‹ Les récits d’Adrien Zograffi Tome IVChapitre 3 sur 15 · Chapitre 2 Le mourant de Bissoca

Chapitre 2 Le mourant de Bissoca

Pour passer en Moldavie, nous n’avions qu’à traverser un département, celui de Râmnicou-Sarat. La prudence nous conseilla de ne pas trop perdre de vue la chaîne des montagnes et ses bois fraternels, refuge sûr en cas de danger, car Floarea était fermement décidée de ne rien entreprendre, rien risquer, avant de s’être concertée avec les chefs haïdoucs à cette entrevue de Tazlau, où elle espérait donner à la haïdoucie un tout autre plan de combat. En outre, nous étions fort peu nombreux : à peine une vingtaine. Il nous fallait au moins encore autant de « Fusils à cheval » pour bien attaquer et bien nous défendre.

Mais l’homme n’est pas le maître de ses actions. Un fait imprévu, un hasard, surgit dès notre départ et nous fit faire un exploit qui devait rendre fameuse la femme que nous avions choisie comme capitaine.

Le soir de ce premier jour de marche, après avoir quitté les pâturages de Penteleu, nous arrivâmes au bord du village de Bissoca, région montagneuse et fort boisée, où nous devions passer une partie de la nuit. La troupe campa, non sans s’être d’abord assurée que tout était tranquille. Une petite ferme en ruine, et que nous croyions abandonnée, nous servit de refuge. Nos bêtes furent aussitôt mises au repos, chacune avec sa musette d’avoine passée autour du cou. Un bon feu, que nous allumâmes au milieu de la cour, devait réchauffer un peu nos os glacés. Movila, notre cuisinier, grilla rapidement deux agneaux de lait. Avec un bon morceau de fromage et un pot de vin par là-dessus, chacun put apaiser sa faim.

Nous le fîmes en moins d’une heure ; les quatre compagnons qui étaient de faction vinrent à leur tour se restaurer, puis, par quatre toutes les demi-heures, nous allions à tour de rôle faire le guet.

La nuit était humide plutôt que froide. On parlait peu, on astiquait ses armes et on sommeillait en présentant au brasier tantôt la poitrine, tantôt le dos. Parfois, les flammes des branches sèches éclairaient toute la cour et les masures aux toits éventrés, sans portes, ni fenêtres. Alors, on pouvait voir tous les détails de ce lieu désert.

Floarea, qui scrutait constamment une encoignure sombre de la cour, nous dit :

— Je crois, moi, qu’un être humain habite ici, ou tout au moins, qu’il y vient habiter le jour. Regardez cette niche fourrée dans le coin des murailles : elle est fraîchement enduite ; sa porte est en bon état, et une hache se trouve à côté, couchée par terre.

Nous portâmes nos regards vers l’endroit indiqué, mais personne ne se dérangea pour y aller voir de près. On se trouvait trop bien à côté du feu. Et puis, qu’est-ce qu’il y avait à craindre de la part du malheureux qui occupait la niche ? Floarea elle-même n’y fit plus attention, s’enveloppa dans sa couverture et tourna le dos à la chaleur ; mais peu après elle nous déclara avoir entendu un faible gémissement.

Je me levai et avançai un peu dans l’obscurité :

— Notre capitaine a raison ! Maintenant il y a de la lumière dans la cabane ! Elle se voit par les fentes de la porte.

Tout le monde accourut. Floarea poussa la porte avec précaution, et alors nous vîmes un vieillard maigre et barbu, étendu sur un lit de planches, face au ciel, les deux mains réunies sur la poitrine et tenant un cierge allumé. Également sur la poitrine, presque au-dessous du menton, était posée une petite icône représentant la Vierge. L’homme reposait, lourdement habillé, la tête sur un sac bourré de paille. Près du lit une cruche. Dans un coin, un coffre chargé de hardes. L’âtre semblait depuis longtemps éteint.

À notre apparition, le vieillard tourna vers nous ses yeux enfoncés dans les orbites et montra de l’étonnement :

— Je ne vous ai pas entendus arriver… nous dit-il d’une voix assez claire… Je suis sourd.

