‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 51 sur 74 · CHAPITRE XI,

CHAPITRE XI,

COMPOSÉ DE 25 ARTICLES.

1. Le Philosophe dit: Ceux qui les premiers firent des progrès dans la connaissance des rites et dans l'art de la musique sont regardés [aujourd'hui] comme des hommes grossiers. Ceux qui après eux et de notre temps ont fait de nouveaux progrès dans les rites et dans la musique sont regardés comme des hommes supérieurs.

Pour mon propre usage, je suis les anciens.

2. Le Philosophe disait: De tous ceux qui me suivirent dans les Etats de _Tchin_ et de _Tsaï_, aucun ne vient maintenant à ma porte [pour écouter mes leçons].

Ceux qui montraient le plus de vertu dans leur conduite étaient _Yan-youan_, _Min-tseu-kian_, _Jan-pe-nieou_ et _Tchoung-koung_; ceux qui brillaient par la parole et dans les discussions étaient _Tsaï-ngo_, et _Tseu-koung;_ ceux qui avaient le plus de talents pour l'administration des affaires étaient _Jan-yeou_ et _Ki-lou_; ceux qui excellaient dans les études philosophiques étaient _Tseu-yeou_ et _Tseu-hia_.

3. Le Philosophe dit: _Hoeï_ ne m'aidait point [dans mes discussions][1]; dans tout ce que je disais, il ne trouvait rien dont il ne fût satisfait.

4. Le Philosophe dit: O quelle piété filiale avait _Min-tseu-kian!_ Personne ne différait là-dessus de sentiment avec le témoignage de ses père et mère et de ses frères.

5. _Nan-young_ trois fois par jour répétait l'ode _Pe-koueï_ du _Livre des Vers_. KHOUNG-TSEU lui donna la fille de son frère en mariage.

6. _Ki-kang-tseu_ demanda lequel des disciples du Philosophe avait le plus d'application et d'amour pour l'étude. KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: C'était _Yan-hoeï_ qui aimait le plus l'étude! mais, malheureusement, sa destinée a été courte; il est mort avant le temps. Maintenant c'en est fait; il n'est plus!

7. _Yan-youan_ étant mort, _Yan-lou_ (père de _Yan-youan_) pria qu'on lui remit le char du Philosophe pour le vendre, afin de faire construire un tombeau pour son fils avec le prix qu'il en retirerait.

Le Philosophe dit: Qu'il ait du talent ou qu'il n'en ait pas, chaque père reconnaît toujours son fils pour son fils. _Li_ (ou _Pe-yu_, fils de KHOUNG-TSEU) étant mort, il n'eut qu'un cercueil intérieur, et non un tombeau. Je ne puis pas aller à pied pour faire construire un tombeau [à _Yan-youan_]; puisque je marche avec les grands dignitaires, je ne dois pas aller à pied.

8. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe dit: Hélas! le ciel m'accable de douleurs! hélas! le ciel m'accable de douleurs!

9. _Yan-youan_ étant mort, le Philosophe le pleura avec excès. Les disciples qui le suivaient dirent: Notre maître se livre trop à sa douleur.

[Le Philosophe] dit: N'ai-je pas éprouvé une perte extrême?

Si je ne regrette pas extrêmement un tel homme, pour qui donc éprouverais-je une pareille douleur?

10. _Yan-youan_ étant mort, ses condisciples désirèrent lui faire de grandes funérailles. Le Philosophe dit: Il ne le faut pas.

Ses condisciples lui firent des funérailles somptueuses.

Le Philosophe dit: _Hoeï_ (_Yan-youan_) me considérait comme son père; moi je ne puis le considérer comme mon fils; la cause n'en vient pas de moi, mais de mes disciples.

11. _Ki-lou_ demanda comment il fallait servir les esprits et les génies. Le Philosophe dit: Quand on n'est pas encore en état de servir les hommes, comment pourrait-on servir les esprits et les génies?--Permettez-moi, ajouta-t-il, que j'ose vous demander ce que c'est que la mort? [Le Philosophe] dit: Quand on ne sait pas encore ce que c'est que la vie, comment pourrait-on connaître la mort?

12. _Min-tseu_ se tenait près du Philosophe, l'air calme et serein; _Tseu-lou_, l'air austère et hardi; _Jan-yeou_ et _Tseu-Koung_, l'air grave et digne. Le Philosophe en était satisfait.

En ce qui concerne _Yeou_ (ou _Tseu-lou_, dit-il), il ne lui arrivera pas de mourir de sa mort naturelle[2].

13. Les habitants du royaume de _Lou_ voulaient construire un grenier public.

_Min-tseu-kian_ dit: Pourquoi l'ancien ne servirait-il pas encore, et pourquoi agir comme vous le faites? Qu'est-il besoin de le changer et d'en construire un autre [qui coûtera beaucoup de sueurs au peuple][3]?

Le Philosophe dit: Cet homme n'est pas un homme à vaines paroles; s'il parle, c'est toujours à propos et dans un but utile.

