‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 46 sur 74 · CHAPITRE VI,

CHAPITRE VI,

COMPOSÉ DE 28 ARTICLES.

1. Le Philosophe dit: _Young_ peut remplir les fonctions de celui qui se place sur son siège, la face tournée vers le midi (c'est-à-dire gouverner un État).

_Tchoung-koung_ (_Young_) dit: Et _Tsang-pe-tseu?_ Le Philosophe dit: Il le peut; il a le jugement libre et pénétrant.

_Tchoung-koung_ dit: Se maintenir toujours dans une situation digne de respect, et agir d'une manière grande et libérale dans la haute direction des peuples qui nous sont confiés, n'est-ce pas là aussi ce qui rend propre à gouverner? Mais si on n'a que de la libéralité, et que toutes ses actions répondent à cette disposition de caractère, n'est-ce pas manquer des conditions nécessaires et ne posséder que l'excès d'une qualité?

Le Philosophe dit: Les paroles de _Young_ sont conformes à la raison.

2. _Ngaï-kong_ demanda quel était celui des disciples du Philosophe qui avait le plus grand amour de l'étude.

KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Il y avait _Yan-hoeï_ qui aimait l'étude avec passion; il ne pouvait éloigner de lui l'ardent désir de savoir; il ne commettait pas deux fois la même faute. Malheureusement sa destinée a été courte, et il est mort jeune. Maintenant il n'est plus[32]! je n'ai pas appris qu'un autre eût un aussi grand amour de l'étude.

3. _Tseu-hoa_ ayant été envoyé (par le Philosophe) dans le royaume de _Tchi_, _Yan-tseu_ demanda du riz pour la mère de _Tseu-hoa_, qui était momentanément privée de la présence de son fils. Le Philosophe dit: Donnez-lui-en une mesure. Le disciple en demanda davantage. Donnez-lui-en une mesure et demie, répliqua-t-il. _Yan-tseu_ lui donna cinq _ping_ de riz (ou huit mesures).

Le Philosophe dit: _Tchi_ (_Tseu-hoa_), en se rendant dans l'État de _Thsi_, montait des chevaux fringants, portait des pelisses fines et légères; j'ai toujours entendu dire que l'homme supérieur assistait les nécessiteux, et n'augmentait pas les richesses du riche.

_Youan-sse_ (un des disciples du Philosophe) ayant été fait gouverneur d'une ville, on lui donna neuf cents mesures de riz pour ses appointements. Il les refusa.

Le Philosophe dit: Ne les refusez pas; donnez-les aux habitants des villages voisins de votre demeure.

4. Le Philosophe, interpellant _Tchoung-koung_, dit: Le petit d'une vache de couleur mêlée, qui aurait le poil jaune et des cornes sur la tête, quoiqu'on puisse désirer ne l'employer à aucun usage, [les génies] des montagnes et des rivières le rejetteraient-ils?

5. Le Philosophe dit: Quant à _Hoeï_, son cœur pendant trois mois ne s'écarta point de la grande vertu de l'humanité. Les autres hommes agissent ainsi pendant un jour ou un mois; et voilà tout!

6. _Ki-kang-tseu_ demanda si _Tchoung-yeou_ pourrait occuper un emploi supérieur dans l'administration publique. Le Philosophe dit: _Yeou_ est certainement propre à occuper un emploi dans l'administration publique; pourquoi ne le serait-il pas?--Il demanda ensuite: Et _Sse_ est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?--_Sse_ a un esprit pénétrant, très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?--Il demanda encore: _Kieou_ est-il propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique?--_Kieou_, avec ses talents nombreux et distingués, est très-propre à occuper un emploi supérieur dans l'administration publique; pourquoi non?

7. _Ki-chi_ envoya un messager à _Min-tseu-kien_ (disciple de KHOUNG-TSEU), pour lui demander s'il voudrait être gouverneur de _Pi. Min-tseu-kien_ répondit: Veuillez remercier pour moi voire maître; et s'il m'envoyait de nouveau un messager, il me trouverait certainement établi sur les bords de la rivière _Wan_ (hors de ses États).

8. _Pe-nieou_ (disciple de KHOUING-TSEU) étant malade, le Philosophe demanda à le voir. Il lui prit la main à travers la croisée, et dit: Je le perds! c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eut cette maladie; c'était la destinée de ce jeune homme qu'il eût cette maladie!

9. Le Philosophe dit: O qu'il était sage, _Hoeï!_ il avait un vase de bambou pour prendre sa nourriture, une coupe pour boire, et il demeurait dans l'humble réduit d'une rue étroite et abandonnée; un autre homme que lui n'aurait pu supporter ses privations et ses souffrances. Cela ne changeait pas cependant la sérénité de _Hoeï_: ô qu'il était sage, _Hoeï!_

10. _Yan-kieou_ dit: Ce n'est pas que je ne me plaise dans l'étude de votre doctrine, maître; mais mes forces sont insuffisantes. Le Philosophe dit: Ceux dont les forces sont insuffisantes font la moitié du chemin et s'arrêtent; mais vous, vous manquez de bonne volonté.

11. Le Philosophe, interpellant _Tseu-hia_, lui dit: Que votre savoir soit le savoir d'un homme supérieur, et non celui d'un homme vulgaire.

12. Lorsque _Tseu-yeou_ était gouverneur de la ville de _Wou_, le Philosophe lui dit: Avez-vous des hommes de mérite? Il répondit: Nous avons _Tan-taï_, surnommé _Mie-ming_, lequel en voyageant ne prend point de chemin de traverse, et qui, excepté lorsqu'il s'agit d'affaires publiques, n'a jamais mis les pieds dans la demeure de _Yen_ (_Tseu-yeou_).

