CHAPITRE XVII
Mes succès à Lisieux. – La figure me cuit. – Le tour de France. – Attention délicate du signor Bambochini – Les ennuis du voyage.
Le séjour que nous fîmes à Lisieux fut on ne peut plus favorable à la troupe, grâce au succès que j’obtins comme Bédouin durant les premiers jours. A Envermer, pendant mon enfance, je m’étais exercé à faire la roue avec d’autres gamins du village : ce petit talent me fut d’une grande utilité dans mon emploi de Bédouin.
Le signor Bambochini annonça pompeusement que, à l’instar du Cirque Franconi de Paris, il s’était procuré à prix d’or un jeune Bédouin qui faisait les tours les plus surprenants. Cette annonce piqua vivement la curiosité des habitants de Lisieux ; et, durant les deux ou trois premiers jours, notre caisse s’emplit assez rapidement.
Mais, un soir que je m’étais livré à mes exercices habituels avec une ardeur augmentée encore par les applaudissements frénétiques de la foule, je ressentis tout à coup à la figure une chaleur extraordinaire qui me gêna beaucoup. Mon malheureux visage se lassait indubitablement d’être frotté chaque jour à tour de bras ; et, la sueur qui me ruisselait par tout le corps donnant sans doute de l’action au cirage, j’éprouvais à la peau une horrible cuisson qui vint nuire à mes exercices.
Tout à coup ma souffrance devint intolérable, et je m’arrêtai. On murmurait déjà, on se mit à siffler ; et la figure me brûlait toujours, tellement que, apercevant sur l’espèce de théâtre où je travaillais un seau plein d’eau destiné aux exercices, je m’y plongeai la tête, au grand étonnement du public qui me vit reparaître tout blanc.
Dire l’effet que produisit ma transformation me serait impossible. On faillit tout casser ; et le signor Bambochini, après m’avoir ôté par une bastonnade l’envie de me débarbouiller une autre fois, jugea prudent de décamper sans tambour ni trompette. C’est ce que nous exécutâmes le soir même, le signor Bambochini ayant l’intention de faire le tour de France. Cette nouvelle, que j’appris en montant en voiture, me fit bientôt oublier la bastonnade ; et je continuai mon métier de Bédouin avec succès dans tous les bourgs où nous nous arrêtâmes.
Je commençais à me faire à cette existence. Le signor Bambochini, enchanté de mes succès et de l’argent que je lui faisais gagner, avait pour moi quelques égards ; et je dois dire à sa louange que notre cuisine se ressentit de l’amélioration de notre position. Il ne me refusait rien et me traitait en premier sujet ; bref, j’eusse été assez heureux sans l’ennui que me faisaient éprouver deux choses inséparables de ma position. La première était le tiraillement continuel que je ressentais à la peau : on ne me cirait plus, le signor Bambochini ayant eu l’aimable attention, en passant à Paris, de se procurer une bouteille de vernis. Mais ce vernis venant à sécher, m’occasionnait, comme je viens de le dire, des tiraillements désagréables. La seconde chose déplaisante pour moi était le séjour de la voiture. Rien n’était ennuyeux comme des voyages faits la plupart du temps pendant la nuit, dans une grande boîte roulante, au sein de laquelle on se trouvait pêle-mêle avec les effets de la troupe, et où on sentait une odeur continuelle de cuisine, le directeur ne permettant pas qu’on s’arrêtât pour manger dans les auberges.
Certes, je n’aurais pu vaincre l’ennui qui me dévorait pendant ces voyages, si, grâce au secret de la boîte roulante, je n’eusse obtenu quelquefois la permission de me débarbouiller, et si enfin la Bohémienne n’eût eu cette manie de raconter qui ennuyait tant toute la troupe, et qui m’était à moi si agréable, que maintenant encore je me souviens de tous les Contes de la Bohémienne. Je ne puis résister au désir d’en rapporter un ici, me réservant de les offrir tous quelque jour au lecteur.
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