‹ Les PléiadesChapitre 26 sur 30 · Chapitre 1

Chapitre 1

Une neige épaisse était tombée. Il gelait fort ; le ciel pur était rigide. Les arbres noirs, dépouillés, restaient immobiles comme des squelettes et semblaient menacer. Quelques sapins élevaient en pyramides leur verdure sombre, et les branches d’en bas, épaisses, lourdes, maussades, pressaient le sol. Personne n’errait dans le parc, personne excepté Nore ; il marchait à grands pas. Il ne sentait point le froid. Il allait devant lui, absorbé, et, pendant plusieurs heures, il continua à arpenter rapidement les allées ouvertes dans toutes les directions. Son visage n’était point agité ; ses gestes n’étaient ni saccadés ni troublés ; il se remettait, il se consultait, il se dirigeait, surtout il se dominait, et si quelque conflit mettait aux prises ses instincts, ses fantaisies, ses passions, son imagination, son cœur, une force supérieure à tout, sa raison, subissait sans doute les poussées du combat, mais y résistait fortement et poursuivait sa route.

Après quelques heures, et quand sa résolution fut prise, il redescendit vers la ville et entra dans la maison du professeur. C’était l’heure, à peu près, marquée par Harriet pour l’explication due à Liliane. Wilfrid trouva celle-ci dans le salon ; elle rougit en l’apercevant, se leva et se tint debout. D’un air calme et affectueux, il la fit asseoir de nouveau, se mit auprès d’elle et commença ainsi :

– Que pensez-vous d’Harriet ?

– Ce que je pense d’Harriet ? répondit Liliane surprise de se voir, au moment où elle s’y attendait le moins, détournée de ses idées, qui se portaient toutes sur elle-même. Ce que j’en pense ? c’est qu’aucune femme ne m’a jamais paru plus digne de respect et d’affection. Je ne la connais pas depuis assez longtemps pour savoir tout ce qu’elle est ; mais rien de moins nécessaire. On ne peut se tromper avec elle ; elle porte, dans chacun de ses traits, l’empreinte d’une nature si angélique, que, certainement, le fond de son cœur n’est pas autre que l’expression de son visage.

– Vous avez raison ; pourtant, avouez-le, elle n’est plus très-jeune, elle a les traits fatigués ; une mélancolie douce, mais enfin la mélancolie, jette ses teintes sur sa personne. Elle peut vous représenter une image touchante ; mais ce n’est pas celle de la vie joyeuse, et il s’en faut qu’elle ait dans l’esprit rien de semblable.

– Que voulez-vous dire ? s’écria Liliane, de plus en plus étonnée.

– Répondez-moi : comprenez-vous qu’on ait de l’amour pour Harriet ? Et si, par hasard, cet amour était né, comprendriez-vous encore qu’il pût peser beaucoup devant celui que saurait facilement inspirer une créature plus aimable, plus jeune, plus attirante et qui promettrait des félicités tout autres ? Oui, enfin, Liliane, si l’on avait aimé Harriet et qu’on vous vît, pourriez-vous imaginer qu’une minute seulement on balançât entre les deux ?

Liliane s’effraya ; mais, levant la tête, elle répliqua avec fermeté :

– Je suis une enfant, moi, et elle est une femme. Si quelqu’un l’aimait, comment m’aimerait-il ?

– Très-facilement, reprit Nore. L’amour a bien des formes ; il peut être calme, il peut être ivre ; il peut s’adresser au cœur, il peut ne tenir compte que de la beauté ; quelquefois, c’est un sentiment solide et sérieux ; mais quand vient un caprice, tout est terrible : il devient tempête. Pensez-vous qu’Harriet soit un bien digne objet de caprice ? Et supposez-vous un instant au bal, à côté d’elle… laquelle des deux regardera-t-on ? laquelle plaira, laquelle charmera ? C’est vous et non pas elle !

– Que faites-vous ? s’écria Liliane dans une véritable détresse, et, encore une fois, que voulez-vous dire ?

