CHAPITRE III,
COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.
1. _Kong-sun-tcheou_ [disciple de MENG-TSEU] fit une question en ces termes: Maître, si vous obteniez une magistrature, un commandement provincial dans le royaume de _Thsi_, on pourrait sans doute espérer de voir se renouveler les actions méritoires de _Kouan-tchoung_ et de _Yan-tseu?_
MENG-TSEU dit: Vous êtes véritablement un homme de _Thsi_. Vous connaissez _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu;_ et voilà tout!
Quelqu'un interrogea _Thseng-si_ [petit-fils de _Thseng-tseu_] en ces termes: Dites-moi lequel de vous ou de _Tseu-lou_ est le plus sage? _Thseng-si_ répondit avec quelque agitation: Mon aïeul avait beaucoup de vénération pour _Tseu-lou_.--S'il en est ainsi, alors dites-moi lequel de vous ou de _Kouan-tchoung_ est le plus sage? _Thseng-si_ parut s'indigner de cette nouvelle question qui lui déplut, et il répondit: Comment avez-vous pu me mettre en comparaison avec _Kouan-tchoung_? _Kouan-tchoung_ obtint les faveurs de son prince, et celui-ci lui remit toute son autorité. Outre cela, il dirigea l'administration du royaume si longtemps[1], que ses actions si vantées [eu égard à ses moyens d'action] ne sont que fort ordinaires. Pourquoi me mettez-vous en comparaison avec cet homme?
MENG-TSEU dit: _Thseng-si_ se souciait fort peu de passer pour un autre _Kouan-tchoung_, et vous voudriez que moi je désirasse de lui ressembler!
Le disciple ajouta: _Kouan-tchoung_ rendit son prince le chef des autres princes; _Yan-tseu_ rendit son prince illustre. _Kouan-tchoung_ et _Yan-tseu_ ne sont-ils pas dignes d'être imités?
MENG-TSEU dit: Il serait aussi facile de faire un prince souverain de _Thsi_ que de tourner la main.
Le disciple reprit: S'il en est ainsi, alors les doutes et les perplexités de votre disciple sont portés à leur dernier degré; car enfin, si nous nous reportons à la vertu de _Wen-wang_, qui ne mourut qu'après avoir atteint l'âge de cent ans, ce prince ne put parvenir au gouvernement de tout l'empire. _Wou-wang_ et _Tcheou-koung_ continuèrent l'exécution de ses projets. C'est ainsi que par la suite la grande rénovation de tout l'empire fut accomplie. Maintenant vous dites que rien n'est si facile que d'obtenir la souveraineté de l'empire, alors _Wen-wang_ ne suffit plus pour être offert en imitation.
MENG-TSEU dit: Comment la vertu de _Wen-wang_ pourrait-elle être égalée? Depuis _Tching-thang_ jusqu'à _Wou-ting_, six ou sept princes doués de sagesse et de sainteté ont paru. L'empire a été soumis à la dynastie de _Yn_ pendant longtemps. Et par cela même qu'il lui a été soumis pendant longtemps, il a été d'autant plus difficile d'opérer des changements. _Wou-ting_ convoqua à sa cour tous les princes vassaux, et il obtint l'empire avec la même facilité que s'il eût tourné sa main. Comme _Tcheou_ [ou _Cheou-sin_] ne régna pas bien longtemps après _Wou-ting_[2], les anciennes familles qui avaient donné des ministres à ce dernier roi, les habitudes de bienfaisance et d'humanité que le peuple avait contractées, les sages instructions et les bonnes lois, étaient encore subsistantes. En outre, existaient aussi _Weï-tseu, Weï-tchoung_[3], les fils du roi; _Pi-kan, Ki-tseu_[4] et _Kiao-ke_. Tous ces hommes, qui étaient des sages, se réunirent pour aider et servir ce prince. C'est pourquoi _Cheou-sin_ régna longtemps et finit par perdre l'empire. Il n'existait pas un pied de terre qui ne fût sa possession, un peuple qui ne lui fût soumis. Dans cet état de choses, _Wen-wang_ ne possédait qu'une petite contrée de cent _li_ [dix lieues] de circonférence, de laquelle il partit [pour conquérir l'empire]. C'est pourquoi il éprouva tant de difficultés.
Les hommes de _Thsi_ ont un proverbe qui dit: _Quoique l'on ait la prudence et la pénétration en partage, rien n'est avantageux comme des circonstances opportunes; quoique l'on ait de bons instruments aratoires, rien n'est avantageux comme d'attendre la saison favorable_. Si le temps est arrivé, alors tout est facile.
