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Chapitre 4

Avec le temps, l’indomptable nécessité imposa une sorte de paix dans le cœur d’Harriet. La fille du missionnaire cessa de revenir sur ce qu’elle avait fait et de le discuter. Elle s’approuva, sans plus s’écouter, d’avoir pris le seul parti conciliable avec ce qu’elle considérait comme son devoir vis-à-vis de Nore. Elle eut cependant plus de peine à accepter la séparation. On renonce à augmenter un bonheur, à le faire autre qu’il n’est, à dire à la destinée : vous ne me donnez pas assez ! je veux plus ! On s’accommode de peu et on prend encore son parti de vivre avec ce peu ; mais la séparation ! mais l’absence ! Quel pays du vide et comme il se peuple de fantômes !

Si Nore avait été là, Harriet, sans nul doute, se fût accommodée de ne jamais l’épouser, action que sa droiture lui disait absurde et coupable ; il eût été là du moins. Elle pensait, et peut-être avait-elle raison, qu’elle eût consenti même à le voir s’occuper d’une autre femme. Dans son existence solitaire, avec un cœur si tourmenté, elle rêvait beaucoup, se détachant de la réalité autant qu’il lui était possible, et, sous les diverses images qu’elle ne se lassait pas d’évoquer et de changer, elle se figurait souvent un état de choses dans lequel il lui eût été permis de vivre auprès de Nore marié, et elle se disait qu’elle eût adoré ses enfants.

Mais qu’il ne fût pas là, qu’elle ne dût peut-être jamais le revoir, ou, tout au plus, dans un temps si éloigné que l’espérance s’usait à marcher sur cette route, elle avait peine à s’y résigner. Elle ne voulait de lui plus rien que le voir, et, ne pouvant pas et ne prévoyant pas quand cela se pourrait, son cœur, pourtant dompté, se serrait de nouveau, les larmes remplissaient ses yeux, et elle subissait, dans les tristes heures où sa pensée s’attachait à cette vérité nouvelle, un tourment lent, sourd, prolongé, qui égalait presque en douleurs ses désespoirs terribles des mois précédents.

Les lettres de Wilfrid ne lui avaient pas apporté un grand soulagement. Le langage emporté, violent, accusateur de cet enfant déçu avait plutôt nourri sa passion, autorisé ses révoltes que satisfait son âme. Quand plus de calme apparut dans ces messages d’ailleurs moins fréquents, quelquefois Harriet le prit mal, y soupçonnant une indifférence naissante et s’en offensant comme si elle ne l’eût pas elle-même commandée. Ensuite, la façon d’écrire de Nore devint celle d’un ami tendre, attaché, et aucune flamme n’éclata dans les mots ; la pauvre Harriet se dit alors que Wilfrid ne l’aimait plus. Elle trembla de voir cesser tout à fait une triste correspondance qui déjà ne la satisfaisait pas, et qui cependant projetait sur sa vie l’unique lueur qui pût encore y briller.

J’ai tort de dire, d’une manière si absolue, que les lettres de son ami ne la satisfaisaient pas. Parfois un mot, un mot seul, tout à coup découvert, vivement saisi, en illuminait les quatre pages. Ce que Nore lui disait l’intéressait toujours infiniment moins que ce qu’elle croyait découvrir par l’emploi de certaines expressions, par l’arrangement de certaines phrases, par la marche plus ou moins pressée, plus ou moins lente de l’écriture. Elle lisait entre les lignes des choses désolantes souvent, consolantes quelquefois, et, çà et là, poignantes par le bonheur qu’elles lui causaient. Sans doute, elle ne voulait plus être aimée de Nore comme elle l’avait été ; sans doute, sans aucun doute ; mais que voulait-elle ? Hélas ! les lettres de Wilfrid étaient des œuvres magnifiques, saturées d’une puissance redoutable ; elles ne disaient pas ce qu’elles disaient ; elles ne contenaient pas ce qu’elles semblaient contenir ; elles portaient la joie ou la douleur dans leurs plis. Pendant la nuit, la froide, la calme, la sévère Harriet serrait le mince papier avec passion contre son cœur et contre ses lèvres. Elle n’eût osé le faire en plein jour.