– Je dis ce qu’il faudrait toujours finir par vous avouer. Je suis venu ici afin d’éviter tout malentendu entre nous. Je vous expose les choses comme elles sont. Je vous mets à côté d’Harriet et je vous compare à elle. Ce sont de ces sortes de pensées qui arrivent à toute minute. N’y donnez pas plus d’importance, d’ailleurs, qu’elles n’en méritent. Ne voyez là qu’un sujet de conversation et une confidence. Vous m’avez dit tout à l’heure que vous ne saviez pas encore beaucoup de la femme dont nous parlons. Je ne vous en révélerai qu’une chose, moi qui la connais depuis des années, elle est née sous une étoile jusqu’à ce jour ennemie. Toutes ses vertus, tous ses mérites, tout son esprit, tout son charme, car elle en a beaucoup, ont échoué constamment sur les récifs d’une destinée revêche, et, quand elle est sur le point d’y échapper, soyez sûre que, par la plus folle générosité, elle ne manquera jamais, soit pour le bonheur, soit pour le salut d’un autre, de se précipiter elle-même dans l’abîme. Aimez-vous les gens malheureux ?

Liliane répondit d’une voix tremblante :

– Si, pour de pareils motifs que ceux que vous venez d’énumérer, si parce qu’elle n’est plus jeune, parce qu’elle n’est ni assez jolie, ni assez brillante, ni heureuse, quelqu’un m’apportait un cœur qu’il voudrait enlever à Harriet… je lui dirais… je lui dirais…

– Que lui diriez-vous, Liliane ? interrompit Nore vivement, que lui diriez vous donc ? Ne vous laissez pas toucher ainsi par la douleur que votre imagination prête à votre amie ; vous savez bien qu’il n’est pas question de vous dans tout ceci… qu’il ne peut pas en être question… Liliane… Liliane, vous savez bien que vous n’aimez personne, vous êtes bien trop fière pour cela… Chère Liliane… bien !… maintenant, répondez, que diriez-vous ?

– Je dirais que je n’en veux pas ! s’écria la jeune fille en se roidissant.

– Vous êtes une brave enfant, et vous méritez d’être aimée par un homme digne de vous et non par quelque lâche déserteur… Vous le serez, Liliane, croyez-moi, vous le serez !

Quand un jour vous aimerez quelqu’un, et ce sera bientôt… ne me répondez pas, ne parlez pas ! vous êtes trop émue par l’idée d’Harriet ; eh bien ! donc, quand un jour vous accepterez quelqu’un, vous lui porterez le cœur le plus généreux qu’il puisse souhaiter. Je ne sais si vous faites grand cas de mon amitié, mais à dater de ce moment, Liliane, cette amitié-là vous suivra toujours ; vous êtes vraiment très-bonne pour Harriet… et bien que vous soyez si jeune, c’est de l’estime que vous méritez.

Liliane, désolée, se sentait pourtant grandir devant les éloges de Nore. Comme une plante trop faible, dont un jardinier relève la taille en l’appuyant contre un tuteur, elle était portée et redressée par le soin de celui qui était auprès d’elle, et avide de se montrer forte et désireuse de savoir ce que Nore pouvait penser.

– Que vous a dit Harriet ? lui demanda-t-elle en baissant la tête.

– A moi ? Rien. Je ne l’ai pas vue aujourd’hui. Mais maintenant vous êtes plus calme ; nous allons, si vous voulez, conspirer ensemble contre cette chère fille. J’ai pour vous trop d’affection pour vous faire des secrets. Sachez-le donc, j’aime Harriet et j’en suis aimé. Elle a beau n’être plus si jeune que vous, n’être pas gaie, n’être pas heureuse, je ne connais qu’elle et ne veux qu’elle seule. Pourtant elle s’imagine, car l’affection est souvent soupçonneuse, que je pourrais me laisser séduire par des charmes plus grands que les siens. Elle est en ce moment dans une de ces dispositions injustes. Je vous en prie, profitez de la première occasion pour lui dire que je vous ai fait confidence du jour prochain de notre mariage ; vous tâcherez de combattre ses tristesses sans cause, et… Liliane, vous pourriez ajouter que si j’avais jamais dû aimer quelqu’un en dehors d’elle, c’eût été vous, et que néanmoins je n’ai jamais rien fait pour vous le laisser croire.