Lorsque les princes de _Hia_, de _Yn_ et de _Tcheou_ florissaient[5], leur territoire ne dépassa jamais mille _li_ [ou cent lieucs] d'étendue[6]; le royaume de _Thsi_ a aujourd'hui cette étendue de territoire. Le chant des coqs et les aboiements des chiens se répondant mutuellement [tant la population est pressée] s'étendent jusqu'aux quatre extrémités des frontières; par conséquent le royaume de _Thsi_ a une population égale à la leur [à celle de ces royaumes de mille _li_ d'étendue]. On n'a pas besoin de changer les limites de son territoire pour l'agrandir, ni d'augmenter le nombre de sa population. Si le roi de _Thsi_ pratique un gouvernement humain [plein d'amour pour le peuple][7], personne ne pourra l'empêcher d'étendre sa souveraineté sur tout l'empire.
En outre, on ne voit plus surgir de princes qui exercent la souveraineté. Leur interrègne n'a jamais été si long que de nos jours. Les souffrances et les misères des peuples, produites par des gouvernements cruels et tyranniques, n'ont jamais été si grandes que de nos jours. Il est facile de faire manger ceux qui ont faim et de faire boire ceux qui ont soif.
KHOUNG-TSEU disait: La vertu dans un bon gouvernement se répand comme un fleuve; elle marche plus vite que le piéton ou le cavalier qui porte les proclamations royales.
Si de nos jours un royaume de dix mille chars vient à posséder un gouvernement humain, les peuples s'en réjouiront comme [se réjouit de sa délivrance] l'homme que l'on a détaché du gibet où il était suspendu la tête en bas. C'est ainsi que si on fait seulement la moitié des actes bienfaisants des hommes de l'antiquité, les résultats seront plus que doubles. Ce n'est que maintenant que l'on peut accomplir de telles choses.
2. _Kong-sun-tcheou_ fit une autre question en ces termes: Maître, je suppose que vous soyez grand dignitaire et premier ministre du royaume de _Thsi_, et que vous parveniez à mettre en pratique vos doctrines de bon gouvernement, quoiqu'il puisse résulter de là que le roi devienne chef suzerain des autres rois, ou souverain de l'empire, il n'y aurait rien d'extraordinaire. Si vous deveniez ainsi premier ministre du royaume, éprouveriez-vous dans votre esprit des sentiments de doute ou de crainte? MENG-TSEU répondit: Aucunement. Dès que j'ai eu atteint quarante ans, je n'ai plus eprouvé ces incertitudes de l'esprit.
Le disciple ajouta: S'il en est ainsi, alors, maître, vous surpassez de beaucoup _Meng-pen._
Il n'est pas difficile, reprit MENG-TSEU, de rester impassible. _Kao-tseu_, à un âge plus jeune encore que moi, ne se laissait ébranler l'âme par aucune émotion.
--Y a-t-il des moyens ou des principes fixes pour ne pas se laisser ébranler l'âme?
--Il y en a.
_Pe-koung-yeou_ entretenait son courage viril de cette manière: il n'attendait pas, pour se défendre, d'être accablé sous les traits de son adversaire, ni d'avoir les yeux éblouis par l'éclat de ses armes; mais, s'il avait reçu la moindre injure d'un homme, il pensait de suite à la venger, comme s'il avait été outragé sur la place publique ou à la cour. Il ne recevait pas plus une injure d'un manant vêtu d'une large veste de laine, que d'un prince de dix mille chars [du roi d'un puissant royaume]. Il réfléchissait en lui-même s'il tuerait le prince de dix mille chars, comme s'il tuerait l'homme vêtu d'une large veste de laine. Il n'avait peur d'aucun des princes de l'empire; si des mots outrageants pour lui, tenus par eux, parvenaient à ses oreilles, il les leur renvoyait aussitôt.
C'est de cette manière que _Meng-chi-che_ entretenait aussi son courage viril. Il disait: «Je regarde du même œil la défaite que la victoire. Calculer le nombre des ennemis avant de s'avancer sur eux, et méditer longtemps sur les chances de vaincre avant d'engager le combat, c'est redouter trois armées ennemies.» Pensez-vous que _Meng-chi-che_ pouvait acquérir la certitude de vaincre? Il pouvait seulement être dénué de toute crainte; et voilà tout.
_Meng-chi-che_ rappelle _Thsêng-tseu_ pour le caractère; _Pe-koung-lieou_ rappelle _Tseu-hia_. Si l'on compare le courage viril de ces deux hommes, on ne peut déterminer lequel des deux surpasse l'autre; cependant _Meng-chi-che_ avait le plus important [celui qui consiste à avoir un empire absolu sur soi-même].