Cependant un grand événement arriva. Elle ne prévoyait rien de semblable ; elle n’y avait même jamais beaucoup songé, le croyant impossible. Son père, bien que ne devinant en aucune manière les sentiments qui l’absorbaient, avait cru comprendre que le séjour de l’Asie lui était devenu de plus en plus insupportable, et le médecin du Résident, à bout de ressources, répétait avec emphase que Bagdad la tuait, et qu’un voyage dans son pays natal était pour elle une véritable nécessité. Coxe s’était d’abord épouvanté de cet arrêt. On l’avait envoyé en Asie pour y distribuer des Bibles ; il en distribuait et il vivait ; mais, s’il interrompait sa distribution un seul jour, il était clair qu’il ne vivrait plus, ni lui ni aucun des siens. S’en aller à Londres, c’était renoncer à l’opération commandée ; d’autre part, Coxe trouvait dur d’avoir à laisser sa fille mourir de langueur ou à mourir de faim avec elle.

Dans un embarras qui, pour cette nature affectueuse et aimante, devenait un véritable supplice, Coxe prit un parti violent, et dont lui-même ne se serait jamais cru capable. Il était timide au delà de toute expression et n’avait jamais rien demandé à personne ; le pauvre homme n’imaginait pas qu’une pareille indiscrétion fût possible. Il le fit cependant ; sa tendresse pour Harriet l’emporta sur tout, et l’éleva jusqu’à l’héroïsme. Sans rien dire chez lui, comme un confesseur de la primitive Église qui se fût rendu tout seul à l’amphithéâtre, dans le but réfléchi de s’y faire dévorer par un tigre, Coxe, rouge, pâle, démesurément troublé, alla faire une visite au Résident.

Celui-ci connaissait peu le missionnaire, mais le savait tout à fait digne d’estime. Il le reçut à merveille et se montra disposé à l’écouter avec bienveillance. Coxe appela à lui son courage et exposa que de malheureuses circonstances de famille lui faisaient désirer d’aller passer quelque temps en Angleterre. Il avait d’abord résolu de ne pas entrer dans les détails de ses pensées, ni même d’en dire la cause, se bornant à les laisser entrevoir ; car, quelle apparence y avait-il à ce qu’un Résident de Sa Majesté britannique, un si grand personnage, pût condescendre à s’intéresser à la maladie de la pauvre fille d’un simple missionnaire ? Cependant il ne se tint pas parole ; il s’émut en parlant, et avoua qu’il avait peur de voir mourir son Harriet, s’il ne l’emmenait pas. Il était désolé ; car il n’avait pour vivre que sa profession, et s’il partait, que devenir ? Pourtant, que résoudre ?

Le Résident l’avait écouté avec les marques d’un intérêt véritable :

– Il vous faut demander un congé aux chefs de votre Société. Depuis combien de temps êtes-vous en Asie ?

– Depuis dix-huit ans, monsieur.

– Et vous n’avez jamais interrompu vos fonctions ?

– Non, monsieur, répliqua Coxe, et je puis vous assurer que je les continuerais de mon mieux, comme j’ai fait jusqu’ici, sans le malheur sous lequel je succombe.

Le Résident comprit que Coxe considérait comme monstrueuse la prétention de solliciter un congé après n’avoir servi que dix-huit ans continus.

– Je me charge de cette affaire, dit-il ; j’écrirai moi-même à Londres, et je vous ferai parvenir la réponse.

Coxe remercia très-mal, parce que la reconnaissance l’étouffa et lui coupa la parole, puis il rentra chez lui, garda le secret sur sa démarche et attendit dans une grande anxiété les résultats. En de certains moments, il voyait tout en rose ; alors, il se flattait d’obtenir neuf mois de congé, le temps de l’aller et du retour compris, et, avec une demi-solde ; mais il estimait au fond cette imagination folle et exagérée. Quatre mois seraient bien suffisants, pour peu qu’Harriet les employât consciencieusement à se soigner.

Au bout de trois mois, le Résident le fit appeler. Coxe devina ce dont il s’agissait. Il se sentit près de s’évanouir et eut toutes les peines du monde à arriver jusque dans le salon où il était attendu. Le Résident lui remit une dépêche.

