‹ Les poètes mauditsChapitre 4 sur 6 · Chapitre 4 MARCELINE DESBORDES-VALMORE

Chapitre 4 MARCELINE DESBORDES-VALMORE

En dépit en effet d’articles, l’un très complet de ce merveilleux Sainte-Beuve, l’autre peut-être, oserons-nous le dire ? un peu court de Baudelaire, en dépit même d’une sorte de bonne opinion publique qui ne l’assimile pas tout à fait à de vagues Louise Collet, Amable Tastu, Anaïs Ségalas et autres bas-bleus sans importance (nous oubliions Loïsa Puget, d’ailleurs, elle, amusante, paraît-il, pour ceux qui aiment cette note-là), Marceline Desbordes-Valmore est digne par son obscurité apparente mais absolue, de figurer parmi nos Poètes maudits, et ce nous est, dès lors, un devoir impérieux de parler d’elle le plus au long et le plus en détail possible.

M. Barbey d’Aurevilly la sortait jadis du rang et signalait, avec cette compétence bizarre qu’il a, sa bizarrerie à elle et la compétence vraie bien que féminine qu’elle eut.

Quant à nous, si curieux de bons ou beaux vers pourtant, nous l’ignorions, nous contentant de la parole des maîtres, quand précisément Arthur Rimbaud nous connut et nous força presque de lire toutce que nous pensions être un fatras avec des beautés dedans.

Notre étonnement fut grand et demande quelque temps pour être expliqué.

D’abord Marceline Desbordes-Valmore était du Nord et non du Midi, nuance plus nuance qu’on ne le pense. Du Nord cru, du Nord, bien (le Midi, toujours cuit, est toujours mieux, mais ce mieux-là surtout pourrait sans doute être l’ennemi du bien vrai), — et ce nous plut à nous du Nord cru aussi, — à la fin !

Puis, nulle cuistrerie avec une langue suffisante et de l’effort assez pour ne se montrer qu’intéressamment. Des citations feront foi de ce que nous appellerions notre sagacité.

En les attendant ne pouvons-nous pas revenir sur l’absence totale du Midi dans cette œuvre relativement considérable ? et pourtant combien ardemment compris son Nord espagnol (mais l’Espagne n’a-t-elle pas un flegme, une morgue, plus froids que même tout britannisme ?), son Nord

Où vinrent s’asseoir les ferventes Espagnes.

Oui, rien de l’emphase, rien du toc, rien de la mauvaise foi qu’il faut déplorer chez les œuvres les plus incontestables d’outre-Loire. Et cependant comme c’est chaud, ces romances de la jeunesse, ces souvenirs de l’âge de femme, ces tremblements maternels ! Et doux et sincère, et tout ! Quels paysages, quel amour des paysages ! Et cette passion si chaste, si discrète, si forte et émouvante néanmoins !

Nous avons dit que la langue de Marceline Desbordes-Valmore était suffisante, c’est très suffisante qu’il fallait dire ; seulement nous sommes d’un tel purisme, d’un tel pédantisme, ajouterons-nous, puisque l’on nous en appelle un décadent (injure, entre parenthèses, pittoresque, très automne, bien soleil couchant, à ramasser en somme) que certaines naïvetés, d’aucunes ingénuités de style pourraient heurter parfois nos préjugés d’écrivain visant à l’impeccable. La vérité de notre rectification éclatera dans le cours des citations que nous allons prodiguer.

Mais la passion chaste mais forte que nous signalions, mais l’émotion presque excessive que nous exaltions, c’est le cas de le dire, sans excès alors, non ! après une lecture douloureuse à force d’être consciencieuse de nos premiers paragraphes, nous maintenons leur opinion sur elle.

Et la preuve je la trouve :

Les femmes, je le sais, ne doivent pas écrire ;

Je ne tracerai rien qui ne soit dans toi-même

Qu’il te porte au bonheur ! moi, je reste à l’attendre,

Ne te détourne pas s’il passe une hirondelle

Tu t’en vas : tout s’en va ! tout se met en voyage,

Mais si l’on ne vit plus que d’espoir et d’alarmes

Non, je ne voudrais pas, tant je te suis unie,

Est-ce divin ? mais attendez.

Ce fut un jour, pareil à ce beau jour,

· · ·

Ce fut un jour, pareil à ce beau jour,

Il faut nous restreindre, et réserver des citations d’un autre ordre.

Et, avant de passer à l’examen de sublimités plus sévères, s’il est permis d’ainsi parler d’une partie de l’œuvre de cette adorablement douce femme, laissez-nous, les larmes littéralement aux yeux, vous réciter de la plume ceci :

Pardonnez-moi, Seigneur, mon visage attristé…

C’est le moins envié ; c’est le meilleur, peut-être.