14. Le Philosophe dit: Comment les sons de la guitare[4] de _Yeou_ (_Tseu-lou_) peuvent-ils parvenir jusqu'à la porte de KHIEOU? [à cause de cela] les disciples du Philosophe ne portaient plus le même respect à _Tseu-lou_. Le Philosophe dit: _Yeou_ est déjà monté dans la grande salle, quoiqu'il ne soit pas encore entré dans la demeure intérieure.

15. _Tseu-koung_ demanda lequel de _Sse_ ou de _Chang_ était le plus sage? Le Philosophe dit: _Sse_ dépasse le but; _Chang_ ne l'atteint pas.

--Il ajouta: Cela étant ainsi, alors _Sse_ est-il supérieur à _Chang?_

Le Philosophe dit: Dépasser, c'est comme ne pas atteindre.

16. _Ki-chi_ était plus riche que _Tcheou-koung_, et cependant _Kieou_ levait pour lui des tributs plus considérables, et il ne faisait que les augmenter sans cesse.

Le Philosophe dit: Il n'est pas de ceux qui fréquentent mes leçons. Les petits enfants doivent publier ses crimes au bruit du tambour, et il leur est permis de le poursuivre de leurs railleries.

17. _Tchaï_ est sans intelligence.

_San_ a l'esprit lourd et peu pénétrant.

_Sse_ est léger et inconstant.

_Yeou_ a les manières peu polies.

18. Le Philosophe dit: _Hoeï_, lui, approchait beaucoup de la voie droite! il fut souvent réduit à la plus extrême indigence.

_Sse_ ne voulait point admettre le mandat du ciel; mais il ne cherchait qu'à accumuler des richesses. Comme il tentait beaucoup d'entreprises, alors il atteignait souvent son but.

19. _Tseu-tchang_ demanda ce que c'était que la voie ou la règle de conduite de l'homme vertueux par sa nature. Le Philosophe dit: Elle consiste à marcher droit sans suivre les traces des anciens, et ainsi à ne pas pénétrer dans la demeure la plus secrète [des saints hommes].

20. Le Philosophe dit: Si quelqu'un discourt solidement et vivement, le prendrez-vous pour un homme supérieur, ou pour un rhéteur qui en impose?

21. _Tseu-lou_ demanda si aussitôt qu'il avait entendu une chose [une maxime ou un précepte de vertu enseigné par le Philosophe] il devait la mettre immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Vous avez un père et un frère aîné qui existent encore [et qui sont vos précepteurs naturels]; pourquoi donc, aussitôt que vous auriez entendu une chose, la mettriez-vous immédiatement en pratique? _Yan-yeou_ demanda également si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre immédiatement en pratique? Le Philosophe dit: Aussitôt que vous l'avez entendue, mettez-la en pratique. _Kong-si-hoa_ dit: _Yeou_ (_Tseu-lou_) a demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Vous avez un père et un frère aîné qui existent encore. _Khieou_ (_Yan-yeou_) a demandé si aussitôt qu'il avait entendu une chose il devait la mettre immédiatement en pratique? Le maître a répondu: Aussitôt que vous l'avez entendue, mettez-la en pratique. Moi, _Tchi_ (_Kong-si-hoa_), j'hésite [sur le sens de ces deux réponses]; je n'ose faire une nouvelle question. Le Philosophe dit: Quant à _Khieou_, il est toujours disposé à reculer; c'est pourquoi je l'aiguillonne pour qu'il avance: _Yeou_ aime à surpasser les autres hommes; c'est pourquoi je le retiens.

22. Le Philosophe éprouva un jour une alarme dans _Kouang. Yan-youan_ était resté en arrière. [Lorsqu'il eut rejoint], le Philosophe lui dit: Je vous croyais mort! [Le disciple] dit: Le maître étant vivant, comment _Hoeï_ (_Yan-youan_) oserait-il mourir?

23. _Ki-tseu-jan_[5] demanda si _Tchouang-yeou_ et _Yan-khieou_ pouvaient être appelés de grands ministres.

Le Philosophe répondit: Je pensais que ce serait sur des choses importantes et extraordinaires que vous me feriez une question, et vous êtes venu me parler de _Yeou_ et de _Khieou!_

Ceux que l'on appelle grands ministres servent leur prince selon les principes de la droite raison [et non selon les désirs du prince][6]; s'ils ne le peuvent pas, alors ils se retirent.

Maintenant _Yeou_ et _Khieou_ peuvent être considérés comme ayant augmenté le nombre des ministres.

Il ajouta: Alors ils ne feront donc que suivre la volonté de leur maître?

Le Philosophe dit: Faire périr son père ou son prince, ce ne serait pas même suivre sa volonté.

24. _Tseu-lou_[7] fit nommer _Tseu-kao_ gouverneur de _Pi_.

Le Philosophe dit: Vous avez fait du tort à ce jeune homme.