— Sourd, seulement, ce ne serait rien, lui cria Floarea, mais tu es encore bien malheureux : qu’as-tu ? qui es-tu ?

Sans bouger de sa position, il répliqua :

— C’est inutile de me parler… Je suis sourd comme une tombe.

Intriguée et impuissante, notre amie lui fit comprendre, par signes, qu’on voulait le secourir, ou au moins lui donner à manger.

— Trop tard ! Plus besoin de rien… Maintenant, j’attends la mort, belle domnitza.

Floarea nous demanda d’allumer du feu dans l’âtre et de préparer une gamelle de vin chaud et sucré. L’homme refusa obstinément de goûter à la boisson et dit que le feu était superflu :

— Je ne sens rien… je meurs… Vous voyez bien : je « me tiens » le cierge, je ne veux pas rendre mon âme comme un chien. Et peut-être que la mort serait déjà venue si je ne vivais dans la crainte de mettre le feu à mes vêtements. Depuis trois jours je ne fais que ça : allumer et éteindre le cierge… Depuis huit jours je suis au lit, sans plus manger, ni boire… c’est fini : je meurs.

Il éteignit son cierge et le coucha sur sa poitrine :

— Tout ce que vous pourrez faire pour moi, puisque le Seigneur vous a envoyés ici, c’est de guetter ma fin et d’allumer le cierge… Ainsi, je n’aurai plus peur de brûler vivant et je mourrai cette nuit même. Faites cela pour ma pauvre âme, enterrez-moi ensuite, et que Dieu vous protège sur vos chemins : vous êtes des haïdoucs, je le reconnais à vos armes, à votre humanité.

Le mourant, malgré son aspect misérable, ne manquait pas d’une certaine distinction dans les traits, ennoblis peut-être par cette souffrance vaillamment supportée. Sa parole était digne, elle aussi ; il s’exprimait facilement. Néanmoins, il était visible que c’était un paysan, ou un ancien petit propriétaire. Mais d’où venait son extrême détresse ? Quelle histoire cachait cette vie qui s’en allait ?

Notre capitaine s’épuisa à lui faire comprendre son désir de l’apprendre. Assise sur le coffre, près du lit, Floarea lui réchauffait les mains et le pressait par signes. Il comprit :

— Héé… Belle domnitza… On ne commence pas à raconter sa vie lorsqu’on est en train de mourir. C’est long… Et mon souffle est court. Ma vie et mes malheurs sont ceux d’une nation entière… Haïdoucs, vous devez les connaître aussi bien que moi.

Le vieillard se tut. Il paraissait songer. Ses yeux fixaient les flammes de l’âtre, lesquelles dansaient sur son visage maigre et poilu. Puis il tourna la tête vers nous, qui restions accrochés dans le cadre de la porte comme une grappe, fort curieux de savoir ce qu’était ce mourant, à ce point abandonné qu’il devait tenir seul son cierge.

Par gestes, Floarea le pria de continuer. Et alors il nous raconta ce qui suit :

Puisque, maintenant, je sais que vous m’aiderez à mourir comme un chrétien, et que vous m’enterrerez, je vais tâcher de vous narrer de ma vie ce que la mort m’en permettra.

Je n’ai pas toujours été le misérable de cette heure-ci. Comme la plupart des habitants de l’ancien temps, je descends d’une famille de guerriers qui a défendu le sol de la nation sous nos bons princes d’autrefois : je suis de parents razéchi 1. À ce moment-là, il n’y avait dans le pays que le prince, qui veillait et luttait, son conseil de boïars, presque tous des hommes honnêtes, nous autres razéchi, et, par-ci par là, quelques gens bons à rien, que l’on pouvait compter sur les doigts dans chaque commune. Mes ancêtres possédaient de la terre de labour, des bois et des pâturages, plus qu’il ne leur en fallait.