– Rien fait, en vérité, murmura Liliane en s’essuyant les yeux. Laissez-moi, monsieur Nore, je vais aller de suite chez Harriet.

– Alors, dit Wilfrid, je vous remercierai du fond de mon âme, et comptez que ma reconnaissance ne s’éteindra jamais.

Il serra la main de Liliane et sortit ; il étouffait un soupir. Pour la fille du professeur, elle ne comprenait très-bien ni ce qui lui arrivait, ni ce qu’elle ressentait, sauf un seul point. Elle avait peur de se montrer faible et sans orgueil. Le sentiment de sa dignité compromise dominait tous les autres. Elle ne voulait être méprisée de personne ni d’Harriet, ni surtout de Nore. Elle aimait celui-ci ; elle s’aimait davantage encore. Cette préoccupation suprême fait partie essentielle de l’esprit de conservation que ressent avant tout le premier âge. Elle était blessée, elle était un peu irritée ; ces sensations passaient avant la perte des illusions caressées depuis plusieurs semaines. Nore lui avait assuré qu’il n’avait pas vu Harriet ; alors il ne connaissait donc rien des aveux auxquels elle s’était abandonnée le matin, et, en maudissant son imprudence, elle se félicitait pourtant d’avoir le loisir d’en réparer et d’en faire disparaître les effets. Elle ne perdit pas une minute, et pleine de la volonté que Nore ne sût jamais ce qu’elle avait espéré, ce qu’elle avait avoué, elle courut chez sa rivale et la trouva étonnée de la revoir.

– Harriet, lui dit-elle, vous devez être indulgente. Je vous supplie de m’accorder mon pardon. Je suis une étourdie, je suis une folle ! Je vous ai fait de la peine ; mais, d’une part, je me suis trompée de bonne foi, et, de l’autre, je ne savais pas ce que je viens d’apprendre.

Harriet la regarda sans répondre, et elle poursuivit :

– Je m’étais imaginé que M. Nore pensait à moi. Il n’en est rien ! Ce n’est pas vrai ! Il a été bon, affectueux, rien de plus ! J’avais un roman dans la tête, il faut que je l’avoue, et j’ai donné à ses paroles un sens qu’elles n’avaient pas. Je me suis exaltée moi-même sur des riens. Il m’a dit que celui que j’aimerais serait heureux. Était-ce l’équivalent de m’aimer lui-même ? Je l’ai cru, parce que cela me convenait ainsi ; mais ce n’était pas. Il m’a entourée de soins cette nuit comme une sœur, j’ai cru que c’était comme une fiancée ; mon erreur n’appartient qu’à moi. J’ai eu tort de l’avoir. Ne confiez à personne rien de ce que je vous ai raconté aujourd’hui… à personne ! n’est-ce pas ? J’ai été faible et insensée ; mais ne me faites pas rougir, Harriet, je ne mérite pas un tel châtiment ! Je croyais qu’un homme ne pouvait dire certaines choses sans que ces choses eussent une portée plus grande qu’elles ne l’ont. Maintenant, je le sais : à l’avenir, je me tiendrai sur mes gardes. C’est fini, je vois clair, M. Nore ne songe pas à moi… et moi je ne songe plus à lui… du moins comme je l’ai fait pendant quelques instants.

– Vous l’avez vu, Liliane ? demanda Harriet d’un air triste et méfiant.

– Il est venu tout à l’heure ; il s’est plaint de vous. Il croit que vous n’avez pas confiance en lui. Il m’a annoncé votre engagement. Vous serez heureuse avec lui, Harriet. Il vous aime bien.

– Il ne m’aime pas, répondit Harriet avec découragement. Mais peu importe, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Je ne comprends pas comment vous venez me dire maintenant que vous ne voulez plus de lui, quand ce matin, à cette même place, vous étiez éperdue à son sujet.