Il obtenait un congé de trois ans avec sa solde entière. Tout ce qu’il put faire, ce fut de serrer la main de son protecteur qui, comprenant ce qui se passait, le poussa sur un fauteuil où Coxe tomba plutôt qu’il ne s’assit, voyant le ciel tout grand ouvert, où, en manière d’anges, le Résident et les directeurs et les actionnaires de sa Société voltigeaient sur les nuages. Les cœurs de cette espèce n’aperçoivent jamais que le bien qu’ils reçoivent et payent de suite en bénédictions et en gratitude, sans rechercher ni la façon ni les motifs. Enfin Coxe revint un peu à lui, trouva quelques mots à dire à son bienfaiteur, plus que payé déjà par l’expression de ce vieux visage vénérable, et s’en retourna chez lui. Maintenant, la grande affaire était de communiquer la nouvelle à Harriet.

Fallait-il la lui révéler tout d’un coup, là, brusquement ? O ciel ! non ! Il risquerait de la tuer ! Qu’on juge de l’émotion ! Quelle surprise ! Elle ne savait pas même que son père pensât à rien de semblable. Et un tel succès encore ! Non, il fallait trouver un moyen adroit, procéder avec mesure, avec précaution ; ne pas trop en avouer à la fois, traîner la confidence pendant huit jours, et s’arranger de telle sorte que, lorsqu’elle serait faite, elle ne causât qu’un plaisir calme, tant les transitions auraient été habilement ménagées.

Coxe, s’étant ainsi préparé, entra dans le salon d’Harriet et vint s’asseoir auprès d’elle.

– Qu’avez-vous, mon père ? lui dit-elle. Vous semblez bien joyeux, et je ne vous ai jamais vu ainsi.

Mais Coxe, s’enfonçant dans sa dissimulation, répondit avec profondeur :

– Non ! Harriet, je ne suis pas très-joyeux. Je voulais vous dire seulement que j’ai pensé, il y a trois mois, à demander un congé pour aller passer quelque temps en Angleterre.

– Et vous avez reçu une réponse favorable aujourd’hui ?

Coxe resta consterné.

– Qui vous l’a dit ? s’écria-t-il.

– Mais vous-même, mon père, répondit-elle en souriant. Vous m’annoncez ce que vous avez fait il y a trois mois, et je vous vois tout content. J’en conclus que l’on vous a accordé ce que vous demandiez.

Coxe se murmura à lui-même le titre d’une ancienne comédie espagnole : « Une femme est un diable », et il resta pensif, ne sachant s’il devait avancer ou reculer.

– Parlez donc, je vous en prie ! s’écria à son tour Harriet, en réalité fort émue ; que vous a-t-on dit ?

– Trois ans de congé et solde entière ! repartit Coxe avec désolation, car il s’attendait à voir Harriet pâlir et perdre connaissance.

Elle ne perdit pas connaissance ; elle serra la main de son père et n’articula pas un mot. Elle avait couru de suite, dans sa pensée, vers l’autel de ses rêves : je vais donc le voir ! s’était-elle dit. Au dehors il ne parut rien ; elle ourlait une serviette ; elle la continua.

Coxe, rassuré, fit des projets ; Coxe, pour la première fois, pensa à s’amuser ! Il exprima le désir de s’arrêter en Italie pour visiter les chefs-d’œuvre des arts ; il voulait les voir tous ! Il irait à la Vaticane ; il irait aussi à l’Ambrosienne ; il n’oublierait assurément pas la Laurentienne, et, Dieu garde qu’il ne prît pas d’une main tremblante d’émotion, quelques notes sur les manuscrits même de Saint-Marc ! En parlant ainsi, il regardait Harriet, cherchant à s’assurer qu’elle ne souffrait pas plus que d’habitude. Pauvre excellent homme ! Il ne se connaissait pas à ces choses-là ; il restait inquiet et aveugle ; sa fille lui répondait des lèvres ; le cœur était loin, et c’est ainsi que ces deux êtres qui se chérissaient n’étaient pas ensemble, bien qu’à côté l’un de l’autre, et traitaient presque comme un malheur le plus grand sujet de joie que le ciel leur eût encore accordé.