Mais les temps qui ont suivi changèrent la face du monde. Les bons princes ont disparu. Les boïars se sont multipliés comme la mauvaise herbe, sont devenus injustes, rapaces et désireux chacun de régner ne fût-ce que quelques mois. Le trône étant, comme aujourd’hui, aux mains des Turcs, et se vendant au plus offrant, les nouveaux boïars eurent besoin d’argent pour se faire des partisans puissants dans le pays et, à Stamboul, acheter les favoris du Sultan. De là, vols et pillages. Ils n’avaient plus besoin de razéchi, mais de beaucoup de terre et, pour la travailler, de serfs.

Le procédé était simple : de temps en temps, leurs domestiques reculaient les pierres de bornage de nos propriétés. Le domaine du boïar s’étendait comme la gale. Les papiers étaient toujours perdus. Nous ne pouvions rien prouver. Nous regardions diminuer à vue d’œil nos droits sur la terre de Dieu. Se plaindre ? À qui ? Ceux qui nous volaient étaient en même temps juges du Divan. Ils achetaient quelques faux témoins : un sous-préfet, un pope, deux ou trois ivrognes. Nos témoins à nous n’étaient jamais pris en considération.

À ce procédé s’ajoutèrent deux fléaux qui finirent par nous achever : les impôts « sur tout ce qui bougeait et ne bougeait pas », et la flagellation pour ceux qui ne pouvaient pas payer. En moins de deux générations, nous oubliâmes notre passé. L’homme digne d’autrefois devint un animal peureux qui enlevait son bonnet devant n’importe quel épouvantail qui arrivait en criant sur le seuil de sa chaumière. Le plus laborieux ne fut plus qu’un fainéant ; le plus sage, un ivrogne. Ainsi, le pays se partagea en serfs et en boïars, et certains de ces boïars possèdent aujourd’hui jusqu’à vingt domaines, gros de dix à cent mille hectares.

Hélas ! Ce malheur en a entraîné un autre, plus effroyable encore. Les Turcs et les Grecs de Stamboul, en apprenant que les boïars roumains traitaient leur propre patrie en pays conquis, se sont abattus sur nous comme des sauterelles. Ils ne demandaient qu’à se mettre d’accord avec ceux qui nous dépouillaient depuis longtemps et à nous sucer le sang en bonne camaraderie. Nos boïars s’y plièrent sans trop de peine, car il s’agissait avant tout de se sauver eux-mêmes.

Beaucoup de nos seigneurs, alors, au prix de nos pauvres peaux, entrèrent dans les bonnes grâces de la Sublime Porte en affermant aux Grecs influents un ou plusieurs domaines, et en les acceptant parfois pour gendres. Ces affermages nous firent maudire le jour où nos mères nous avaient mis au monde. Nous sommes descendus au rang des tziganes esclaves. Plus bas même, car les esclaves étaient au moins nourris, et nous crevions de faim.

Et Turcs et Grecs, à qui mieux mieux, se jetèrent sur nos filles et nos femmes.

Ah ! Dieu sans pitié ! Malheur à la pauvrette, mariée ou non, qui se trouvait être belle et plaire à l’envahisseur ! Malheur aussi au pauvre garçonnet qui apparaissait devant les pas des Turcs. Le déshonneur, le supplice et la mort les attendaient, souvent sous les yeux de leurs parents, parfois eux-mêmes massacrés.

Et voici ma propre histoire :

Vers 1821, quand Ypsilanti et son hétairie appelèrent les Grecs à la guerre contre les Turcs, j’étais encore un homme aisé. J’habitais un département riverain du Danube, avec ma femme et nos deux enfants, une fille de vingt ans et un garçon de douze. Un autre garçon, le premier-né, était marié et habitait une commune voisine de la nôtre.

À ce moment-là, nous pouvions encore remercier Dieu. Quoique très éprouvés dans notre avoir et réduits au strict nécessaire, nous n’avions aucune perte à déplorer parmi les nôtres, ni subi de violence corporelle. Mais voilà que les Grecs déclarent la guerre « à notre ennemi commun », disent-ils, le Turc. Nous devions nous réjouir. Ils étaient des chrétiens, comme nous, et leur cause juste. Un affaiblissement de la puissance ottomane ne pouvait que nous faire du bien.

