‹ Les petites filles modèlesChapitre 31 sur 34 · L'OUVRIER.

L'OUVRIER.

Hélas! non, madame: le médecin a essayé pendant deux heures de le ranimer, et il n'a pas fait un mouvement. Que faire maintenant? Comment apprendre ce malheur à sa femme? Il y a de quoi la tuer, la pauvre créature!

ÉLISA.

Mon Dieu, mon Dieu, quel malheur! je ne sais quel conseil vous donner. Mais il faut que j'aille rejoindre mes petites, qui venaient au-devant de ce pauvre Hurel et que j'ai laissées sur le chemin.»

Élisa retourna en courant près des enfants, qu'elle trouva où elle les avait laissées, malgré leur impatience d'apprendre quelque chose sur Hurel. Sa pâleur et son air triste les préparèrent à une mauvaise nouvelle. Toutes à la fois demandèrent ce qu'il y avait.

«Pourquoi tout ce monde, Élisa? Sait-on ce qu'il est devenu?

ÉLISA.

Mes chères enfants, nous n'avons pas besoin d'aller plus loin pour avoir de ses nouvelles.... Pauvre homme, il lui est arrivé un accident, un terrible accident....

MARGUERITE, avec terreur.

Quoi? quel accident? est-il blessé?

ÉLISA.

Pis que cela, ma bonne Marguerite: le pauvre homme est tombé dans l'eau, et..., et....

CAMILLE.

Parle donc, Élisa; quoi! serait-il noyé?

ÉLISA.

Tout juste. On a retiré son corps de l'eau il y a deux heures....

SOPHIE.

Ainsi, pendant que je l'accusais si injustement, le malheureux homme était déjà mort!

MARGUERITE.

Tu vois bien, Sophie, que ce n'était pas sa faute. Pauvre Hurel! quel malheur!»

Les enfants pleuraient. Élisa leur raconta le peu de détails qu'elle savait, et leur conseilla de revenir à la maison.

ÉLISA.

Nous informerons ces dames de ce malheureux événement; elles trouveront peut-être le moyen d'adoucir le chagrin de la pauvre femme Hurel. Nous autres, nous ne pouvons rien ni pour le mort, ni pour ceux qui restent.

CAMILLE.

Oh si! Élisa: nous pouvons prier le bon Dieu pour eux; lui demander d'admettre le pauvre Hurel dans le paradis et de donner à sa femme et à ses enfants la force de se résigner et de souffrir sans murmure.

MARGUERITE.

Bonne Camille, tu as toujours de nobles et pieuses pensées. Oui, nous prierons toutes pour eux.

MADELEINE.

Et nous demanderons à maman de faire dire des messes pour Hurel.»

Tout en pleurant, elles arrivèrent au château et entrèrent au salon. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient parler; leurs larmes coulaient malgré elles. Mme de Fleurville et Mme de Rosbourg, étonnées et peinées de ce chagrin, leur adressaient vainement une foule de questions. Enfin Madeleine parvint à se calmer et raconta ce qu'elles venaient de voir et d'entendre. Les mamans partagèrent le chagrin de leurs enfants, et, après avoir discuté sur ce qu'il y avait de mieux à faire, elles se mirent en route pour aller voir par elles-mêmes s'il n'y avait aucun espoir de rappeler Hurel à la vie.

Elles revinrent peu de temps après, et se virent entourées par les petites, impatientes d'avoir quelques nouvelles consolantes.

CAMILLE.

Eh bien, chère maman, eh bien! y a-t-il quelque espoir?

MADAME DE FLEURVILLE.

Aucun, mes chères petites, aucun. Quand nous sommes arrivées, on venait de placer le corps froid et inanimé du pauvre Hurel sur une charrette pour le ramener chez lui; un de ses beaux-frères et une soeur de Mme Hurel sont partis en avant pour la préparer à cet affreux malheur; demain se fera l'enterrement; après-demain nous irons, Mme de Rosbourg et moi, offrir quelques consolations à la femme Hurel et voir si elle n'a pas besoin d'être aidée pour vivre.

SOPHIE.

Mais ne va-t-elle pas continuer la boucherie, comme faisait son mari?

MADAME DE FLEURVILLE.

Je ne le pense pas; pour être boucher, il faut courir le pays, aller au loin chercher des veaux, des moutons, des boeufs; et puis une femme ne peut pas tuer ces pauvres animaux; elle n'en a ni la force ni le courage.

CAMILLE.

Et son fils Théophile, ne peut-il remplacer son père?

MADAME DE FLEURVILLE.

Non, parce qu'il est garçon boucher à Paris, et qu'il est encore trop jeune pour diriger une boucherie.»

Pendant le reste de la journée on ne parla que du pauvre Hurel et de sa famille; tout le monde était triste.

Le surlendemain, ces dames montèrent en voiture pour aller à Aube visiter la malheureuse veuve. Elles restèrent longtemps absentes; les enfants guettaient leur retour avec anxiété, et au bruit de la voiture elles coururent sur le perron.

MARGUERITE.

Eh bien, chère maman, comment avez-vous trouvé les pauvres Hurel? Comment est Victorine?

MADAME DE ROSBOURG.

Pas bien, chères petites; la pauvre femme est dans un désespoir qui fait pitié et que je n'ai pu calmer; elle pleure jour et nuit et elle appelle son mari, qui est auprès du bon Dieu. Victorine est désolée, et Théophile n'est pas encore de retour; on lui a écrit de revenir.

MADELEINE.

Ont-ils de quoi vivre?

MADAME DE ROSBOURG.

Tout au plus; les gens qui doivent de l'argent à Hurel ne s'empressent pas de payer, et ceux auxquels il devait veulent être payés tout de suite, et menacent de faire vendre leur maison et leur petite terre.

SOPHIE.

Je crois que nous pourrions leur venir en aide en leur donnant l'argent que nous avons pour nos menus plaisirs. Nous avons chacune deux francs par semaine; en donnant un franc, cela ferait quatre par semaine et seize francs par mois; ce serait assez pour leur pain du mois.

CAMILLE, bas à Sophie.

Tu vois, Sophie: l'année dernière, tu n'aurais jamais eu cette bonne pensée.

MADELEINE.

Sophie a raison; c'est une excellente idée. Vous nous permettez, n'est-ce pas, maman, de faire cette petite pension à la mère Hurel?

MADAME DE FLEURVILLE, les embrassant.

Certainement, mes excellentes petites filles; vous êtes bonnes et charitables toutes les quatre. Sophie, tu n'auras bientôt rien à envier à tes amies.»

Enchantées de la permission, les quatre amies coururent demander leurs bourses à Élisa, et remirent chacune un franc à Mme de Fleurville, qui les envoya à la mère Hurel en y ajoutant cent francs.

Elles continuèrent à lui envoyer chaque semaine bien exactement leurs petites épargnes; elles y ajoutaient quelquefois un jupon, ou une camisole qu'elles avaient faite elles-mêmes, ou bien des fruits ou des gâteaux dont elles se privaient avec bonheur pour offrir un souvenir à la pauvre femme. Mme de Rosbourg et Mme de Fleurville y joignaient des sommes plus considérables. Grâce à ces secours, ni la veuve ni la fille d'Hurel ne manquèrent du nécessaire. Quelque temps après, Victorine se maria avec un brave garçon, aubergiste à deux lieues d'Aube; et sa mère, vieillie par le chagrin et par la maladie, mourut en remerciant Dieu de la réunir à son cher Hurel.

[Illustration: Quelques temps après, Victorine se maria avec un brave garçon.]

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