Autrefois, _Thsêng-tseu_ s'adressant à _Tseu-siang_, lui dit: Aimez-vous le courage viril? j'ai beaucoup entendu parler du grand courage viril [ou de la force d'âme] à mon maître [KHOUNG-TSEU]. _Il disait_: Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je ne me trouve pas le cœur droit, quoique j'aie pour adversaire un homme grossier, vêtu d'une large veste de laine, comment n'éprouverais-je en moi-même aucune crainte? Lorsque je fais un retour sur moi-même, et que je me trouve le cœur droit, quoique je puisse avoir pour adversaires mille ou dix mille hommes, je marcherais sans crainte à l'ennemi.
_Meng-chi-che_ possédait la bravoure qui naît de l'impétuosité du sang, et qui n'est pas à comparer au courage plus noble que possédait _Thsêng-tseu_ [celui d'une raison éclairée et souveraine][8].
_Kong-sun-tcheou_ dit: Oserais-je demander sur quel principe est fondée la force ou la fermeté d'âme[9] de mon maître, et sur quel principe était fondée la force ou fermeté d'âme de _Kao-tseu_? Pourrais-je obtenir de l'apprendre de vous? [MENG-TSEU répondit]: _Kao-tseu_ disait: «Si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions de] son âme; si vous ne la trouvez pas dans [les passions de] son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital.»
_Si vous ne la trouvez pas dans [les passions] de son âme, ne la cherchez pas dans les mouvements désordonnés de son esprit vital;_ cela se doit; mais _si vous ne saisissez pas clairement la raison des paroles que quelqu'un vous adresse, ne la cherchez pas dans [les passions] de son âme;_ cela ne se doit pas. Cette _intelligence_ [que nous possédons en nous, et qui est le produit de l'_âme_][10] commande à l'_esprit vital_. L'_esprit vital_ est le complément nécessaire des membres corporels de l'homme; l'_intelligence_ est la partie la plus noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite. C'est pourquoi je dis: Il faut surveiller avec respect son _intelligence,_ et ne pas troubler[11] son _esprit vital._
[Le disciple ajouta]: Vous avez dit: «_L'intelligence_ est la partie la plus noble de nous-même; l'_esprit vital_ vient ensuite.» Vous avez encore dit: «Il faut surveiller avec respect son intelligence, et entretenir avec soin son _esprit vital_.» Qu'entendez-vous par là?--MENG-TSEU dit: Si l'_intelligence_ est livrée à son action individuelle[12], alors elle devient l'esclave soumise de l'_esprit vital_; si l'_esprit vital_ est livré à son action individuelle, alors il trouble l'_intelligence_. Supposons maintenant qu'un homme tombe la tête la première, ou qu'il fuie avec précipitation; dans les deux cas, l'_esprit vital_ est agité, et ses mouvements réagissent sur l'_intelligence._
Le disciple continua: Permettez que j'ose vous demander, maître, en quoi vous avez plus raison [que _Kaotseu_]?
MENG-TSEU dit: Moi, je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse; je dirige selon les principes de la droite raison mon _esprit vital_ qui coule et circule partout.
--Permettez que j'ose vous demander ce que vous entendez par l'_esprit vital qui coule et circule partout?_--Cela est difficile à expliquer.
Cet _esprit vital_ a un tel caractère, qu'il est souverainement grand [sans limites][13], souverainement fort [rien ne pouvant l'arrêter][14]. Si on le dirige selon les principes de la droite raison, et qu'on ne lui fasse subir aucune perturbation, alors il remplira l'intervalle qui sépare le ciel et la terre.
Cet _esprit vital_ a encore ce caractère, qu'il réunit en soi les sentiments naturels de la justice ou du devoir et de la raison; sans cet _esprit vital_, le corps a soif et faim.
Cet _esprit vital_ est produit par une grande accumulation d'équité [un grand accomplissement de devoirs][15], et non par quelques actes accidentels d'équité et de justice. Si les actions ne portent pas de la satisfaction dans l'âme, alors elle a soif et faim. Moi, pour cette raison, je dis donc: _Kao-tseu_ n'a jamais connu le devoir, puisqu'il le jugeait extérieur à l'homme.