Ah ! Les mots ! La magie des mots ! nourriture du pauvre et bonheur des tyrans !

Les hordes grecques, des hommes sans foi ni patrie, confondirent la révolution avec le pillage, prirent le pays roumain pour un vilayet turc et, avant d’avoir aperçu le kandjar de leur maître, eurent assez d’enthousiasme pour se ruer sur nos femmes et notre avoir.

Ce fut en vain qu’Ypsilanti, le seul homme loyal, le seul vrai patriote de l’hétairie, proclama la sainteté de notre sol et fit de sévères exemples parmi les coupables.

Et comment pouvait-il en être autrement, quand les braves pandours nationaux de notre Tudor Vladimirescu, notre Ypsilanti roumain, ne purent eux-mêmes, en dépit des pendaisons, résister au plaisir de violer nos filles et de chaparder ce qui leur tombait sous la main ? Et si l’avortement de l’hétairie, dans les principautés danubiennes, ne coûta au général grec qu’une grosse déception, dont il se soulagea publiquement sur la tête de ses vauriens, la méprise du pauvre Tudor, vendu par les siens, lui coûta la tête.

Je suis content de mourir, de ne plus rien savoir de ce monde ! Horrible troupeau, qui frappe ou qui se laisse frapper, mais qui ne connaît guère de milieu entre ces deux ignominies ! Aujourd’hui je sais que si les maîtres du monde sont sans humanité, le monde n’est pas meilleur que ses maîtres. Dommage pour les justes de la terre !

Nous nous tirâmes d’affaire tant bien que mal avec les bandes des « hétairies ». Notre commune n’eut pas trop à souffrir : quelques viols, quelques pillages, mais aucun meurtre. Je défendis mon foyer comme la louve défend ses petits. De son côté, mon fils, également, s’en tira avec des dégâts matériels seulement. Et l’on considérait le péril comme conjuré quand, un beau matin, les populations furent averties que les soldats turcs occupaient le pays dans le but de poursuivre les Grecs et d’étouffer l’hétairie.

Cette occupation ! Quoique nous ne fussions pour rien dans la révolte des Grecs, et malgré les assurances du padischah qui « garantissait la vie et l’avoir de ses raïas 2 fidèles », nous payâmes les pots cassés.

Ce fut la première fois que, chez nous, le paysan eut l’occasion de se rendre compte que le monde se partage en forts et en faibles, que les forts ne se mangent pas entre eux et que les faibles n’ont pas de patrie.

Dès que l’armée turque débarqua dans le pays, le plus patriotique souci des boïars fut de mettre leur fortune à l’abri des ravages qu’on redoutait de la part des soldats musulmans. Les fameux otousbirs étaient connus pour leur férocité. Moyennant de lourdes bourses d’or, tout seigneur obtint du commandement turc un otage qui était le plus souvent un aga. Cet aga, nourri, logé, grassement payé, avait la mission de défendre la cour du boïar qui le prenait comme otage contre les attaques des otousbirs.

Ce fut la paix pour nos maîtres, mais leur paix à eux, de combien de gémissements humains devait-elle être saturée, seules les plaintes de nos enfants l’ont exprimé !

De toutes les ruines, de tous les deuils de cette sinistre époque, rien n’égale les souffrances qu’eut à endurer la chair de petits enfants.

Je ne vous dirai rien des rançons en argent et en nature que coûta au paysan l’entretien de l’armée turque ; beaucoup restèrent sans chemise et durent, estropiés par le topouz 3, s’enfuir dans la montagne, après avoir perdu famille et foyer. Je fus du nombre ; mais la perte de mes biens ne me fit pas verser une larme ; l’avoir peut se reconstituer, tandis que les créatures qui font la joie de la vie restent à jamais perdues. Et ce sont ces créatures que l’orage m’emporta, jusqu’à la dernière !

Seigneur Dieu, tu es puissant, mais tu n’as pas de cœur ! Où est-elle, ta magnanimité ?

Écoutez, haïdoucs, ce qui s’est passé en une semaine de la vie d’un homme, et dites-moi après cela si les bêtes peuvent dépasser l’être humain en férocité.