Quand elle se trouva seule, Harriet chercha à comprendre sa situation et à prévoir. Il y avait maintenant six ans qu’elle était séparée de Nore. Il était en Amérique ; mais il allait retourner à Londres. Elle le verrait. Était-ce un bien ? Était-ce un mal ? Était-ce du bonheur ? Était-ce, au contraire, une préparation à de nouvelles souffrances ? Assurément, quoi que ce fût, ce n’était pas du plaisir, mais bien une situation solennelle, d’impression violente, forte, sérieuse dans laquelle elle entrait. Elle ne songea pas un instant à revenir sur le passé, à essayer de rien changer à la position choisie par elle-même, ni à modifier l’affection passive et bien peu attachée qu’elle avait demandée à Wilfrid et qu’elle acceptait seule de lui. Il n’était pas question d’en attendre davantage. Mais elle, qu’allait-elle éprouver ?

Réfléchie et prudente, elle connaissait l’étendue entière du péril ; elle avait peur. Dans certains moments, elle eût préféré ne jamais revoir son amant et se contenter de vivre avec le passé, et ce que les lettres du jeune voyageur lui apportaient encore des parfums chéris. Dans d’autres heures, elle se disait :

– Hé bien ! je souffrirai ; que fais-je autre chose ? Un peu plus, un peu moins… Je l’aurai revu !… Il sera indifférent ; non pas froid… moins que froid… indifférent ! Il ne se demandera pas même si, par un hasard, je ne l’ai pas trompé ; si ce cœur ne l’aime pas toujours, fidèlement, sans espérances ! sans désirs, sans volonté de rien recevoir, oh ! mais toujours !… Il ne se demandera rien de semblable !… Il me parlera d’autres personnes, de personnes qui lui sont plus que moi, comme il le fait dans ses lettres… Lady Gwendoline est si jolie !… Pauvre Harriet !… Oui, mais il sera devant moi, assis, là… devant moi… il me parlera… j’entendrai le son de sa voix… je verrai ses gestes… Que l’homme qui a succédé à l’adolescent doit être… Ah ! folle que je suis !…

Et en effet, d’avance, elle le voyait ; les yeux fixes, la tête inclinée, elle le voyait, le regardait, l’entendait. Cette façon dont elle avait vécu depuis six ans… vécu !… ah ! plutôt dont elle mourait, était une sorte d’extase qui, en ce moment, redoublait d’intensité.

Enfin, de quelque manière qu’elle prît ce que son père venait de lui annoncer, elle n’y pouvait rien changer, et il n’eût été ni raisonnable ni naturel de faire une opposition quelconque à ce qu’elle devait considérer, au jugement de tout le monde, comme l’événement le plus heureux pour sa famille et pour elle-même.

Elle se plia donc à admettre les compliments de ses compatriotes. Coxe écrivit à son fils, alors en station à Poulo-Pinang, pour l’informer de sa nouvelle situation, et, aussitôt qu’une occasion de voyager sans trop de fatigue eût été combinée, Harriet et son père quittèrent Bagdad et s’acheminèrent vers l’Europe.

Il y a bien des ingrédients divers et des ressorts compliqués dans la nature humaine. Harriet ne laissa pas que d’être vivement distraite, intéressée par ses premiers contacts avec cette Europe, abandonnée depuis tant d’années. En arrivant en Italie, elle eut des émotions charmantes. Son père, toutes les fois qu’il ne craignait pas de la fatiguer, l’emmenait dans les musées et sous les voûtes de ces merveilleuses églises dont le génie du moyen âge et celui de la Renaissance font encore parler les murailles, et de quelles voix, et pour répandre les effusions de quels génies ! Elle mettait dans ces promenades et ces visites moins d’enthousiasme, sans doute, que Coxe, mais elle en était pourtant émue aussi, et, d’ailleurs, voir son père si heureux, c’était beaucoup pour elle. Elle se prêtait donc à ce qu’il voulait d’excursions et d’études, autant que ses forces pouvaient le lui permettre.