Il faut opérer de bonnes œuvres, et ne pas en calculer d'avance les résultats. L'âme ne doit pas oublier son devoir, ni en précipiter l'accomplissement. Il ne faut pas ressembler à l'homme de l'État de _Soung_. Il y avait dans l'État de _Soung_ un homme qui était dans la désolation de ce que ses blés ne croissaient pas; il alla les arracher à moitié, pour les faire croître plus vite. Il s'en revint l'air tout hébété, et dit aux personnes de sa famille: Aujourd'hui je suis bien fatigué; j'ai aidé nos blés à croître. Ses fils accoururent avec empressement pour voir ces blés; mais toutes les tiges avaient séché.
Ceux qui, dans le monde, n'aident pas leurs blés à croître, sont bien rares. Ceux qui pensent qu'il n'y a aucun profit à retirer [de la culture de l'_esprit vital_], et l'abandonnent à lui-même, sont comme celui qui ne sarcle pas ses blés; ceux qui veulent aider prématurément le développement de leur _esprit vital_ sont comme celui qui aide à croître ses blés en les arrachant à moitié. Non-seulement dans ces circonstances on n'aide pas, mais on nuit.
--Qu'entendez-vous par ces expressions: _Je comprends clairement le motif des paroles que l'on m'adresse?_
MENG-TSEU dit: Si les paroles de quelqu'un sont erronées, je connais ce qui trouble son esprit ou l'induit en erreur; si les paroles de quelqu'un sont abondantes et diffuses, je connais ce qui le fait tomber ainsi dans la loquacité; si les paroles de quelqu'un sont licencieuses, je sais ce qui a détourné son cœur de la droite voie; si les paroles de quelqu'un sont louches, évasives, je sais ce qui a dépouillé sou cœur de la droite raison. Dès l'instant que ces défauts sont nés dans le cœur d'un homme, ils altèrent ses sentiments de droiture et de bonne direction; dès l'instant que l'altération des sentiments de droiture et de bonne direction du cœur a été produite, les actions se trouvent viciées. Si les saints hommes apparaissaient de nouveau sur la terre, ils donneraient sans aucun doute leur assentiment à mes paroles.
--_Tsaï-ngo_ et _Tseu-koung_ parlaient d'une manière admirablement éloquente; _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ savaient parfaitement bien parler des actions conformes à la vertu. KHOUNG-TSEU réunissait toutes ces qualités, et cependant il disait: «Je ne suis pas habile dans l'art de la parole.» D'après ce que vous avez dit, maître, vous seriez bien plus consommé dans la sainteté?--O le blasphème! reprit MENG-TSEU; comment pouvez-vous tenir un pareil langage?
Autrefois _Tseu-koung_, interrogeant KHOUNG-TSEU, lui dit: Maître, êtes-vous un saint? KHOUNG-TSEU lui répondit: Un saint? je suis bien loin de pouvoir en être un! j'étudie sans jamais me lasser les préceptes et les maximes des saints hommes, et je les enseigne sans jamais me lasser.--_Tseu-koung_ ajouta: «_Étudier sans jamais se lasser_, c'est être éclairé; _enseigner les hommes sans jamais se lasser_, c'est posséder la vertu de l'humanité. Vous possédez les lumières de la sagesse et la vertu de l'humanité, maître; vous êtes par conséquent saint.» Si KHOUNG-TSEU [ajouta MENG-TSEU] n'osait pas se permettre d'accepter le titre de saint, comment pouvez-vous me tenir un pareil langage?
_Kong-sun-tcheou_ poursuivit: Autrefois j'ai entendu dire que _Tseu-hia, Tseu-yeou_ et _Tseu-tchang_ avaient tous une partie des vertus qui constituent le saint homme; mais que _Jan-nieou, Min-tseu_ et _Yan-youan_ en avaient toutes les parties, seulement bien moins développées. Oserais-je vous demander dans lequel de ces degrés de sainteté vous aimeriez à vous reposer?
MENG-TSEU dit: Moi? je les repousse tous[16].--Le disciple continua: Que pensez-vous de _Pe-i_ et de _Y-yin?_
--Ils ne professent pas les mêmes doctrines que moi.
«Si votre prince n'est pas votre prince[17], ne le servez pas; si le peuple n'est pas votre peuple[18], ne lui commandez pas. Si l'État est bien gouverné et en paix, alors avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, alors retirez-vous à l'écart.» Voilà les principes de _Pe-i_. «Qui servirez-vous, si ce n'est le prince? à qui commanderez-vous, si ce n'est au peuple? Si l'État est bien gouverné, avancez-vous dans les emplois; s'il est dans le trouble, avancez-vous également dans les emplois.» Voilà les principes de _Y-yin_. «S'il convient d'accepter une magistrature, acceptez cette magistrature; s'il convient de cesser de la remplir, cessez de la remplir; s'il convient de l'occuper longtemps, occupez-la longtemps; s'il convient de vous en démettre sur-le-champ, ne tardez pas un instant.» Voilà les principes de KHOUNG-TSEU. L'un et les autres sont de saints hommes du temps passé. Moi, je n'ai pas encore pu parvenir à agir comme eux; toutefois ce que je désire par-dessus tout, c'est de pouvoir imiter KHOUNG-TSEU.
