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Chapitre 6

Henry de Gennevilliers, l’ami intime et le mentor de Laudon, était d’un caractère fort honorable. Il appartenait au parti conservateur ; en outre, il était libéral et attachait une importance extrême, comme tous les gens sages, à pouvoir dire à chaque contradicteur, avec un sourire attirant : « Nous sommes moins loin l’un de l’autre que vous ne semblez le croire ! » De cette façon, il avait des affinités avec les légitimistes ; il n’en avait pas moins avec les démocrates, et se balançait ainsi en inclinant tour à tour de tous les côtés, et cherchant à donner un peu raison à tout le monde.

Il passait sa vie à chercher la solution des problèmes sociaux. Il s’inquiétait de statistique, d’économie politique, d’institutions charitables, en faveur desquelles il dépensait beaucoup. Il organisait des sociétés d’ouvriers pour l’instruction des basses classes, favorisait les lavoirs, les ouvroirs, les caisses d’épargne. Il était un membre actif de la Société de Saint-Vincent de Paul et de celle de Saint-François Régis pour la régularisation des mariages ; mais, surtout, il prêchait la transformation morale des prolétaires qui, à l’aide de saines doctrines, de renoncement et d’abnégation résultant de principes religieux aussi solides qu’éclairés, devaient, un jour, devenir sobres, chastes, patients, désintéressés, tout à fait désabusés sur les bals publics et irréconciliables ennemis du cabaret. Il ne croyait pas précisément ces choses-là crûment comme il faut les dire pour se faire comprendre. Il les espérait, il y travaillait, il y tendait ; c’est encore un mot moderne pour exprimer qu’on veut une chose sans la vouloir, parce qu’elle est impossible. D’ailleurs, en politique, je le répète, il eût aimé à tout concilier. Supposer de lui qu’il aspirait à un gouvernement fondé sur la force, c’eût été lui faire injure ; il ne voulait pas le moins du monde ce qui était hier ; à la vérité, il repoussait ce qui sera peut-être demain ; surtout, il proclamait avec énergie les dangers, la misère, l’odieux de ce qui est aujourd’hui. Cette façon de voir, générale parmi les gens raisonnables, s’appelle être conservateur. Gennevilliers se portait entièrement de ce côté ; ses convictions étaient inébranlables. Le tout reposait sur un fond de sable composé d’une grande douceur d’âme, d’une honnêteté timide, du culte pieux de la phrase, de beaucoup de faiblesse, de quelques doutes mal enterrés sous une couche de dogmatisme tranchant ; Gennevilliers était maire de son village, conseiller général de son canton et député de son arrondissement.

Dans le monde, on l’estimait ; son nom appelait naturellement l’éloge. On n’aime guère, nulle part, les tempéraments fougueux, amoureux fous de la vérité, qui la cherchent dans des chemins peu battus. De tels caractères ont l’air de croire et de faire entendre que les lieux communs ne les contentent pas ; ils blessent les amours-propres. Gennevilliers ne blessait personne. Il ne se promenait que sur les grandes routes et ne signalait que les points connus de chacun. Sa femme éprouvait pour lui une sympathie affectueuse. Comme il soutenait constamment et en bons termes les opinions incontestées dans le milieu où il vivait, elle était persuadée de sa valeur et en était fière. Cette façon de réduire en axiomes bien construits ce qui était dans toutes les bouches, lui semblait de l’érudition, et elle s’estimait heureuse d’être unie à un homme qu’on ne contredisait pas.

