‹ Les quatre livres de philosophie morale et politique de la ChineChapitre 68 sur 74 · CHAPITRE II,

CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 33 ARTICLES.

1. MENG-TSEU dit: _Chun_ naquit à _Tchou-foung_[1], il passa à _Fou-hia_, et mourut à _Ming-thiao_; c'était un homme des provinces les plus éloignées de l'orient.

_Wen-wang_ naquit à _Khi-tcheou_, et mourut à _Pi-yng;_ c'était un homme des provinces les plus éloignées de l'occident.

La distance respective de ces deux régions est de plus de mille _li_ [cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau royal.

Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur ont succédé sont les mêmes.

2. Lorsque _Tseu-tchan_ présidait à l'administration du royaume de _Tching_, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser les rivières _Tsin_ et _Veï_.

MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait pas bien administrer.

Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en peine pour passer à gué les fleuves et les rivières.

Si l'homme qui administre un Etat porte l'équité et la justice dans toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage. Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il rencontrerait?

C'est pourquoi celui qui administre un Etat, s'il voulait procurer un tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait pas[2].

3. MENG-TSEU s'adressant à _Siouan-wang_, roi de _Thsi_, lui dit: Si le prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur cœur; si le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et un ennemi.

Le roi dit: On lit dans le _Livre des Rites_: [Un ministre qui abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté?

MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple. Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira de ses habits de deuil.

Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque, son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle agir en _voleur_ et en _ennemi_. Comment ce ministre [ainsi traité] porterait-il le deuil d'un _voleur_ et d'un _ennemi?_

4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les lettrés peuvent quitter le royaume.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain; si le prince est juste, personne ne sera injuste.

6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité.

7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de vertu.

Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas grande].

8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.

9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes, comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare?

10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès.

11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice.

12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.

13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée comme grande.

14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus ardents sont d'arriver à posséder dans son cœur cette vertu, ou cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son cœur cette raison naturelle si précieuse.

15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans leur essence.

16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire. Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les cœurs des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis.

17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les éloigner des emplois publics.

18. _Siu-tseu_ a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau?

MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés; ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers. L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.

S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis; mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit.

19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt; les hommes supérieurs la conservent soigneusement.

_Chun_ avait une grande pénétration pour découvrir la raison des choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de pratiquer l'humanité et la justice.

20. MENG-TSEU dit: _Yu_ détestait le vin recherché; mais il aimait beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.

_[Tching]-thang_ tenait constamment le milieu; il établissait les sages [il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de personne.

_Wen-wang_ considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme s'il ne l'avait jamais vue.

_Wen-wang_ ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7].

_Tcheou-koung_ pensait à réunir dans sa personne [en les imitant] les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre l'apparition du jour.

21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les vers ayant péri, le livre intitulé _le Printemps et l'Automne_[9] fut composé [pour les remplacer].

Le livre intitulé _Ching_ [quadrige], du royaume de _Tçin_; le livre intitulé _Thao-wo_, du royaume de _Thsou;_ le livre intitulé _Tchun-thsieou_, du royaume de _Lou_, ne font qu'un.

Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de princes comme _Houan, kong_ du royaume de _Thsi; Wen, kong_ du royaume de _Tçin_. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.»

22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également après cinq générations.

Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été les disciples de _Tseu-sse_].

23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir, si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que l'on possède.

24. Lorsque _Pheng-meng_, apprenant de _Y_[10] à lancer des flèches, eut épuisé toute sa science, il crut que _Y_ était le seul dans l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.

MENG-TSEU dit: Ce _Y_ était aussi un criminel. _Koung-ming-i_ disait: «Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins criminel que _Pheng-meng._ Comment n'aurait-il pas été criminel?

Les habitants du royaume de _Tching_ ayant envoyé _Tseu-cho-jou-tseu_ pour attaquer le royaume de _Weï_, ceux de _Weï_ envoyèrent _Yu-koung-tchi-sse_ pour le poursuivre. _Tseu-cho-jou-tseu_ dit: Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit: C'est _Yu-koung-tchi-sse._

--Alors j'ai la vie sauve.

Le cocher reprit: _Yu-koung-tchi-sse_ est le plus habile archer du royaume de _Weï_. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie sauve?

--_Yu-koung-tchi-sse_ apprit l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta_ apprit de moi l'art de tirer de l'arc. _Yin-koung-tchi-ta_ est un homme à principes droits. Celui qu'il a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits.

_Yu-koung-tchi-sse_ l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne tenez-vous pas votre arc en main?

--Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.

--J'ai appris l'art de tirer de l'arc de _Yin-koung-tchi-ta; Yin-koung-tchi-ta_ apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char, et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna.

25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] _Si-tseu_ s'était couverte d'ordures, alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez.

Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et tient son cœur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions, alors il pourra sacrifier au souverain suprême (_Chang-ti_).

26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets sont ce qu'il y a de plus important à connaître.