_Tseu-lou_ dit: Il aura des populations à gouverner, il aura les esprits de la terre et des grains à ménager; qu'a-t-il besoin de lire des livres [en pratiquant les affaires comme il va le faire]? il deviendra par la suite assez instruit.

Le Philosophe dit: C'est là le motif pourquoi je hais les docteurs de cette sorte.

25. _Tseu-lou, Thseng-sie[8], Yan-yeou, Kong-si-hoa,_ étaient assis aux côtés du Philosophe.

Le Philosophe dit: Ne serais-je même que d'un jour plus âgé que vous, n'en tenez compte dans nos entretiens [n'ayez aucune réserve par rapport à mon âge].

Demeurant à l'écart et dans l'isolement, alors vous dites: Nous ne sommes pas connus. Si quelqu'un vous connaissait, alors que feriez-vous?

_Tseu-lou_ répondit avec un air léger, mais respectueux: Supposé un royaume de dix mille chars de guerre, pressé entre d'autres grands royaumes, ajoutez même, par des armées nombreuses, et qu'avec cela il souffre de la disette et de la famine; que _Yeou_ (_Tseu-lou_) soit préposé à son administration, en moins de trois années je pourrais faire en sorte que le peuple de ce royaume reprît un courage viril et qu'il connût sa condition. Le Philosophe sourit à ces paroles.

Et vous, _Khieou_, que pensez-vous?

Le disciple répondit respectueusement: Supposé une province de soixante ou de soixante et dix _li_ d'étendue, ou même de cinquante ou de soixante _li_, et que _Khieou_ soit préposé à son administration, en moins de trois ans je pourrais faire en sorte que le peuple eût le suffisant. Quant aux rites et à la musique, j'en confierais l'enseignement à un homme supérieur.

Et vous, _Tchi_, que pensez-vous?

Le disciple répondit respectueusement: Je ne dirai pas que je puis faire ces choses; je désire étudier. Lorsque se font les cérémonies du temple des ancêtres, et qu'ont lieu de grandes assemblées publiques, revêtu de ma robe d'azur et des autres vêtements propres à un tel lieu et à de telles cérémonies, je voudrais y prendre part en qualité d'humble fonctionnaire.

Et vous, _Tian_, que pensez-vous?

Le disciple ne fit plus que tirer quelques sons rares de sa guitare; mais, ces sons se prolongeant, il la déposa, et, se levant, il répondit respectueusement: Mon opinion diffère entièrement de celles de mes trois condisciples.--Le Philosophe dit: Qui vous empêche de l'exprimer? chacun ici peut dire sa pensée. [Le disciple] dit: Le printemps n'étant plus, ma robe de printemps mise de côté, mais coiffé du bonnet de virilité[9], accompagné de cinq ou six hommes et de six ou sept jeunes gens, j'aimerais à aller me baigner dans les eaux de l'_Y_[10], à aller prendre le frais dans ces lieux touffus où l'on offre les sacrifices au ciel pour demander la pluie, moduler quelques airs, et retourner ensuite à ma demeure.

Le Philosophe, applaudissant à ces paroles par un soupir de satisfaction, dit: Je suis de l'avis de _Tian_.

Les trois disciples partirent, et _Thseng-sie_ resta encore quelque temps. _Thseng-sie_ dit: Que doit-on penser des paroles de ces trois disciples? Le Philosophe dit: Chacun d'eux a exprimé son opinion, et voilà tout.--Il ajouta: Maître, pourquoi avez-vous souri aux paroles de _Yeou_?

[Le Philosophe] dit: On doit administrer un royaume selon les lois et coutumes établies; les paroles de _Yeou_ n'étaient pas modestes, c'est pourquoi j'ai souri.

Mais _Khieou_ lui-même n'exprimait-il pas le désir d'administrer aussi un Etat? Comment voir cela dans une province de soixante à soixante et dix _li_, et même de cinquante à soixante _li_ d'étendue? ce n'est pas là un royaume.

Et _Tchi_, n'était-ce pas des choses d'un royaume dont il entendait parler? ces cérémonies du temple des ancêtres, ces assemblées publiques, ne sont-elles pas le privilége des grands de tous les ordres? et comment _Tchi_ pourrait-il y prendre part en qualité d'humble fonctionnaire? qui pourrait donc remplir les grandes fonctions?

[1] Parce qu'il était toujours de l'avis de son maître.

[2] A cause de son esprit aventureux et hardi.

[3] Commentaire de TCHOU-HI.

[4] Instrument de musique nommé _sse_ en chinois. On en peut voir la figure dans notre ouvrage cité. _Planche_ 2.

[5] Fils puîné de _Ki-chi_, qui, par la grande puissance que sa famille avait acquise, avait fait nommer ses deux fils ministres. (TCHOU-HI.)

[6] Commentaire.

[7] _Tseu-lou_ était gouverneur de _Ki-chi_.

[8] Père de _Thseng-tseu_, rédacteur du _Ta-hio._

[9] _Kouan_, bonnet que le père donne à son fils à l'âge de vingt an».

[10] Située au midi de la ville de _Kou_.