Un samedi soir, l’aga de notre boïar, accompagné de deux otousbirs, fit irruption dans ma cour ; ces terribles bachi-bouzouks effrayèrent ma femme et mes enfants. Je les attendais et, saisissant une hache, leur criai en turc que je frapperais quiconque voudrait franchir le seuil de ma maison. À peine avais-je articulé cette menace qu’un coup de plat de kandjar dans la poitrine me renversa à terre, où je m’évanouis.

Quand je revins à moi, la bouche pleine de sang, je vis ma femme gisant, étranglée, dans un coin de la chambre. Une de ses mains serrait entre les doigts des poils arrachés à une moustache. La fille et le bambin n’étaient plus là. Je perdis à nouveau connaissance, puis, en me réveillant tard dans la nuit, je sentis mon corps baigné de sueur froide et je compris, à la douleur qui me tenaillait la poitrine, que tout ce que je prenais pour un cauchemar était vrai. La nuit s’écoula ainsi.

Le matin du jour suivant, un dimanche, les cloches de l’église sonnaient tristement l’agonie d’un peuple massacré. Un voisin apparut et me donna à boire un peu d’eau-de-vie. Il venait de la part de mon fils, qui habitait avec sa femme un village tout proche et m’offrait d’aller me cacher dans son grenier. Je ne pouvais bouger un doigt, encore moins me lever et faire deux kilomètres à pied.

Le paysan s’en alla et envoya des femmes pour s’occuper de la morte. Un autre habitant vint le lendemain et me raconta comment les otousbirs avaient saccagé l’église, y avaient introduit leurs chevaux, brisé les icônes et emporté les objets précieux, qu’ils vendaient sur les routes. Les feuilles des livres saints, déchirés, ainsi que les vieux documents, se retrouvaient partout éparpillés. Notre bon prêtre, que les Turcs croyaient riche, fut torturé jusqu’à ce qu’il rendît son âme.

— C’est la fin du monde ! ajouta le paysan. La commune est presque déserte. Seul le boïar ne souffre de rien ; son aga le défend et ne lui coûte que de l’argent. Mais c’est cet otage qui nous coûte la vie.

Je me levai, péniblement, et me traînai jusqu’à la cour de notre maître, qu’on nommait un des sept piliers du pays. Le beau « pilier » refusa de m’entendre. Son intendant appela l’aga et osa timidement lui reprocher le crime perpétré dans ma famille. Il le pria de me rendre mes deux enfants.

— Comment ? s’écria le soi-disant otage : ne plus prendre ni filles ni garçons ? Cela ne se peut pas, bré 4 !

L’intendant, qui ne manquait pas de cœur, m’assura qu’il ferait tout pour faciliter la fuite de ma fille, que l’aga avait enfermée dans la cour même du boïar. Quant au garçon, il était resté entre les mains des otousbirs.

J’allai à la maison, où ma femme reposait sur deux tables, entourée de cierges et de femmes qui pleuraient. Mon fils aîné s’occupa tout seul de l’enterrement. Je ne pouvais me tenir sur mes jambes. Ma poitrine était noire, je suffoquais sans cesse et croyais mourir. C’est ce qui décida mon fils à coucher ce soir-là chez moi. Il pleura toute la nuit.

Le lendemain, à midi, je me trouvais seul quand un homme se précipita dans la cour en criant :

— Vassili ! Vassili ! cours vite : sur la place de l’église les otousbirs veulent « turquiser » ton garçon !

Je sautai comme si je n’avais jamais eu de mal. Devant l’église, au milieu d’un rassemblement, mon garçon était hissé sur une chaise. Il avait l’air hébété, et le visage tout couvert de bleus. Un Turc lui enroulait la tête avec un long essuie-mains paysan et criait : Dorénavant cet enfant sera turc ; qui le touchera sera mis à mort !

Défaillant, je levai les bras et hurlai :

— Païens !… Cet enfant est à moi !

À l’instant même, je vis mon grand fils accourir à toutes jambes, tête nue, les yeux écarquillés, un pistolet à deux canons dans chaque main. Il fit feu quatre fois sur les otousbirs et en descendit trois.