Mais on se tromperait si l’on allait croire qu’il existât ici de l’amour. Jamais rien de semblable ne s’était montré chez eux, ni avant ni depuis leur mariage. Ils avaient associé leurs fortunes et leurs situations d’un plein consentement et sur l’avis et l’incitation des deux familles. Ils auraient eu grand tort de s’en repentir et s’en gardaient bien ; toutes les combinaisons prévues s’étaient jusqu’alors admirablement réalisées. Gennevilliers avait hérité d’un oncle et Lucie d’une tante, et de belles successions se préparaient encore des deux côtés sans encombre probable. Les deux époux ne se gênaient pas ; ils ne se taquinaient pas. Ils avaient les mêmes goûts, les plus inoffensifs du monde. Faire des visites, en recevoir, être à Paris l’hiver, l’été dans quelqu’une de leurs terres, puis en voyage, ils n’imaginaient rien d’autre ; dès lors, ils se trouvaient bien ensemble, et se préféraient mutuellement à tous les hommes et à toutes les femmes de leur connaissance, qui, d’ailleurs, vivaient exactement comme eux, renfermés dans les mêmes horizons. La passion, l’emportement, le trop, en quoi que ce fût, on ne savait ce que c’était dans cette vertueuse maison, et l’amour c’est le trop.

En revanche, il faut aussi l’avouer, on s’ennuyait quelquefois. Ordinairement, on languissait ; c’est le lot du bonheur moderne, et y rien changer serait impossible. Quelque chose de fort et de bruyant doit être mêlé à la vie, si l’on veut qu’elle ne devienne pas atone. Quand les Romains avaient à se garder des Samnites, des Sabins, des Osques, des Umbres, et défendaient contre ces voisins conjurés, non leur vie, non leurs biens, mais l’existence nationale, mais les dieux de la patrie, certes, ni les Fabius, ni les Marcellus, ni les Servilius, ni la gens Marcienne ne s’ennuyaient ni ne languissaient. Quand le moyen âge, se montant la tête, allait jouer sang et fortune dans les déserts lointains de la côte d’Asie, ni la langueur, ni l’ennui n’effleuraient non plus l’imagination des chevaliers, et, quand, dans nos guerres civiles, les Montmorency et les Châtillon, les Guises et ceux de Navarre se poussaient les uns aux autres, l’épée et la dague à la gorge, pour essayer de devenir le premier, on ne languissait pas davantage, et l’ennui n’avait point de place entre l’espérance du triomphe et les fureurs de la défaite. Descendons encore ; quand, à défaut de l’amour de la cité, de la foi rayonnante, de l’ambition du premier rang, les générations déchues, mais non complètement énervées, se laissèrent rouler dans les divertissements maculés et les espérances folles du dernier siècle, il y eut de la violence, force expirante, à ces excès de soupers, à ces turbulences philosophiques ; mais, de nos jours, les riches n’ont plus rien à vouloir ; ils peuvent courtiser à leur gré les vanités de situation ; l’orgueil de caste est trop haut placé pour leur petite taille ; ils n’ont point de fanatisme religieux, ils sont trop honnêtes gens pour l’ambition échevelée, trop justement timorés pour la débauche ; ce n’est pas de la passion que de craindre périodiquement la torche allumée de la canaille ; ils se remuent un peu entre le tapissier, la lingère, le fabricant de voitures, la marchande de modes, payent des notes et s’ennuient. Il n’y a pas de théorie, si spiritualiste qu’elle soit, qui puisse les tirer de là.

Comme les femmes ont un sentiment plus délicat que leurs époux, elles subissent plus complètement aussi les conséquences de cette situation. Lucie s’ennuyait donc spécialement, et, sans y rien comprendre, souffrait du vide dans lequel elle était plongée. Elle n’éprouvait d’enthousiasme pour rien et n’admettait guère un pareil état de l’âme. C’est un grand malheur, quand un tel énervement devient ordinaire dans les hautes classes d’une nation, car, généralement, les femmes y résistent en dernier ; si elles y succombent, c’est que tout est perdu. Alors, une existence paisible, entortillée aussi complètement que faire se peut dans les langes du petit luxe, elles n’imaginent plus rien au delà ; elles voilent le tout dans la gaze impalpable d’une religion modique, où l’on ne risque pas de se fourvoyer, puisqu’on ne fait qu’obéir, et, dans ce nid peu bruyant, on berce, on empâte, on endort les hommes déjà assoupis et qui ne demandent pas mieux que de l’être davantage.