Les fleurs sont pour l’enfant, le sel est pour la femme :

Tous mes étonnements sont finis sur la terre,

O Sauveur ! Soyez tendre au moins à d’autres mères

Comme cette tristesse surpasse celle d’Olympioet d’à Olympio, quelque beaux (le dernier surtout) que soient ces deux poèmes orgueilleux ! Mais, rares lecteurs, pardonnez-nous, sur le seuil d’autres sanctuaires de cette église aux cent chapelles, l’œuvre de Marceline Desbordes-Valmore, — de chanter avec vous après nous :

Que mon nom ne soit rien qu’une ombre douce et vaine,

Vous nous avez pardonné ?

Et maintenant, passons à la mère, à la fille, à la jeune fille, à l’inquiète, mais si sincère chrétienne, que fut le poète Marceline Desbordes-Valmore.

Nous avons dit que nous essaierions de parler du poète sous tous ses aspects.

Procédons par ordre, et, nous sommes sûr que vous en serez content, par le plus d’exemples possibles. Aussi voici d’abusivement longs spécimens d’abord de la jeune fille romantique dès 1820 et d’un Parny mieux, dans une forme à peine différente, tout en demeurant singulièrement originale.

Qu’est-ce donc qui me trouble ? Et qu’est-ce qui m’attend ?

· · ·

Elle s’adresse ensuite à sa « Raison », l’adjurant et l’abjurant ensemble, si gentiment ! Du reste nous admirons pour notre part ce monologue à la Corneille qui serait plus tendre que du Racine mais digne et fier comme le style des deux grands poètes avec un tout autre tour.

Entre mille gentillesses un peu mièvres, jamais fades et toujours étonnantes, nous vous prions d’admettre dans cette rapide promenade quelques vers, isolés exprès pour vous tenter vers l’ensemble :

· · ·

Cache-moi ton regard plein d’âme et de tristesse.

· · ·

· · ·

On ressemble au plaisir sous un chapeau de fleurs

· · ·

· · ·

Inexplicable cœur, énigme pour toi-même…

· · ·

· · ·

Dans ma sécurité tu ne vois qu’un délire.

· · ·

…..Trop faible esclave, écoute,

Quant à la Prière perdue, pièce dont font partie ces derniers vers, nous faisons amende honorable à propos de notre mot trop répété de gentillesse d’il n’y a qu’un instant. Avec Marceline Desbordes-Valmore, on ne sait parfois ce que l’on doit dire ou retenir, tant vous trouble délicieusement ce génie, enchanteur lui-même enchanté !

Si quelque chose est de la passion bien exprimée autant que par les meilleurs élégiaques, c’est bien ceci, ou nous ne voulons plus nous y connaître.

Et les amitiés si pures en même temps que les amours si chastes de cette femme tendre et hautaine, qu’en dire suffisamment sinon de conseiller de lire tout son œuvre ? Écoutez encore ces deux trop petits fragments :

C’était l’amour plus folâtre que tendre ;

· · ·

Il offrit le plaisir sans parler de bonheur.

· · ·

C’est dans tes yeux que je vis l’autre amour.

· · ·

Cet entier oubli de soi-même

Il est deux amitiés comme il est deux amours ;

Et tout le charme décrit divinement d’une amitié de petites filles,

Puis… L’autre amitié plus grave, plus austère,

· · ·

Elle écarte les fleurs de peur de s’y blesser.

· · ·

Elle voit par ses yeux et marche sur ses pas ;

Voici déjà la note grave.

††

Hélas, que ne pouvons-nous ne pas nous borner, au moment de finir cette étude. Que de merveilles locales et cordiales ! quels paysages arrageois et douaisiens, quels bords de Scarpe ! Combien douces, et raisonnablement bizarres (nous nous entendons et vous nous comprenez) ces jeunes Albertines, ces Inès, ces Ondines, cette Laly Galine, ces exquis « mon beau pays, mon frais berceau, air pur de ma verte contrée, soyez béni, doux point de l’univers. »

Il nous faut donc restreindre aux justes (ou plutôt injustes) limites que la froide logique impose aux dimensions voulues de notre petit livre, notre pauvre examen d’un vraiment grand poète. Mais — mais ! — quel dommage de ne vouloir que citer des fragments comme ceux-ci, écrits bien avant que Lamartine éclatât et qui sont, nous y insistons, du Parny chaste et si paisible ! supérieur en ce genre tendre !

Dieu, qu’il est tard ! quelle surprise !

· · ·

Garde-toi d’éveiller notre chien endormi ;

· · ·

Écoute la raison : va-t-en, laisse ma main ;

Est-ce pur ce « laisse ma main », est-ce amoureux cet « il est minuit », après ce rayon de soleil qu’elle croyait voir encore !