Ils visitèrent aussi les villes méridionales de la Péninsule, et, à peu près au moment où Nore revenant du Mexique débarquait à Southampton, ils arrivaient à Rome.

Un matin, ils achevaient de déjeuner. La fenêtre était ouverte ; le temps ravissant, une fraîcheur printanière se mêlait à la chaleur fécondante ; les jardins s’étendaient à perte de vue, avec leurs cyprès, et les dômes des églises et les pans de murs majestueux de quelques ruines faisaient passer les regards jusqu’aux horizons rougeâtres de la campagne romaine sillonnée d’aqueducs. On apporta les journaux et les lettres, et parmi, il s’en trouva une de Wilfrid avec le timbre d’Angleterre. Harriet la prit et lut ce qui suit :

« Hé bien ! chère Harriet, vous vous êtes donc décidée à sortir de votre caverne asiatique, absolument comme je me tire moi-même de mon marécage américain. C’est bien fait à vous, assurément ; je ne l’espérais guère ; mais il ne m’est pas permis d’en douter, car je trouve ici un paquet, et, m’attendant depuis six mois, la série entière de vos missives relatives à ce grand événement. J’ai bien le développement complet de l’histoire : premier avis de Bagdad ; second avis du même lieu avec considérations critiques sur ce problème : ne vaudrait-il pas mieux ne pas partir du tout, par égard pour les habitudes prises et crainte des habitudes à prendre ; lettre de Beyrouth, lettre de Malte, enfin lettre de Bologne. Je vous écris maintenant dans la ville éternelle, puisque aussi bien vous devez y être, et j’aime à penser que M. Coxe, fidèle à ses errements, qui ont dû devenir chez lui aussi impérieux que les autres mouvements de la nature, n’aura pas manqué d’aller offrir une Bible anglaise au Saint-Père.

« Le Mexique, je vous l’assure, est un pays agréable ; on est à peu près certain d’y être assassiné dans un délai raisonnable. J’y reviendrai quand je serai las de la vie. En attendant, je suis fort gai. Je passerai quinze jours à Wildenham chez un cousin, et, si vous le permettez, je vous ferai ensuite une petite visite. Est-ce convenu ? Adieu.

« W. N. »

Cette lettre fut une de celles qui causèrent le plus de chagrin à Harriet. Elle n’aimait pas ce ton de persiflage qui s’était développé chez Wilfrid, et avait pris la place des éclats d’exaltation auxquels il s’abandonnait autrefois à tout propos. Elle ne comprenait pas que son ami avait subi l’action du monde ambiant ; qu’il avait souffert beaucoup et ne se souciait plus d’exposer ce qu’il sentait au contact des sots et des méchants, et que, dérobant en lui-même son individualité, il la tenait garantie sous une carapace rugueuse et piquante d’ironie et d’agression.

Harriet était surtout blessée quand, dans ses légèretés de langage, Nore paraissait sortir, à l’égard de son père, du respect profond qu’elle-même portait à celui-ci, et non-seulement elle en souffrait pour elle-même, elle accusait alors secrètement celui qu’elle aimait, d’avoir perdu le pouvoir de comprendre et de vénérer la vertu.

Enfin, et il ne faudrait pas jurer que ce dernier grief ne fût pas le plus considérable, elle souffrit de voir Nore aller à Wildenham, au lieu de lui demander (ce qu’elle eût trouvé inopportun, s’il l’avait fait) de venir la voir de suite, en Italie, et cette faute, cette faute ? non ! ce tort ?… non, pas même ce tort ; enfin cette action qu’elle ne qualifiait pas, était bien aggravée par la circonstance que Nore ne disait pas un mot de lady Gwendoline et ne semblait pas y songer, tandis qu’au contraire, il était évident que c’était elle qu’il cherchait et voulait revoir de suite. Voilà où en était une femme qui ne prétendait pas à être aimée, qui l’avait déclaré, imposé, et qui, pour le salut de sa vie, n’eût consenti jamais à avouer un seul des mouvements de ce cœur qui, depuis sept ans, était servilement acquis à Nore et mis en grande voie de cesser de battre par désespoir d’amour. Mais de tout ce qui constitue le mécanisme humain, la partie la plus perfectionnée est assurément celle qui est chargée de troubler et désappointer le reste.

