite vanité, bien innocente, fait passer sur ce qu’il y a de fâcheux à contempler une ébauche. Et comme la vanité est un des plus grands gouvernants de ce monde, chacun veut être de ce public de choix, recueillir une petite part de ce qui revient de gloire légitime et d’estime méritée aux écrivains, aux artistes et aux véritables amateurs.
C’est, en somme, pour les mondains purs, une occupation assez ennuyeuse et très vide; mais, il faut en passer par là. D’ailleurs, les gens mêmes qui commencent à ne courir les premières que par vanité, finissent par former leur goût dans ce milieu supérieur.
Le plaisir de voir triomphe, chez eux, du désir de paraître. Et ils comptent alors, à juste titre, parmi les membres de ce Tout-Paris, qui à côté de quelques défauts, présente tant de brillantes et d’aimables qualités.
Je compris que mon interlocuteur avait raison. Mais, dois-je l’avouer? J’ai gardé une petite rancune orientale aux premières, aux Romains et aux souffleurs.
LES MORTS
Après le beau temps, la pluie! Pendant cette saison où le froid commence à se faire sentir, les feuilles jaunies tombent mélancoliquement; les derniers coups de vent balayent ce qui reste de verdure, la nature agonisante va mourir bientôt, et n’attend plus, pour s’endormir, que son blanc linceul de neige.
C’est l’époque où le voyageur chinois éprouve le plus souvent le mal du pays! Ceux qui ont les moyens de rentrer, sont déjà de retour au foyer, bien avant la fête de la Lune, qui tombe à la mi-septembre, environ. Une antique légende dit que la lune est, à cette époque, plus ronde et plus pleine qu’à aucun autre moment de l’année; la société doit s’efforcer de lui ressembler: être pleine et complète, comme l’astre si respecté et si resplendissant.
Malgré les longues années d’absence, l’attachement au sol et les sentiments inspirés dès l’enfance, ne peuvent s’effacer entièrement. Je subis donc, moi aussi, l’influence légendaire, en me laissant abattre quelquefois par les idées sombres que ce temps gris et triste ne manque pas de faire naître dans notre esprit.
Enfermé dans l’espace étroit d’une chambre, au plafond écrasant, mon imagination voyage; et la pensée qui me revient à chaque instant, toujours la même, se porte au loin, sur les absents et, avant tout, sur les morts.
Car, à cette période de l’année, se célèbre en Chine, la fête des Trépassés: les tombes reçoivent la visite de ceux qui viennent honorer leurs aïeux, leurs parents prédécédés et rendre hommage au séjour qui les appellera bientôt, eux aussi, à l’éternel repos.
On sait que le culte des ancêtres est l’institution fondamentale de la Chine; on ignore sans doute que ce culte ne consiste pas seulement à vénérer les tablettes mortuaires dans la maison; mais encore, à entretenir et à vénérer les tombeaux d’une façon toute exceptionnelle.
Arrêtons-nous quelques instants aux particularités de nos rites.
Lorsqu’un membre de la famille est enlevé par la mort, c’est le devoir des survivants d’honorer sa mémoire par une cérémonie aussi pompeuse que possible. Le défunt est habillé d’une quantité de vêtements plus ou moins grande, suivant le rang et la position qu’il occupait. Il arrive parfois qu’un grand fonctionnaire décédé porte jusqu’à trente-trois costumes sous son uniforme.
Le cercueil, généralement en bois précieux, et de dimensions énormes, est revêtu de sept à treize couches de vernis.
On le garde à la maison, au moins sept semaines; pendant ce temps des cérémonies religieuses et familiales ont lieu journellement.
On s’occupe, en même temps, de chercher un tombeau qui, dans les régions montagneuses de l’Empire du Milieu, se trouve toujours sur le haut d’une colline. On veut le sépulcre vaste, ouvert sur le devant. Quelle que soit la fortune de la famille, le terrain est toujours acheté à perpétuité. Jamais, dans les vastes régions de l’Extrême Orient, il n’exista de catacombes pour recevoir les ossements exhumés.