--_Pe-i_ et _Y-yin_ sont-ils des hommes du même ordre que KHOUNG-TSEU?--Aucunement. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a jamais eu de comparable à KHOUNG-TSEU!
--Mais cependant n'eurent-ils rien de commun?--Ils eurent quelque chose de commun. S'ils avaient possédé un domaine de cent _li_ d'étendue, et qu'ils en eussent été princes, tous les trois auraient pu devenir assez puissants pour convoquer à leur cour les princes vassaux et posséder l'empire. Si en commettant une action contraire à la justice, et en faisant mourir un innocent, ils avaient pu obtenir l'empire, tous les trois n'auraient pas agi ainsi. Quant à cela, ils se ressemblaient.
Le disciple poursuivit: Oserais-je vous demander en quoi ils différaient?
MENG-TSEU dit: _Tsaï-ngo, Tseu-koung_ et _Yeou-jo_ étaient assez éclairés pour connaître le saint homme (KHOUNG-TSEU[19]); leur peu de lumières cependant n'alla pas jusqu'à exagérer les éloges de celui qu'ils aimaient avec prédilection[20].
_Tsaï-ngo_ disait: Si je considère attentivement mon maître, je le trouve bien plus sage que _Yao_ et _Chun_.
_Tseu-koung_ disait: En observant les usages et la conduite des anciens empereurs, je connais les principes qu'ils suivirent dans le gouvernement de l'empire; en écoutant leur musique, je connais leurs vertus. Si depuis cent générations je classe dans leur ordre les cent générations de rois qui ont régné, aucun d'eux n'échappera à mes regards. Eh bien, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, je puis dire qu'il n'en a pas existé de comparable à KHOUNG-TSEU.
_Yeou-jo_ disait: Non-seulement les hommes sont de la même espèce, mais le _Khi-lin_ ou la licorne, et les autres quadrupèdes qui courent; le _Foung-hoang_ ou le phénix, et les autres oiseaux qui volent; le mont _Taï-chan_, ainsi que les collines et autres élévations; les fleuves et les mers, ainsi que les petits cours d'eau et les étangs, appartiennent aux mêmes espèces. Les saints hommes comparés avec la multitude sont aussi de la même espèce; mais ils sortent de leur espèce, ils s'élèvent au-dessus d'elle, et dominent la foule des autres hommes. Depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, il n'y en a pas eu de plus accompli que KHOUNG-TSEU.
3. MENG-TSEU dit: Celui qui emploie toutes ses forces disponibles[21] à simuler les vertus de l'humanité veut devenir chef des grands vassaux. Pour devenir chef des grands vassaux, il doit nécessairement avoir un grand royaume. Celui qui emploie toute sa vertu à pratiquer l'humanité règne véritablement; pour régner véritablement, il n'a pas à attendre, à convoiter un grand royaume. Ainsi _Tching-thang_, avec un État de soixante et dix _li_ [sept lieues] d'étendue; _Wen-wang_ avec un Etat de cent _li_ [dix lieues] d'étendue, parvinrent à l'empire.
Celui qui dompte les hommes et se les soumet par la force des armes ne subjugue pas les cœurs; pour cela, la force, quelle qu'elle soit, est toujours insuffisante[22]. Celui qui se soumet les hommes par la vertu porte la joie daus les cœurs qui se livrent sans réserve, comme les soixante et dix disciples de KHOUNG-TSEU se soumirent à lui.
Le _Livre des Vers_[23] dit:
«De l'occident et de l'orient,
Du midi et du septentrion,
Personne ne pensa à résister.»
Cette citation exprime ma pensée.
4. MENG-TSEU dit: Si le prince est plein d'humanité, il se procure une grande gloire; s'il n'a pas d'humanité, il se déshonore. Maintenant si, en haïssant le déshonneur, il persévère dans l'inhumanité, c'est comme si en détestant l'humidité on persévérait à demeurer dans les lieux bas.