Harriet ne voulut pas sortir ce jour-là. Son père, la trouvant plus pâle et plus concentrée que de coutume, se garda de la presser, et, en soupirant, s’en alla.

Alors, se voyant seule, Harriet se mit à une table et répondit, ainsi qu’il suit, à la lettre de Nore :

« Je suis bien aise, cher Wilfrid, que votre première pensée, en revenant en Angleterre, ait été de revoir vos parents. Je vous ai toujours pressé d’avoir là vos affections principales ; mon cœur, qui ne m’a jamais trompée quand il s’agit de vous, me le dit : votre bonheur futur viendra de ce côté. Je ne voudrais pas trop de hâte de votre part à venir ici. Mon père y trouverait sans doute beaucoup de plaisir et moi également, vous le savez. Mais, aussi, vous avez mieux à faire que de changer vos projets et de déranger votre vie, pour rencontrer des personnes assurément en dehors de votre existence. Une ancienne et passagère affection, c’est leur unique droit à votre souvenir. Vous ne nous devez pas beaucoup, rappelez-vous-en bien. Probablement, nous nous reverrons. Il n’est pas nécessaire que ce soit demain, ni après, ni dans un mois, ni plus tard. Puisque nous devons rester trois ans en Europe, il ne faut pas vous presser. Mon père achève son grand ouvrage sur les Birmans ; il ira à Londres l’hiver prochain pour le publier. Si, à cette époque, vous n’êtes pas sur le continent, vous serez le bienvenu chez nous. A l’occasion, écrivez-moi. Nous partirons pour Florence dans quelques semaines. J’aime à penser que je vous suis toujours de quelque chose. Je ne demande pas beaucoup, mais je ne voudrais pas être oubliée tout à fait. Adieu, cher Wilfrid ; je vous ennuie peut-être en vous écrivant si longuement. Pardonnez à une vieille amie si bavarde.

« HARRIET. »

Cette lettre fut mise à la poste et ne trouva pas Nore en Angleterre ; il n’avait fait qu’y passer, n’était pas allé à Wildenham, et, de suite, avait pris son chemin vers l’Italie. Puis, tout à coup, il avait changé d’idée ; étant à Turin, il avait rebroussé vers Paris, et, à peine à Paris, était parti pour Naples ; mais il ne s’y était pas arrêté et s’était dirigé sur Corfou ; là, il s’était encore trouvé mal à l’aise probablement, car il avait conçu le projet de visiter Venise, et de Venise il était venu aux lacs où nous l’avons rencontré. Ce fut à Milan que la lettre d’Harriet l’atteignit.

Un matin, avec Laudon, ayant demandé sa correspondance à la poste, il trouva les lignes de son amie et une autre missive encore. Son compagnon en eut une également. Ils s’assirent sur un banc, sous des arbres, et se mirent à lire chacun de leur côté.

Lorsque Nore eut achevé ce que lui disait Harriet, il resta pensif assez longtemps ; puis remit la lettre dans son enveloppe, l’enferma dans son portefeuille et plaça le tout dans sa poche de côté. Cela fait, il regarda la seconde et reconnut la grande écriture impérieuse et brouillonne de sa cousine lady Gwendoline.

Au moment où il l’ouvrit, une odeur exaspérée de trente-huit mille parfums extraordinaires s’en échappa comme une légion de diables roses. Le papier portait un chiffre de deux pouces de hauteur, rouge, bleu, vert, or, argent, et n’avait lui-même que trois pouces de long. La composition totale du chef-d’œuvre formait un manuscrit de dix pages :