C’est tout ce que je pus voir, car le sang me jaillit par la bouche et par le nez, et je m’écroulai sans connaissance.

Pendant deux jours, je fus entre la vie et la mort, ne sachant rien de ce qui se passait dans ma maison. Des gens m’y avaient transporté.

Il eût mieux valu que mes yeux restassent à jamais clos, car, dans la maison, mes deux fils, massacrés aussitôt après ma chute, attendaient le moment où on les mènerait rejoindre leur mère.

Nous étions le jeudi de la semaine de ma passion, à moi. Le vendredi, ce fut le tour de ma fille d’être envoyée auprès des trois autres. Elle n’y alla pas seule : s’étant échappée de chez l’aga, elle avait cherché refuge auprès de sa belle-sœur, la veuve de mon fils ; elles furent étranglées ensemble.

N’est-ce pas, les épaules d’un seul homme sont trop faibles pour supporter tout cela en une semaine ?

Eh bien, vous verrez qu’à vingt-sept ans de distance, c’est-à-dire il y a six ans de cela, un autre malheur est tombé sur mes épaules de vieillard.

Il me restait une fille de seize ans qui habitait ici, à Bissoca, dans cette ferme que vous voyez en ruine et qui appartenait à mon frère. Le pauvre Mihai, quoique affectueux et plus aisé que moi, n’avait jamais voulu se marier. Il disait, avec raison, que « plus on s’attache à des créatures qu’on aime, plus on est malheureux quand on les perd ». C’était la perte d’un chien qui l’avait ainsi rendu.

Toutefois, il ne put résister à l’amour qui lui vint pour ma fille Mariouca, amour partagé par l’enfant, et il me la demanda :

— Je la marierai, moi, à un garçon de choix, et lui laisserai toute ma fortune.

Je la lui donnai. Elle n’avait à ce moment que douze ans. Depuis, je ne les avais plus revus, car les temps étaient devenus durs pour moi, et Bissoca était à huit jours de voiture du pays où j’habitais.

Mais alors, ma famille disparue, mes biens réduits à peu de chose, j’attelai deux chevaux, j’abandonnai les lieux de malheur et j’allai me jeter dans leurs bras.

Ce ne fut plus, pour moi, qu’une vie de pleurs, des pleurs dix ans durant. Mes yeux s’étaient desséchés à ne plus pouvoir se fermer. Je devins, pour les paysans de Bissoca, « le spectre de la forêt de hêtres ».

Ma fille, jeune, pleine de vie, gâtée par son oncle et assoiffée de bonheur, donna aux chers morts son tribut de larmes et retourna vite aux élans de jeunesse qui la réclamaient. C’eût été un crime que de lui en vouloir. Le bon Mihai, lui, par contre, frappé au cœur par mon désastre et confirmé dans la justesse de son opinion sur la vie, prit sur soi, d’un homme né pour souffrir avec tout ce qui est souffrance, la moitié de ma douleur, lacéra son âme avec acharnement et s’éteignit comme un saint, deux années après mon arrivée à Bissoca.

Je restai seul, avec mes larmes, ma forêt et mes brebis. J’oubliai ma fille, laquelle, dépourvue de tendresse, s’appropria les idées de son oncle sur les dangers de l’affection et les pratiqua à rebours : elle aussi refusa de se créer un foyer, mais par manque d’amour maternel et pour mieux se livrer à un dévergondage effréné de passions. Ainsi, pendant que je courais les bois, Mariouca courait les clacas 5.

La malheureuse en fut durement punie, car, vers sa vingt-cinquième année, elle se fit faire un enfant qui lui coûta la vie en venant au monde.

Sa mort ne me toucha pas outre mesure. Je m’étais habitué à vivre séparé d’elle. Je la considérais comme étrangère à notre famille. En échange, je devins fou de son bébé, un amour de fillette, qui remplit ma vie de joie et de pitié.