– Oh ! éperdue ! s’écria Liliane froissée. Je n’étais pas éperdue ; j’avais cru qu’il m’aimait, j’étais disposée à le lui rendre. Mais que voulez-vous que je fasse, quand il vient me déclarer qu’il ne songe qu’à vous, qu’il n’est lié qu’à vous, et me fait entendre que ce serait le plus noir des crimes que de tourmenter une âme comme la vôtre ? Je reçois une leçon bien sévère pour mon peu de jugement. Vous ne voudrez pas la rendre plus dure ; gardez-moi le secret. Me le promettez-vous ?

– Je ne sais ce que vous me dites. Vous m’assurez que vous n’avez pas compris une première fois ; qui me garantit que vous comprenez la seconde ? M. Nore a trop d’honneur pour s’engager à vous sans vous prévenir qu’auparavant il l’était à moi. Peut-être exigez-vous de lui qu’il n’ait jamais regardé personne. Sais-je les conditions que vous demandez à celui qui vous implore ? Il se peut encore que, par une compassion dont je vous sais gré, mais aussi dont je vous tiens quitte, vous ayez scrupule d’accepter qui me délaisse. Moi, je ne peux faire le malheur de deux personnes, dont j’aime l’une et dont l’autre commence l’existence.

– Vous êtes bien cruelle, chère Harriet, s’écria Liliane en laissant fondre son cœur en deux ruisseaux de larmes, bien dure en vérité, et je ne crois pas le mériter ainsi ! Je suis venue toute franche, tout ouverte, avouant mes torts, voulant les réparer, vous suppliant seulement en retour de ne pas m’humilier au delà du besoin, et vous, que faites-vous ? Vous me repoussez, vous me parlez durement. Je n’ai pas voulu ce qui est à vous ; quand on m’a montré la vérité, qu’ai-je fait aussitôt ? J’ai admis que jamais je ne devais souhaiter que ce fût à moi, et je vous ai rendu de tout mon consentement ce que de fait je ne vous avais jamais pris.

– Vous m’avez tout pris, reprit Harriet, tout ! Son affection d’abord, et enfin ma foi en lui. Je ne sais pourquoi vous le refusez, c’est par quelque caprice d’enfant, par une exagération de sentimentalité. Il vous veut, lui ! il vous préfère à moi, il vous préfère à tout ! voilà seulement ce que vous devriez considérer.

– Si vous l’aviez vu, répliqua Liliane, comme il est entré tout à l’heure chez moi, de quel air froid et résolu ; si vous l’aviez contemplé ne me parlant que d’un ton paternel et protecteur, comme on fait à une pauvre petite pour laquelle on ne saurait jamais éprouver d’amour, parce qu’elle est trop peu de chose ; si vous l’aviez entendu, quand ensuite il s’est exprimé sur vous, vous ne me regarderiez pas ainsi ! Je me suis imaginé que je m’attachais à M. Nore, mais rien de semblable ! j’en suis sûre, et lui, lui certainement n’a jamais voulu de moi. Il me l’a prouvé ; vous devez le croire à votre tour.

Harriet s’obstinait dans sa contradiction, et cependant elle sentait rentrer dans son sein cette espérance, souriante déesse toujours bien reçue, quoi qu’on en ait.

– Liliane, dit-elle enfin d’un air grave, je ne me persuade pas que vous soyez si peu sûre de vos sentiments que vous puissiez dans un seul jour les déclarer et les démentir, et pour expliquer ce que j’éprouve, je ne me rends pas compte de ce que je suis ici entre vous et M. Nore.

– Ce n’est pas vous qui êtes entre nous deux, s’écria Liliane, lui prenant les mains avec passion, c’est moi qui un instant ai cru, bien à tort, m’être glissée où je n’avais pas de place. Mais tenez, voici M. Nore, il va tout vous faire comprendre.