Si le prince hait le déshonneur, il ne peut rien faire de mieux que d'honorer la vertu et d'élever aux dignités les hommes distingués par leur savoir et leur mérite. Si les sages occupent les premiers emplois publics; si les hommes de mérite sont placés dans des commandements qui leur conviennent, et que le royaume jouisse des loisirs de la paix[24], c'est le temps de reviser et de mettre dans un bon ordre le régime civil et le régime pénal. C'est en agissant ainsi que les autres États, quelque grands qu'ils soient, se trouveront dans la nécessité de vous respecter.
Le _Livre des Vers_[25] dit:
«Avant que le ciel soit obscurci par des nuages ou que la pluie tombe,
J'enlève l'écorce de la racine des mûriers
Pour consolider la porte et les fenêtres de mon nid[26].
Après cela, quel est celui d'entre la foule au-dessous de moi
Qui oserait venir me troubler?»
KHOUNG-TSEU disait: O que celui qui a composé ces vers connaissait bien l'art de gouverner!
En effet, si un prince sait bien gouverner son royaume, qui oserait venir le troubler?
Maintenant, si, lorsqu'un royaume jouit de la paix et de la tranquillité, le prince emploie ce temps pour s'abandonner à ses plaisirs vicieux et à la mollesse, il attirera inévitablement sur sa tête de grandes calamités.
Les calamités, ainsi que les félicités, n'arrivent que parce qu'on se les est attirées.
Le _Livre des Vers_[27] dit:
«Si le prince pense constamment à se conformer au mandat qu'il a reçu du ciel,
Il s'attirera beaucoup de félicités.»
Le _Taï-kia_[28] dit: «Quand le ciel nous envoie des calamités, nous pouvons quelquefois les éviter; quand nous nous les attirons nous-mêmes, nous ne pouvons les supporter sans périr.» Ces citations expriment clairement ce que je voulais dire.
5. MENG-TSEU dit: Si le prince honore les sages, et emploie les hommes de mérite dans des commandements; si ceux qui sont distingués par leurs talents et leurs vertus sont placés dans les hautes fonctions publiques, alors tous les lettrés de l'empire seront dans la joie et désireront demeurer à sa cour. Si dans les marchés publics on n'exige que le prix de location des places que les marchands occupent, et non une taxe sur les marchandises; si, les règlements des magistrats qui président aux marchés publics étant observés, on n'exige pas le prix de location des places, alors tous les marchands de l'empire seront dans la joie, et désireront porter leurs marchandises sur les marchés du prince [qui les favorisera ainsi].
Si aux passages des frontières on se borne à une simple inspection sans exiger de tribut ou de droits d'entrée, alors tous les voyageurs de l'empire seront dans la joie et désireront voyager sur les routes du prince qui agira ainsi.
Que ceux qui labourent ne soient assujettis qu'à _l'assistance_ [c'est-à-dire à labourer une portion déterminée des champs du prince], et non à payer des redevances, alors tous les laboureurs de l'empire seront dans la joie, et désireront aller labourer dans les domaines du prince. Si les artisans qui habitent des échoppes ne sont pas assujettis à la capitation et à la redevance en toiles, alors toutes les populations seront dans la joie, et désireront devenir les populations du prince.
S'il se trouve un prince qui puisse fidèlement pratiquer ces cinq choses, alors les populations des royaumes voisins lèveront vers lui leurs regards comme vers un père et une mère. Or on n'a jamais vu, depuis qu'il existe des hommes jusqu'à nos jours, que des fils et des frères aient été conduits à attaquer leurs père et mère. Si cela est ainsi, alors le prince n'aura aucun ennemi dans l'empire. Celui qui n'a aucun adversaire dans l'empire est l'envoyé du ciel. Il n'a pas encore existé d'homme qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur tout l'empire.
6. MENG-TSEU dit: Tous les hommes ont un cœur compatissant et miséricordieux pour les autres hommes. Les anciens rois avaient un cœur compatissant, et par cela même ils avaient un gouvernement doux et compatissant pour les hommes. Si le prince a un cœur compatissant pour les hommes, et qu'il mette en pratique un gouvernement doux et compatissant, il gouvernera aussi facilement l'empire qu'il tournerait un objet dans la paume de sa main.
Voici comment j'explique le principe que j'ai avancé ci-dessus, que _tous les hommes_ ont un cœur compatissant et miséricordieux pour les autres hommes: Je suppose que des hommes voient tout à coup un jeune enfant près de tomber dans un puits; tous éprouvent à l'instant même un sentiment de crainte et de compassion caché dans leur cœur; et ils éprouvent ce sentiment, non parce qu'ils désirent nouer des relations d'amitié avec le père et la mère de cet enfant; non parce qu'ils sollicitent les applaudissements ou les éloges de leurs amis et de leurs concitoyens, ou qu'ils redoutent l'opinion publique.