Sur les tombeaux, on met des ornements, des inscriptions, des statues, suivant le rang hiérarchique de la famille. Il n’est pas rare, au voyageur qui parcourt nos campagnes, de rencontrer des dépôts funéraires offrant l’aspect d’un temple, avec leurs figures de marbre, lions, chevaux, idoles, placés de distance en distance.--J’ai oublié de dire que nos tombeaux constituent une espèce de grand caveau de famille comme en Europe, mais avec cette différence que les membres reposent les uns à côté des autres, au lieu d’être entassés en hauteur; les rangs sont occupés suivant la généalogie de la famille, et non d’après la date de l’enterrement; les places des plus âgés qui ne sont pas encore morts, étant toujours réservées.
Lorsque l’enterrement doit avoir lieu, on procède la veille à une grande solennité: les parents, amis et connaissances du défunt, se réunissent tous à la maison mortuaire, pour dire adieu à celui qui va rentrer dans le sein de la terre.
Le lendemain, ils reviennent, pour suivre en robes blanches jusqu’à la tombe, le convoi composé d’un cortège plus ou moins riche; enfin, au retour, on félicite les survivants d’avoir accompli les devoirs filiaux. Cette dernière cérémonie n’offre, à aucun point de vue, la physionomie triste de celles des deux jours précédents; la musique joue, on dîne sinon gaiement, du moins avec sérénité, car la meilleure consolation, en si cruelle circonstance, c’est la philosophie. Confucius a dit: «Quand les parents sont vivants, il faut leur donner tous les soins; morts, il faut les enterrer convenablement et perpétuer leur culte.»
Par cette petite description du respect que nous avons pour les morts, on concevra aisément l’idée fixe que mes compatriotes, quelle que soit leur position, emportent toujours avec eux: celle de ne vouloir être enterrés que dans le sol natal et à côté des leurs.
Les Chinois tiennent à ce que leurs restes offrent à leurs survivants une dernière consolation: ce désir est fort surtout chez ceux qui, pendant leur vie n’ont pu donner à leurs parents les soins prescrits par le sage.
Aucune loi, d’ailleurs, n’oblige à suivre ces coutumes. C’est le cœur seul qui les a dictées; et, ce devoir pour n’avoir pas de sanction légale, n’en est pas moins scrupuleusement respecté.
En Occident, où tant de choses diffèrent des usages de mon pays, j’ai constaté avec un réel bonheur que le respect dû aux morts n’a pas été amoindri. On ne dit pas de mal des morts; on les salue, quoi qu’ils aient fait dans leur vie; on les salue surtout, parce qu’ils sont morts; car je doute que tous les passants qui se découvrent aient connu le vivant ou eussent tous voulu le saluer pendant sa vie. En mourant, on devient respectable et respecté.
Mais ce respect, hélas, est restreint à la terre ferme; il n’existe pas sur mer. Combien de fois n’ai-je pas lu le récit des scènes tristement émouvantes qui se passent, lors d’un décès, à bord des navires!
Quel que soit le rang du défunt, quels que soient les services qu’à l’extérieur il ait rendus à sa patrie; s’il a le malheur de mourir en route, on le jettera à l’eau, sans autre considération.
Les mots «A l’eau!» si je ne me trompe, constituent, en général, une grosse insulte: c’est pourtant cette formule expéditive qu’on applique à tant de braves gens, dont la vie méritait une meilleure fin. Une pareille coutume, pratiquée au XIXe siècle, est un véritable acte de barbarie; je ne saurais lui appliquer d’autre qualification. Elle pouvait avoir ses raisons d’être, s’imposer comme une nécessité, comme une horreur inévitable, autrefois: à ces époques, déjà lointaines, où l’on voyageait sur de petits voiliers, semblables à des coquilles de noix, qui avaient à peine assez de place pour les vivants, encore moins pour les corps, devenus encombrants; où les caprices de l’atmosphère pouvaient retarder indéfiniment le bateau, déjà si long à toucher terre. Où d’ailleurs, les précautions à prendre étaient insuffisamment connues, et difficilement applicables, dans un espace restreint.
Mais aujourd’hui, les mers sont sillonnées d’immenses steamers à grande vitesse, qui nous transportent, en quelques jours, d’un continent à l’autre. Ces navires sont munis de tout le confortable possible: mécanique, physique, chimie, toutes les sciences, toutes les forces et tous les produits de la nature et de l’intelligence ont été mis à contribution pour les doter de l’installation la plus hygiénique. Enfin, des médecins veillent à bord sur la santé de l’équipage et des passagers, et peuvent prendre telle mesure qui leur paraîtrait nécessaire, pour assurer la parfaite hygiène du bâtiment. Pourquoi, dans ces conditions toutes nouvelles, aurait-on peur de transporter les morts? alors, surtout, qu’il est si facile d’assurer la conservation des cadavres et de les déposer au premier port de terre ferme.