C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme _Yu_ en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque _Yu_ dirigeait les grandes eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.

Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées, si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent, on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après mille ans le solstice d'hiver aura lieu.

27. _Koung-hang-tseu_[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres.

Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince. D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec lui.

MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince. Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de _Houan_; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une marque de mépris qu'il m'a témoignée!

MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le _Livre des Rites_: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à observer les rites; n'est-il pas étonnant que _Tseu-ngao_ pense que je lui ai témoigné du mépris?

28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son cœur. L'homme supérieur conserve l'humanité dans son cœur, il y conserve aussi l'urbanité.

L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les hommes.

Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui respecte les hommes est toujours respecté des hommes.

Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité; alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité: autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées?

Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture.

Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à propos d'une bête brute?

C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin.

Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment. [Il se dit:] _Chun_ était un homme, je suis aussi un homme; _Chun_ fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire]. Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était parvenu à ressembler à _Chun_. Quant aux peines qui ont une cause extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.

29. _Yu_ et _Tsi_ étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.

_Yan-tseu_[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux, et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses privations et ses tristesses. Mais _Yan-tseu_ ne perdit pas son air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette circonstance.

MENG-TSEU dit: _Yu, Tsi_ et _Yan-hoeï_ se conduisirent d'après les mêmes principes.

_Yu_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. _Tsi_ agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une telle sollicitude.

Si _Yu_, _Tsi_ et _Yan-tseu_ s'étaient trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai également m'empresser de les séparer.

Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma porte, sans me soucier de leurs différends.

30. _Koung-tou-tseu_ (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans le royaume prétend que _Khouang-tchang_ n'a point de piété filiale. Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous demander pourquoi on a une telle opinion de lui?

MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les mœurs de notre siècle, on nomme _défauts de piété filiale_, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale. Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété filiale. _Tchang-tseu_ a-t-il un de ces défauts?

Ce _Tchang-tseu_ étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité.

Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis; l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes qui peuvent le plus altérer l'amitié.

Pourquoi _Tchang-tseu_ ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]? Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il devait en attendre. _Tchang-tseu_, dans la détermination de sa volonté, ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la conduite de _Tchang-tseu_ [qui n'a rien de répréhensible].

31. Lorsque _Thsêng-tseu_ habitait dans la ville de _Wou-tching_, quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Youeï_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de ma maison, car je reviendrai l'habiter.

Le brigand s'étant retiré, _Thsêng-tseu_ retourna à sa demeure. Ses disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est peut-être pas agir convenablement.

_Chin-yeou-hing_ ( un des disciples de _Thsêng-tseu_) dit: C'est ce que vous ne savez pas. Autrefois la famille _Chin-yeou_ ayant eu à souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix hommes qui accompagnaient notre maître (_Thsêng-tseu_) aucun ne vint l'aider dans ces circonstances difficiles.

Lorsque _Tseu-sse_ habitait dans le royaume de _Weï_, quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de _Thsi_, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?

_Tseu-sse_ répondit: Si moi _Ki_ je me sauve, qui protégera le royaume avec le prince?

MENG-TSEU dit: _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ eurent les mêmes principes de conduite. _Thsêng-tseu_ était précepteur de la sagesse[20]; il était par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à maintenir] qu'un père et un frère aîné: _Tseu-sse_ était magistrat ou fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien inférieure [sous ces deux rapports]. Si _Thsêng-tseu_ et _Tseu-sse_ se fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

32. _Tchou-tseu_, magistrat du royaume de _Thsi_, dit: Le roi a envoyé des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement, maître, des autres hommes.

MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? _Yao_ et _Chun_ eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes.

33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de _Thsi_ avait une femme légitime et une seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et nobles.

Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles; et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux observer en secret où va le mari.

Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier. Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode habituelle de satisfaire son appétit.

Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine, lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime et de sa femme de second rang.

Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses, des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent pas et ne se désolent pas de leur conduite.

[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois.

[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde, et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration.

[3] _Commentaire._

[4] _Commentaire._

[5] Ἄριστον μὲν ὕδωρ--Pindare.

[6] C'est la raison naturelle. (_Commentaire._)

[7] Il y a dans le texte, _les prochains_ et _les éloignés_, sans substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose.

[8] _Yu, Tchang, Wen-(wang)_ et _Wou-(wang). (Glose.)_

[9] _Tchun-thusieo_, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième des _King_. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue européenne.

[10] Prince du royaume de _Yeou khioung._

[11] Premier ministre du roi de _Thsi_.

[12] _Glose._

[13] _Glose._

[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.

[15] _Po-i;_ on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du temps de MENG-TSEU.

[16] _Glose._

[17] _Ibid._

[18] _Ibid._

[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression _fou-thsou_ du texte par _tso-louan._

[20] _Sse;_ il avait aussi de nombreux disciples.

[21] Quelques interprètes pensent qu'ici _kouè, royaume_, signifie ville.