On peut tirer de là les conséquences suivantes: Si l'on n'a pas un cœur miséricordieux et compatissant, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments de la honte [de ses vices] et de l'aversion [pour ceux des autres], on n'est pas un homme; si l'on n'a pas les sentiments d'abnégation et de déférence, on n'est pas un homme; si l'on n'a pas le sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, on n'est pas un homme.
Un cœur miséricordieux et compatissant est le principe de l'humanité; le sentiment de la honte et de l'aversion est le principe de l'équité et de la justice; le sentiment d'abnégation et de déférence est le principe des usages sociaux; le sentiment du vrai et du faux, ou du juste et de l'injuste, est le principe de la sagesse.
Les hommes ont en eux-mêmes ces quatre principes, comme ils ont quatre membres. Donc le prince qui, possédant ces quatre principes naturels, dit qu'il ne peut pas les mettre en pratique, se nuit à lui-même, se perd complètement; et ceux qui disent que leur prince ne peut pas les pratiquer, ceux-là perdent leur prince.
Chacun de nous, nous avons ces quatre principes en nous-mêmes, et si nous savons tous les développer et les faire fructifier, ils seront comme du feu qui commence à brûler, comme une source qui commence à jaillir. Si un prince remplit les devoirs que ces sentiments lui prescrivent, il acquerra une puissance suffisante pour mettre les quatre mers sous sa protection. S'il ne les remplit pas, il ne sera pas même capable de bien servir son père et sa mère.
7. MENG-TSEU dit: L'homme qui fait des flèches n'est-il pas plus inhumain que l'homme qui fait des cuirasses ou des boucliers? Le but de l'homme qui fait des flèches est de blesser les hommes, tandis que le but de l'homme qui fait des cuirasses et des boucliers est d'empêcher que les hommes soient blessés. Il en est de même de l'homme dont le métier est de faire des vœux de bonheur à la naissance des enfants, et de l'homme dont le métier est de faire des cercueils[29]. C'est pourquoi on doit apporter beaucoup d'attention dans le choix de la profession que l'on veut embrasser.
KHOUNG-TSEU disait: Dans les villages, l'humanité est admirable. Si quelqu'un ayant à choisir le lieu de sa demeure ne va pas habiter là où réside l'humanité, comment obtiendrait-il le nom d'homme sage et éclairé? Cette humanité est une dignité honorable conférée par le ciel, et la demeure tranquille de l'homme. Personne ne l'empêchant d'agir librement, s'il n'est pas humain, c'est qu'il n'est pas sage et éclairé.
Celui qui n'est ni humain ni sage et éclairé, qui n'a ni urbanité ni équité, est l'esclave des hommes. Si cet esclave des hommes rougit d'être leur esclave, il ressemble au fabricant d'arcs qui rougirait de fabriquer des arcs, et au fabricant de flèches qui rougirait de fabriquer des flèches.
S'il rougit de son état, il n'est rien, pour en sortir, à la pratique de l'humanité.
L'homme qui pratique l'humanité est comme l'archer; l'archer se pose d'abord lui-même droit, et ensuite il lance sa flèche. Si, après avoir lancé sa flèche, il n'approche pas le plus près du but, il ne s'en prend pas à ceux qui l'ont vaincu, mais au contraire il en cherche la faute en lui-même; et rien de plus.
8. MENG-TSEU dit: Si _Tseu-lou_ se trouvait averti par quelqu'un d'avoir commis des fautes, il s'en réjouissait.
Si l'ancien empereur _Yu_ entendait prononcer des paroles de sagesse et de vertu, il s'inclinait en signe de vénération pour les recueillir.
Le grand _Chun_ avait encore des sentiments plus élevés: pour lui la vertu était commune à tous les hommes. Si quelques-uns d'entre eux étaient plus vertueux que lui, il faisait abnégation de lui-même pour les imiter. Il se réjouissait d'emprunter ainsi des exemples de vertu aux autres hommes, pour pratiquer lui-même cette vertu.
Dès le temps où il labourait la terre, où il fabriquait de la poterie, où il faisait le métier de pêcheur, jusqu'à celui où il exerça la souveraineté impériale, il ne manqua jamais de prendre pour exemple les bonnes actions des autres hommes.
Prendre exemple des autres hommes pour pratiquer la vertu, c'est donner aux hommes les moyens de pratiquer cette vertu. C'est pourquoi il n'est rien de plus grand, pour l'homme supérieur, que de procurer aux autres hommes les moyens de pratiquer la vertu.