13. Le Philosophe dit: _Meng-tchi-fan_ (grand de l'État de _Lou_) ne se vantait pas de ses belles actions. Lorsque l'armée battait en retraite, il était à l'arrière-garde; mais lorsqu'on était près d'entrer en ville, il piquait son cheval et disait: Ce n'est pas que j'aie eu plus de courage que les autres pour rester en arrière; mon cheval ne voulait pas avancer.

14. Le Philosophe dit: Si l'on n'a pas l'adresse insinuante de _To_, intendant du temple des ancêtres, et la beauté de _Soung-tchao_, il est difficile, hélas! d'avancer dans le siècle où nous sommes.

15. Le Philosophe dit: Comment sortir d'une maison sans passer par la porte? pourquoi donc les hommes ne suivent-ils pas la droite voie?

16. Le Philosophe dit: Si les penchants naturels de l'homme dominent son éducation, alors ce n'est qu'un rustre grossier; si, au contraire, l'éducation domine les penchants naturels de l'homme [dans lesquels sont compris la droiture, la bonté de cœur, etc.], alors ce n'est qu'un homme politique. Mais lorsque l'éducation et les penchants naturels sont dans d'égales proportions, ils forment l'homme supérieur.

17. Le Philosophe dit: La nature de l'homme est droite; si cette droiture du naturel vient à se perdre pendant la vie, on a repoussé loin de soi tout bonheur.

18. Le Philosophe dit: Celui qui connaît les principes de la droite raison n'égale pas celui qui les aime; celui qui les aime n'égale pas celui qui en fait ses délices et les pratique.

19. Le Philosophe dit: Les hommes au-dessus d'une intelligence moyenne peuvent être instruits dans les plus hautes connaissances du savoir humain; les hommes au-dessous d'une intelligence moyenne ne peuvent pas être instruits des hautes connaissances du savoir humain.

20. _Fan-tchi_ demanda ce que c'était que le savoir. Le Philosophe dit: Employer toutes ses forces pour faire ce qui est juste et convenable aux hommes; révérer les esprits et les génies, et s'en tenir toujours à la distance qui leur est due: voilà ce que l'on peut appeler _savoir_. Il demanda ce que c'était que l'humanité. L'humanité [dit le Philosophe], c'est ce qui est d'abord difficile à pratiquer, et que l'on peut cependant acquérir par beaucoup d'efforts: voilà ce qui peut être appelé _humanité_.

21. Le Philosophe dit: L'homme instruit est [comme] une eau limpide qui réjouit; l'homme humain est [comme] une montagne qui réjouit. L'homme instruit a en lui un grand priucipe de mouvement, l'homme humain un principe de repos. L'homme instruit a en lui des motifs instantanés de joie; l'homme humain a pour lui l'éternité.

22. Le Philosophe dit: L'État de _Thsi_, par un changement ou une révolution, arrivera à la puissance de l'Etat de _Lou_; l'Etat de _Lou_, par une révolution, arrivera au gouvernement de la droite raison.

23. Le Philosophe dit: Lorsqu'une coupe à anses a perdu ses anses, est-ce encore une coupe à anses, est-ce encore une coupe à anses?

24. _Tsaï-ngo_ fit une question en ces termes: Si un homme plein de la vertu de l'humanité se trouvait interpellé en ces mots: «Un homme est tombé dans un puits,» pratiquerait-il la vertu de l'humanité, s'il l'y suivait? Le Philosophe dit: Pourquoi agirait-il ainsi? Dans ce cas, l'homme supérieur doit s'éloigner; il ne doit pas se précipiter lui-même dans le puits; il ne doit point s'abuser sur l'étendue du devoir, qui ne l'oblige point à perdre la vie [pour agir contrairement aux principes de la raison].

25. Le Philosophe dit: L'homme supérieur doit appliquer toute son étude à former son éducation, à acquérir des connaissances; il doit attacher une grande importance aux rites ou usages prescrits. En agissant ainsi, il pourra ne pas s'écarter de la droite raison.

26. Le Philosophe ayant fait une visite à _Nan-tseu_ (femme de _Ling-koung_, prince de l'Etat de _Weï_), _Tseu-lou_ n'en fut pas satisfait. KHOUNG-TSEU s'inclina en signe de résignation, et dit: «Si j'ai mal agi, que le ciel me rejette, que le ciel me rejette.»

27. Le Philosophe dit: L'invariabilité dans le milieu est ce qui constitue la vertu; n'en est-ce pas le faite même? Les hommes rarement y persévèrent.

28. _Tseu-koung_ dit: S'il y avait un homme qui manifestât une extrême bienveillance envers le peuple, et ne s'occupât que du bonheur de la multitude, qu'en faudrait-il penser? pourrait-on l'appeler homme doué de la vertu de l'humanité? Le Philosophe dit: Pourquoi se servir [pour le qualifier] du mot _humanité?_ ne serait-il pas plutôt un _saint? Yao_ et _Chun_ sembleraient même bien au-dessous de lui.

L'homme qui a la vertu de l'humanité désire s'établir lui-même, et ensuite établir les autres hommes; il désire connaître les principes des choses, et ensuite les faire connaître aux autres hommes.

Avoir assez d'empire sur soi-même pour juger des autres par comparaison avec nous, et agir envers eux comme nous voudrions que l'on agît envers nous-même, c'est ce que l'on peut appeler la doctrine de l'_humanité;_ il n'y a rien au delà.

[32] _Yan-hoeï_ mourut à trente-deux ans.