L'INVARIABILITÉ DANS LE MILIEU;
RECUEILLI PAR TSEU-SSE,
PETIT-FILS ET DISCIPLE DE KHOUNG-TSEU.
DEUXIÈME LIVRE CLASSIQUE.
AVERTISSEMENT
DU DOCTEUR TCHING-TSEU.
Le docteur _Tching-tseu_ a dit: Ce qui ne dévie d'aucun côté est appelé _milieu_ (_tchoung_); ce qui ne change pas est appelé _invariable_ (_young_). Le _milieu_ est la droite voie, ou la droite règle du monde; l'_invariabitilé_ en est la raison fixe. Ce livre, comprend les règles de l'intelligence qui ont été transmises par les disciples de KHOUNG-TSEU à leurs propres disciples. _Tseu-sse_ (petit-fils de KHOUNG-TSEU) craignit que, dans la suite des temps, ces règles de l'intelligence ne se corrompissent; c'est pourquoi il les consigna dans ce livre pour les transmettre lui-même à _Mêng-tseu_. _Tseu-sse_, au commencement de son livre, parle de la raison qui est une pour tous les hommes; dans le milieu, il fait des digressions sur toutes sortes de sujets; et à la fin, il revient sur la raison unique, dont il réunit tous les éléments. S'étend-il dans des digressions variées, alors il parcourt les six points fixes du monde (l'est, l'ouest, le nord, le sud, le nadir et le zénith); se ressere-t-il dans son exposition, alors il se concentre et s'enveloppe pour ainsi dire dans les voiles du mystère. La saveur de ce livre est inépuisable, tout est fruit dans son étude. Celui qui sait parfaitement le lire, s'il le médite avec une attention soutenue, et qu'il en saisisse le sens profond, alors, quand même il mettrait toute sa vie ses maximes en pratique, il ne parviendrait pas à les épuiser.
CHAPITRE I_er._
1. Le _mandat_ du ciel (ou le principe des opérations vitales et des actions intelligentes conférées par le ciel aux êtres vivants[1]) s'appelle _nature rationnelle_; le principe qui nous dirige dans la conformité de nos actions avec la nature rationnelle s'appelle _règle de conduite morale_ ou _droite voie_; le système coordonné de la règle de conduite morale ou droite voie s'appelle _Doctrine des devoirs_ ou _Institutions_.
2. La _règle de conduite morale_ qui doit diriger les actions est tellement obligatoire, que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point, un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une règle de conduite immuable. C'est pourquoi l'homme supérieur, ou celui qui s'est identifié avec la droite voie[2], veille attentivement dans son cœur sur les principes qui ne sont pas encore discernés par tous les hommes, et il médite avec précaution sur ce qui n'est pas encore proclamé et reconnu comme doctrine.
3. Rien n'est plus évident pour le sage que les choses cachées dans le secret de la conscience; rien n'est plus manifeste pour lui que les causes les plus subtiles des actions. C'est pourquoi l'homme supérieur veille attentivement sur les inspirations secrètes de sa conscience.
4. Avant que la joie, la satisfaction, la colère, la tristesse, se soient produites dans l'âme (avec excès), l'état dans lequel on se trouve s'appelle _milieu_. Lorsqu'une fois elles se sont produites dans l'âme, et qu'elles n'ont encore atteint qu'une certaine limite, l'état dans lequel on se trouve s'appelle _harmonique_. Ce _milieu_ est la grande base fondamentale du monde; l'_harmonie_ en est la loi universelle et permanente.
5. Lorsque le _milieu_ et l'_harmonie_ sont portés au point de perfection, le ciel et la terre sont dans un état de tranquillité parfaite, et tous les êtres reçoivent leur complet développement.
Voilà le premier chapitre du livre dans lequel _Tseu-sse_ expose les idées principales de la doctrine qu'il veut transmettre à la postérité. D'abord il montre clairement que la _voie droite_ ou la _règle de conduite morale_ tire sa racine fondamentale, sa source primitive du ciel, et qu'elle ne peut changer; que sa substance véritable existe complètement en nous, et qu'elle ne peut en être séparée. Secondement, il parle du devoir de la conserver, de l'entretenir, de l'avoir sans cesse sous les yeux; enfin il dit que les saints hommes, ceux qui approchent le plus de l'intelligence divine, l'ont portée par leurs bonnes œuvres à son dernier degré de perfection. Or il veut que ceux qui étudient ce livre reviennent sans cesse sur son contenu, qu'ils cherchent en eux-mêmes les principes qui y sont enseignés, et s'y attachent après les avoir trouvés, afin de repousser tout désir dépravé des objets extérieurs, et d'accomplir les actes vertueux que comporte leur nature originelle. Voilà ce que _Yang-chi_[3] appelait la substance nécessaire ou le corps obligatoire du livre. Dans les dix chapitres qui suivent, _Tseu-sse_ ne fait, pour ainsi dire, que des citations des paroles de son maître, destinées à corroborer et à compléter le sens de ce premier chapitre.
[1] _Commentaire._
[2] _Glose._
[3] Le philosophe _Yang-tseu_.