Je sais qu’on va me parler du danger possible de propager ainsi les maladies épidémiques: mais ce péril n’existe pas, si l’on vérifie au départ que les bières sont bien closes et qu’on les entretienne soigneusement. Enfin, ces maladies ne sont pas aujourd’hui, aussi dangereuses que jadis; on a trouvé certainement les moyens de les combattre: sans cela, depuis longtemps, on jetterait à la mer les malades, aussi bien que les morts. Ajouterai-je que les bateaux mêmes des messageries--il faut toujours voir, en chaque chose, la question économique--ne repousseraient nullement le transport des cercueils, pas plus que tout autre chargement?
Et, il y a quelque chose de si navrant, à voir ces pauvres morts précipités dans les flots; à se figurer que les parents, qui attendaient avec tant de craintes et d’espérances le retour des vivants, n’auront même pas la consolation de posséder les restes de leurs aimés qui, devenus les jouets des vagues, roulent, sans sépulture, dans l’immensité de l’Océan.
Ces morts errants, je sais bien qu’on espère revoir leurs âmes au ciel: mais cette pensée ne peut faire oublier que le corps, ballotté par les eaux, rongé par les poissons, flotte sans cesse, comme à la recherche d’un abri qui s’enfuit, d’un lieu de repos qui ne veut pas du cadavre.
Un philosophe chinois a écrit, il est vrai, cette phrase: «Pourquoi aime-t-on mieux être mangé par les vers que dévoré par les poissons?» Sans doute, matériellement, le résultat est le même: mais quelle différence, au point de vue de nos sentiments, que ces raisonnements, tout scientifiques qu’ils soient, ne parviennent jamais à éteindre; que l’on consulte tous les passagers, à bord du navire: la majorité, j’en suis sûr, préférera sentir un mort dans la cale, plutôt que de voir immerger, dans la mer, où l’attend la gueule ouverte des requins, un corps humain qui, la veille encore, était assis au milieu de ses compagnons de route. Toute l’énorme différence esthétique est ici, dans la brutalité de l’acte: on livre le corps aux bêtes, visiblement, au lieu de le donner à la terre qui le dévore invisiblement.
L’aspect, toujours douloureux, devient un véritable arrachement, contre lequel le cœur de tout homme ne peut que protester. Cela est si vrai: la forme a dans ces circonstances une valeur si capitale que je n’hésite pas à avancer ceci: dans l’état de civilisation auquel nous sommes arrivés, si un défunt n’a pas lui-même, par testament, déclaré sa volonté d’être brûlé, les descendants n’auront pas le courage d’envoyer à la crémation, le corps de celui qu’ils ont entouré de tant d’amour. Et si cela est vrai pour la crémation, combien plus nos sentiments seront-ils choqués par cet horrible abandon d’un être humain, sacré encore il y a quelques heures, et livré soudain à la bestiale avidité des fauves aquatiques. Le progrès a fait tant de changements déjà, pour faciliter les relations entre les peuples les plus divers: pourquoi ne pas supprimer ce cruel ensevelissement qui, bien souvent, devient un obstacle aux voyages: car personne n’est sûr du lendemain et nul, en partant, ne peut dire: «J’arriverai à bon port!»
On m’a raconté--je ne sais si le fait est vrai--que Sarah Bernhardt voyage toujours avec un cercueil. C’est une prévoyance que j’admire, mais je doute que sa volonté serait respectée, en cas d’accident: on ne nous a pas encore dit qu’à chacun de ses voyages elle ait fait un arrangement avec le capitaine.
Je demande pardon au lecteur de lui avoir parlé de choses si douloureuses; mais, en raison de l’insurrection de sentiments qu’elle soulève, cette question mérite d’être examinée. Et puis, ce qui est arrivé aux autres, pourrait bien nous arriver aussi, à nous-mêmes, ou aux nôtres: tous, nous sommes condamnés à mort; tâchons du moins de n’être pas doublement tués par l’abandon après l’exécution.