Laissons, en soupirant ! la jeune fille. La femme, nous l’avons entrevue plus haut, quelle femme ! L’amie, ô l’amie ! les vers sur la mort de madame de Girardin !

La mort vient de fermer les plus beaux yeux du monde.

La mère !

Quand j’ai grondé mon fils, je me cache et je pleure.

Et quand ce fils va au collège, un cri terrible, n’est-ce pas ?

Candeur de mon enfant, comme on va vous détruire

Ce qu’on ignore le moins de Marceline Desbordes-Valmore, ce sont d’adorables fables, bien à elle, après cet amer Lafontaine et Florian le joli :

Un tout petit enfant s’en allait à l’école ; On avait dit : allez ! il tâchait d’obéir.

· · ·

Et « le Petit Peureux » et « le Petit Menteur ! » Oh ! nous vous en supplions, relevez toutes ces gentillesses point fades, point affectées.

Si mon enfant m’aime,

chante « la Dormeuse », ce qui veut dire ici « la Berceuse » combien mieux !

Dieu dira lui-même :

Mais après avoir constaté que Marceline Desbordes-Valmore a, le premier d’entre les poètes de ce temps, employé avec le plus grand bonheur des rythmes inusités, celui de onze pieds entre autres, très artiste sans trop le savoir et ce fut tant mieux, résumons notre admiration par cette admirable citation :

Ah ! l’enfer est ici ! l’autre me fait moins peur.

On m’en a trop parlé pour que ce nom funeste

Et quand le flot des jours me défait fleur à fleur,

S’ils ont dit vrai, c’est là qu’il faut aller s’éteindre,

C’est là qu’il faut descendre, et sans lune et sans jour,

Pour entendre gémir les âmes condamnées

Sans pouvoir les tarir, ô douleur des douleurs !

Se heurter dans la nuit des cages cellulaires

Ne savoir où crier au Sauveur méconnu :

Ah ! j’ai peur d’avoir peur, d’avoir froid, je me cache

Je rouvre tristement mes bras au souvenir…

C’est là que je me rêve après la mort menée

Cachant sous ses deux mains son front pâle et flétri

C’est là que je m’en vais au-devant de moi-même

Je n’aurais donc plus rien de charmant dans le cœur

Ciel ! où m’en irai-je

Ciel ! où frapperai-je

Sous l’arrêt éternel repoussant ma prière

Pour l’essuyer du monde et des tableaux affreux

Plus de soleil ! Pourquoi ? Cette lumière aimée

Sur un pauvre coupable à l’échafaud conduit

Plus de feu nulle part ! Plus d’oiseaux dans l’espace !

Au bord des lacs taris plus un roseau mouvant !

Ces fruits que tout ingrat sent fondre sous sa lèvre

Et de mon cœur absent qui viendra m’oppresser

Ciel ! où m’en irai-je

Ciel ! où frapperai-je

Plus de ces souvenirs qui m’emplissent de larmes,

Plus de famille, au soir, assise sur le seuil

Plus de timbre adoré dont la grâce invincible

Plus de livres divins comme effeuillés des cieux

Ainsi n’oser mourir quand on n’ose plus vivre

O parents, pourquoi donc vos fleurs sur nos berceaux

Ciel ! où m’en irai-je

Ciel ! où frapperai-je

Sous la croix qui s’incline à l’âme prosternée

Mais quoi ! dans cette mort qui se sent expirer.

Si dans ce ciel éteint quelque étoile pâlie

Sous ces arceaux tendus d’ombre et de désespoir

Oh ! ce serait ma mère intrépide et bénie

Oui ! ce serait ma mère ayant attendri

Et relever au vent de la jeune espérance

Je sentirai ses bras si beaux, si doux, si forts,

Je sentirai couler dans mes naissantes ailes

Et ma mère en fuyant pour ne plus revenir

Mais avant de quitter les mortelles campagnes

Au bout du champ funèbre où j’ai mis tant de fleurs,

Et nous aurons des voix, des transports et des flammes

« Venez-vous vers l’été qui fait tout refleurir,

« Venez, venez voir Dieu ! nous sommes ses colombes.

« Le Sépulcre est rompu par l’éternel amour,

Ici la plume nous tombe des mains et des pleurs délicieux mouillent nos pattes de mouche. Nous nous sentons impuissant à davantage disséquer un ange pareil !

Et, pédant, puisque c’est notre pitoyable métier, nous proclamons à haute et intelligible voix que Marceline Desbordes-Valmore est tout bonnement, — avec George Sand, si différente, dure, non sans des indulgences charmantes, de haut bon sens, de frère et pour ainsi dire de mâle allure — la seule femme de génie et de talent de ce siècle et de tous les siècles en compagnie de Sapho peut-être, et de sainte Thérèse.

q

Page 1