Lucie, après son mari et ses enfants, voulait du bien à ses amis, et, parmi ceux-là, elle distinguait assez Laudon. Tandis que Gennevilliers était flatté de trouver en lui un élève, elle, de son côté, ne l’était pas moins de se connaître un admirateur marchant à sa suite, dont elle était certaine de n’avoir jamais rien à craindre. Il ne lui avait jamais rien dit, on le sait, d’un sentiment dont elle eût repoussé hautement l’aveu ; mais, dans son for intérieur, elle s’affirmait à elle-même que des adorations très-vivaces existaient de ce côté-là. Elle n’en était pas fâchée. Comme elle savait bien que son mari ne lui avait jamais porté plus d’amour qu’elle n’en avait eu pour lui, elle ne se faisait pas scrupule, au contraire, elle était secrètement ravie d’avoir fait naître et, par conséquent, mérité un culte que le respect maintiendrait éternellement dans le silence, mais qui était fort exalté !

Ainsi, elle triomphait doublement ; d’une part, elle régnait sur l’âme d’un galant homme et la régentait en qualité d’idole, ce qui voulait dire qu’elle était jolie, aimable, séduisante et pourvue de tout ce qui peut inspirer des folies ; de l’autre, elle contenait les flots, tempérait les flammes, brisait le souffle des tempêtes par l’autorité de son aspect immaculé. Et ce n’était pas encore tout. Il y avait un dessous, un dessous à secret, dont on ne connaissait pas bien soi-même tous les recoins.

Dans ce dessous, s’amusait d’une manière innocemment ironique, ou mieux, ironiquement innocente, un tout petit instinct, dont les traits, comme ceux d’un bébé charmant, n’étaient pas nettement formés. Ce petit instinct, gracieux, un peu cruel, mais si jeune, si faible, en vérité, ne méritait, pour ces raisons, aucune réprimande. Puisqu’il faut s’expliquer, Lucie souriait en elle-même de ce qu’Henri ne s’apercevait pas de l’amour qu’elle inspirait ; Lucie jouissait surtout de cette imperceptible perfidie, quand elle entendait son mari ordonner à l’avance ce que ferait ou ne ferait pas Laudon d’après ses sages avis.

– Si je le veux ! murmurait-elle bien bas.

En quelques rencontres, elle avait opposé, sans en avoir l’air, son autorité à celle du prudent Gennevilliers, et, au grand étonnement de celui-ci, et à son grand triomphe à elle, Laudon n’avait pas bougé de place.

En conséquence de tout ceci, Lucie agréait assez celui qu’elle considérait comme sa victime, et, afin de faire d’une pierre deux coups, elle avait conçu le projet de le marier à une de ses cousines à qui elle portait un certain intérêt. Cette cousine était une bonne petite personne, peu jolie, pas spirituelle, bien née, riche, sachant lire, écrire, compter, ayant appris par cœur une histoire sainte arrangée, une histoire de France composée et quelques extraits châtiés des poëtes et des prosateurs auxquels elle n’avait rien compris, l’excellente enfant, sinon que ces choses-là, nécessaires pour constituer une bonne éducation, ne pouvaient prétendre à ce qu’on s’occupât d’elles une fois qu’on n’y était plus contrainte. Lucie, en contemplation devant tant de vertus dont sa bonne petite cousine était armée, pensait, avec quelque apparence de raison, qu’après la noce comme avant, il n’existait pas le moindre motif pour qu’elle-même cessât d’exercer sur Laudon cette autorité salutaire, dont la vertu, la beauté et le mérite sans pairs constituent le privilège irréfragable. Mais c’est assez nous promener dans les corridors souterrains et sans lumières d’un aussi aimable cœur que celui de Lucie. Il faut s’arrêter là, en se bornant à dire que madame de Gennevilliers s’était fait persuader par son mari de désirer le mariage de Laudon avec Jeanne de Blanchefort, et, en épouse soumise d’un si grand homme, elle avait consenti à engager la question aussitôt que l’hiver aurait ramené tout le monde à Paris ; car ce ne fut qu’à Lucerne, et après le départ de Louis, que Gennevilliers, habilement préparé depuis quelques semaines, fit lui-même la découverte de ses véritables intentions et les communiqua à sa femme étonnée.

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