– Je vous ferai tout comprendre, répondit Wilfrid, à l’une comme à l’autre, et d’abord à vous, Liliane. Depuis un mois, je vous ai vue chaque jour, et chaque jour je vous ai donné, sinon une raison de penser que je m’attachais à vous, du moins une sorte de certitude que cela pouvait arriver. Eh ! oui, il en pouvait être ainsi. Eût-il été bien aisé de se soustraire à la magie que vous exercez sur ce qui vous approche ? Je n’en sais rien ; il paraît que pour moi cela n’a pas été possible, car j’en ai éprouvé l’influence. Ma raison s’est un moment laissée aller à l’autorité que, sans le vouloir, sans le chercher, sans le savoir, vous preniez sur elle. Je n’ai pas couru vers vous ; je me suis endormi un moment, et ne veillant plus sur moi-même, une sympathie bien concevable, et que j’avoue sans aucun scrupule, m’a fait dériver vers vous. Cependant qu’ai-je dit alors qui pût vous sembler de ma part un aveu ?

– Rien, répondit Liliane avec fermeté et en regardant Harriet.

– Qu’ai-je fait ? Avez-vous à m’accuser d’un geste, d’un signe ?

– Non ! répondit encore Liliane en pressant la main de son amie.

– Je ne vous ai pas abusée, je ne vous ai pas jouée, je ne vous ai pas trahie ! je ne me suis pas fait un amusement de paroles qui pourtant eussent pu être à demi vraies… J’ai dormi, voilà ma faute, j’ai rêvé un peu et, dans une sorte de somnambulisme, fait quelques pas dans une direction qui ne m’était pas permise, où vous ne m’auriez pas accueilli, je le sais, Liliane, et certes, je le répète, où je ne voulais pas aller. Pardonnez-moi pour ma franchise comme on pardonne aisément une faute qui ne vous atteint pas et dont on ne saurait souffrir.

En prononçant ces derniers mots, il regarda Liliane ; celle-ci lui rendit regard pour regard, fièrement, et comprima de sa main le battement de son sein.

– Et maintenant, vous, Harriet, poursuivit Nore, je suppose qu’il ne vous faudra pas beaucoup de temps pour pénétrer ce que je vais vous dire…

– Non, interrompit Harriet avec douceur en lui tendant la main, je n’ai pas besoin d’un mot de plus. Je préfère ne pas aller plus loin aujourd’hui. Demain, je vous écouterai. En ce moment, je suis un peu souffrante et je préfère laisser ce sujet.

Au bout d’un instant, Liliane sortit, et les deux amants restèrent seuls.

Il fallut plusieurs jours pour rendre à Harriet sa tranquillité première, et d’autant plus que Wilfrid ne voulut couvrir d’aucun déguisement ce qui s’était passé en lui. C’était vrai, et il le dit avec cette sorte d’impassibilité qu’il mettait à s’analyser lui et les autres, que son imagination avait été prise, dominée, distraite un instant, emportée par la jeunesse et la beauté de Liliane. Mais, ajouta-t-il, mon imagination seule s’est laissé captiver. J’eusse été libre de tout engagement, que les choses peut-être fussent allées plus avant, et, vraisemblablement, aussi jusqu’à m’engager. Mais ma conviction est absolue : presque aussitôt, je m’en serais repenti, et c’est pour trouver et me démontrer à moi-même toutes les raisons certaines de ce fait que, lorsque vous m’avez révélé votre conversation avec cette jeune fille, je n’ai pas voulu vous répondre à l’heure même. J’étais à ce moment fort peu au clair sur mes sentiments, et, quelque touché que je fusse de votre détresse, je ne vous cache pas que si j’avais été réellement épris d’une autre femme, j’aurais cru nécessaire, pour vous comme pour moi, d’en convenir. D’ailleurs, et sans aucun doute, je me serais méprisé. Mais si j’avais été forcé de reconnaître ma propre faiblesse, il valait mieux l’avouer et vous affliger une seule et unique fois que de compromettre votre vie entière par un regret dont j’aurais traîné la chaîne.