« Eh bien ! mon auguste et sage cousin, que fait Votre Grandeur ? Sachez que depuis votre aimable déclaration que vous ne viendriez pas à Wildenham nous raconter vos méfaits mexicains, je me suis amusée au delà de toute expression possible. Votre originalité affectée nous manquant, nous en avons été dédommagés par une invasion des originalités les plus véritables. Nous possédons de tout : des élégants de la première volée, des artistes, des militaires, des hommes politiques et un poëte assez bon joueur de whist. Tous les soirs, c’est, dans le salon de ma respectable mère, un concert de platitudes à mourir de joie. Le gagnant du Derby de cette année m’a demandé ma main ! Je le trouve assez bon pour coquetter avec lui ; mais tout me fait prévoir qu’à la fin je me déciderai pour un autre de nos hôtes dont je ne vous dirai pas le nom, afin de vous intriguer. Il est bien honnêtement amoureux de votre servante, celui-là ! Avant de dire oui tout à fait et sans rémission, il n’est cependant pas impossible que je vous soumette l’état de la question, pour m’éclairer de vos incomparables lumières. Seulement n’y comptez pas trop. Croyez-vous absolument nécessaire de faire le bonheur de quelqu’un, lorsqu’on est surtout résolue à faire le sien propre ? C’est subtil ce que je vous demande, mais, en même temps, pratique comme tout ce que vous devez attendre d’une personne aussi parfaitement distinguée et bien élevée que celle qui a l’honneur de se dire, mon cher Wilfrid, votre dévouée cousine,

« GWENDOLINE NORE. »

Le lecteur de cette épître resta pensif pendant quelques instants. Il était tellement absorbé dans ses méditations, que, certainement, il ne s’apercevait pas du travail de ses doigts. Ce travail consistait à déchirer si menu, si menu, les confidences de sa belle cousine, que le monument de la papeterie moderne s’en alla joncher la terre en atomes. Du reste, les réflexions si profondes de Nore n’avaient peut-être pas pour objet lady Gwendoline. Laudon rappela son ami dans ce bas monde, en s’écriant avec conviction :

– C’est un ange digne d’être adorée !

– Qui cela ? dit Nore.

– Madame Gennevilliers, repartit Louis en lui montrant la lettre dont lui-même venait d’achever la lecture.

– Voulez-vous me permettre de vous lire ce que l’esprit peut avoir de plus délicat, le cœur de plus aimable ?

– On ne refuse pas de pareilles bonnes fortunes, répliqua Wilfrid. Je vous écoute.

– Voici ce que m’écrit cette ravissante femme, murmura Laudon :

« Monsieur,

« Vous nous manquez véritablement. M. de Gennevilliers ne sait plus à qui parler et je n’ai personne pour nous aider à choisir nos promenades. Nous parlons de vous et cela nous console. M. de Gennevilliers prétend que si vous voulez suivre ses conseils, il répond de votre avenir. Faites-le donc. Vous savez combien nous aurons de plaisir à vous voir dans le monde, y occupant la place à laquelle vous avez droit. Un homme dans votre position est fait pour rendre les plus grands services à la société, et ce n’est pas vous, assurément, qui voudriez vous y refuser quand une fois vous aurez réfléchi sérieusement, ce qui, je le crains, ne vous est pas encore arrivé. Mais comme nous vous ferons faire pénitence cet hiver ! Nous comptons sur vous, monsieur. Et, à propos, madame de Longueil me demande ce que vous devenez. Saviez-vous qu’elle a perdu sa tante et que la voilà maintenant avec cent mille francs de rentes et le beau château de Longueil en plus ? Cela console de bien des petites afflictions ? Qu’en dites-vous ? Adieu donc, et pensez quelquefois à des amis véritables, au nombre desquels vous me permettrez de me compter.

« BLANCHEFORT DE GENNEVILLIERS. »

– Comment trouvez-vous cela ? s’écria Laudon en fermant sa lettre.

– Délicieux ! répondit Nore. Il faut que je vous quitte pour quelques jours.

– Une affaire ?…

– Oui, une affaire. Mais je serai ici… voyons !… oui ! vers la fin de la semaine.

– Rien de désagréable, j’espère ?

– Aucunement.

– Eh bien ! donc, quand partez-vous ?

– Tout de suite.

– Comment, tout de suite ! à l’instant même ? Restez là sur ce banc, relisez paisiblement cette lettre qui paraît vous charmer ; non pas celle que vous avez déchirée, l’autre !

– Non, merci bien ! Je n’ai pas le temps. Je m’en vais. Au revoir !

Là-dessus, Nore donna une poignée de mains à Laudon un peu surpris, et s’en alla.

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