9. MENG-TSEU dit: _Pe-i_ ne servait pas le prince qui n'était pas le prince de son choix, et il ne formait pas des relations d'amitié avec des amis qui n'étaient pas de son choix. Il ne se présentait pas à la cour d'un roi pervers, il ne s'entretenait pas avec des hommes corrompus et méchants; se tenir à la cour d'un roi pervers, parler avec des hommes corrompus et méchants, c'était pour lui comme s'asseoir dans la boue avec des habits de cour. Si nous allons plus loin, nous trouverons qu'il a encore poussé bien au delà ses sentiments d'aversion et de haine pour le mal: s'il se trouvait avec un homme rustique dont le bonnet n'était pas convenablement placé sur sa tête, détournant aussitôt le visage, il s'éloignait de lui, comme s'il avait pensé que son contact allait le souiller. C'est pourquoi il ne recevait pas les invitations des princes vassaux qui se rendaient près de lui, quoiqu'ils missent dans leurs expressions et leurs discours toute la convenance possible: ce refus provenait de ce qu'il aurait cru se souiller en les approchant [parce qu'il les avait tous en aversion].
_Lieou-hia-hoeï_ [premier ministre du royaume de _Lou_] ne rougissait pas de servir un mauvais prince, et il ne dédaignait pas une petite magistrature. S'il était promu à des fonctions plus élevées, il ne cachait pas ses principes de droiture, mais il se faisait un devoir de suivre constamment la voie droite. S'il était négligé et mis en oubli, il n'en avait aucun ressentiment; s'il se trouvait dans le besoin et la misère, il ne se plaignait pas. C'est pourquoi il disait: «Ce que vous faites vous appartient, et ce que je fais m'appartient. Quand même vous seriez les bras nus et le corps nu à mes côtés, comment pourriez-vous me souiller?» C'est pourquoi il portait toujours un visage et un front sereins dans le commerce des hommes; et il ne se perdait point. Si quelqu'un le prenait par la main et le retenait près de lui, il restait. Celui qui, étant ainsi pris par la main et retenu, cédait à cette invitation, pensait que ce serait aussi ne pas rester pur que de s'éloigner.
MENG-TSEU dit: _Pe-i_ avait un esprit étroit; _Lieou-hia-hoeï_ manquait de tenue et de gravité. L'homme supérieur ne suit ni l'une ni l'autre de ces façons d'agir.
[1] Pendant quarante années. (_Commentaire._)
[2] Il n'y a que sept générations de distance. (_Comm_.) Les tables chronologiques chinoises placent la dernière année du règne de _Won-ting_ 1266 ans avant notre ère, et la première de celui de _Cheou-sin_, 1154; ce qui donne un intervalle de cent douze années entre les deux règnes.
[3] Beaux-frères de _Cheou-sin_.
[4] Voyez précédemment pag. 228.
[5] Aux époques de _Yu_, de _Thang_, de _Wen wanq_ et de _Wou-wang_.
[6] Selon _Tchou-hi_, il est ici question du _domaine royal, Wang ki_ [qui avait toujours 1,000 _li_ d'étendue, et que les anciens rois gouvernaient par eux-mêmes].
[7] _Commentaire._
[8] _Commentaire._
[9] Littéralement: _l'inébranlabilité du cœur._
[10] _Commentaire._
[11] «Entretenir avec soin.» (_Commentaire._)
[12] _Tchouan-i-ye._ (_Commentaire._)
[13] _Commentaire._
[14] _Ibid._
[15] _Commentaire._
[16] C'est au plus haut degré de sainteté qu'il aspire.
[17] C'est-à-dire _s'il n'est pas éclairé. (Commentaire.)_
[18] _S'il n'est pas honorable. (Commentaire.)_
[19] _Commentaire._
[20] «Les paroles de ces témoins oculaires sont dignes de confiance.» (_Commentaire._) C'étaient des disciples éminents du philosophe.
[21] «Comme les armes et les moyens de séduction.» (_Commentaire._)
[22] Conférez le _Tao-te-king_, de LAO-TSEU.
[23] Ode _Wen-wang_, section _Ta-ya._
[24] «Qu'il n'ait rien à craindre de l'extérieur ni à souffrir de l'intérieur.» (_Comm._)
[25] Ode _Tchi-hiao_, section _Kouë-foung._
[26] C'est un oiseau qui parle.
[27] Ode _Wen-wawg_, section _Ta-ya._
[28] Chapitre du _Chou-king._
[29] Le premier ne désire que des naissances, et l'autre ne désire que des décès.