Je me suis sincèrement examiné, et j’ai trouvé que le mal n’était pas grand. Un attrait n’est pas une passion, un attendrissement n’est pas une attache, et il ne m’a pas fallu beaucoup de peine pour découvrir qu’il y a bien des degrés pour descendre de mon Harriet jusqu’à cette délicieuse et séduisante enfant. Croyez-moi, j’ai plus gagné que perdu à cette courte épreuve, et vous de même. J’ai eu la plus grande occasion d’apprécier à quel point je reconnais la valeur du trésor qui m’est destiné ; je l’ai comparé à ce qui brille et à ce qui chatoie, à ce qui égare, et je vous assure qu’il m’en a paru bien autrement précieux. Jusqu’ici, je m’étais laissé aller à vous chérir, un peu par habitude, un peu par souvenir d’une longue contradiction, un peu par plaisir d’exercer ma volonté, beaucoup par un attachement invincible et un amour le plus sérieux qui soit ; mais je ne m’étais pas mis en présence de cette question : Et si tu venais à être touché par une autre ? La question s’est présentée ; je l’ai examinée, et j’ai connu la valeur de la tentation. Non ! Harriet, encore une fois, si je me laissais aller à des folies pareilles, si je vous perdais, je me trouverais bientôt au fond d’un malheur tel, que j’ai été épouvanté d’en deviner, d’en apercevoir l’étendue. Ce serait la ruine et la perte de trois personnes, et j’ai réfléchi moins de temps à savoir si réellement je continuais à vous aimer plus que tout au monde, que je n’ai mis de force et d’attention à m’appesantir sur les conséquences certaines d’un moment d’étourdissement si j’y avais succombé !

Ces discours étaient si sincères, si sérieux, et il s’y mêla d’abord, de la part d’Harriet, des objections si faciles à réfuter, car elles étaient faites exprès pour l’être, que le calme, la paix, la confiance et quelque chose de plus même, se rétablirent entre les amants. Ce n’était pas un raccommodement. Il y avait là un sentiment plus solennel : c’étaient deux cœurs vrais qui, un instant ébranlés en sens inverse, se rapprochaient, se confondaient avec une puissante certitude de leur cohésion.

La fin des épreuves arriva tout aussitôt. Les affaires d’intérêt de Coxe étaient arrangées ; il ne devait plus retourner en Asie, et Harriet ne se trouvait plus hésitante entre ses devoirs envers son père et ses devoirs envers un mari. Les fiançailles ne pouvaient plus être tenues secrètes et elles furent déclarées.

Comme Harriet était heureuse ! Et si la conviction de l’amour, sa durée, son abnégation méritent une récompense, comme elle la méritait ! Elle l’a eue ; elle l’a. Qu’elle soit bénie, elle, et que son mari et ses enfants le soient de même ! Il n’y eut jamais au monde plus noble et plus tendre union. Harriet a souffert beaucoup et de toutes manières ; mais aussi, chère Harriet, combien vous avez reçu en dédommagement ! Regrettez-vous vos peines, vos douleurs, vos attentes, vos désespoirs même ? Non, mille fois non ! Si l’aimable femme n’eût pas senti tous ces aiguillons la percer de toutes ces griffes, la déchirer, elle ne vaudrait pas ce qu’elle vaut, elle ne serait pas ce qu’elle est, et l’affection qu’elle a pour Wilfrid ne se serait pas emparée si absolument de son être. Pour aimer, il faut avoir souffert ; pour être grand aussi, il faut avoir souffert ; la faculté de souffrir beaucoup est la plus merveilleuse couronne de ceux qui occupent le premier rang parmi les humains.

Il est impossible de tout dire, et plus difficile de tout expliquer ; mais si l’on s’imagine que, de son côté, Wilfrid n’avait pas eu de longues années bien douloureuses, on se trompe. Nul ne saurait garder en soi une passion forte sans cesse occupée à vivre de lui et à le ronger, sans tressaillir dans sa chair et dans son âme et saigner cruellement. C’est ce qui lui était arrivé. Sans se plaindre, avec une constance inextinguible, il avait supporté le plus poignant des chagrins, celui de croire Harriet tellement obstinée dans son dévouement qu’il ne parviendrait jamais à la vaincre, et n’obtiendrait d’elle que d’invincibles refus. Néanmoins, il s’était acharné sur son désir, et, plus les jours s’étant accumulés, il avait connu le monde, les hommes, les femmes, et comparé Harriet à ce qu’il rencontrait d’attirant, même de parfait, plus aussi il s’était confirmé dans son amour.

q

Page 1