Plus de larmes. Plus de désespoir. Une douce charge venait maintenant donner un sens à ma vieillesse. Tous mes morts ressuscitèrent ; toute leur tendresse brilla dans les yeux noirs de ma petite Angelina. Je lui prodiguai des soins qui eussent rendu envieux un enfant de prince, et elle me gonfla le cœur d’un étourdissement qui fit croire aux paysans que j’avais perdu la raison. Avec mes soixante ans, je grimpais à la cime des arbres, d’où j’imitais pour elle le chant du coucou ; je revêtais la fourrure d’un ours que j’avais tué moi-même, et je dansais devant Angelina qui, âgée de six ans, me tambourinait le dos de sa menotte et chantait à la façon des tziganes qui font danser leurs ours domptés :

Danse bien, mon brave Marine !

Et tu auras du pain et des olives !

Eh, mon Dieu ! Que de singeries, du matin au soir, pour la faire rire ! Sa voix avait l’éclat des notes hautes de l’accordéon. La fatigue même me semblait une volupté quand l’hiver, avec Angelina sur le dos et la luge sous le bras, je gravissais cent fois par jour la colline couverte d’une couche de neige dans laquelle je pataugeais jusqu’au ventre et qui me coupait le souffle ; mais aussi, quel grand-père était plus heureux que moi, au moment de la glissade, avec ma poupée sur les genoux ?

J’ai vécu, accaparé par Angelina, les plus belles années de ma vie, de toute ma vie. Seul mon grand âge, vers sa quinzième année, me donna quelque souci du sort de la petite, au cas où je dusse disparaître. Elle était belle comme tout fruit d’un amour défendu. On aurait dit d’une de ces gamines nées d’une belle esclave tzigane et d’un beau seigneur terrien, tous les deux frappés de folie pendant une nuit d’été. Son caractère était pareil au nôtre ; elle ne ressemblait pas à sa mère ; elle m’aimait, me câlinait, se montrait sage, casanière. Ses promenades se bornaient aux alentours les plus proches, elle ne sortait jamais seule : à pied, à cheval, en voiture, nous étions inséparables. Et comme sa beauté n’était dépassée que par sa miséricorde, elle devint bientôt l’ange de tous ceux que l’hiver surprenait dépourvus de bois, de farine et de leur provision de fromage.

Comment, Dieu cruel ! au milieu de ce grand bonheur, aurais-je pu songer à un ennemi qui, de loin, avait l’œil fixé sur toute ma raison de vivre, sur mon Angelina ? Et pourquoi ne m’était-il pas permis d’oublier mes anciens malheurs, de jouir de ce que je considérais comme une récompense divine, et de ne plus craindre la férocité humaine ? Ne l’avais-je pas assez abreuvée du sang des miens ?

Et cependant, si j’avais pu surmonter une seule minute ma béatitude de vieux fou, il m’eût été facile de voir cet ennemi, car à plusieurs reprises j’avais plongé mes yeux dans les siens et entendu sa voix.

C’était le supérieur du monastère Orbou, bandit koutzo-vlaque de cette Macédoine dont certains habitants changent de nation plus souvent que de chemise, et qui ne sont ni roumains, ni grecs, ni bulgares, ni hommes. On le connaissait comme grand intrigant et puissamment protégé, mais sur sa conduite de satyre il ne circulait que des rumeurs. Son monastère est un de ceux qui ont raflé le plus de terre et de montagnes boisées aux pauvres communautés paysannes d’autrefois. Les esclaves tziganes fourmillent sur ses domaines.

Le staretz d’Orbou daignait parfois honorer de sa présence nos vêpres du dimanche. Je m’y trouvais régulièrement avec Angelina. Il vit la colombe et l’enveloppa dans ses regards flamboyants. Depuis, ses visites devinrent plus fréquentes, jusqu’à ce que, s’approchant de nous, un dimanche, il m’adressât la parole, portât le dos de sa main droite à nos lèvres, puis, réunissant les mains sur la tête d’or de la jeune fille, lui donnât une chaude bénédiction :

— Que la pronia céleste, ma belle Angelina, t’ait sous sa protection, et qu’elle dirige tes pas sur le chemin du bonheur. Amen.

Les paysans qui furent témoins de cette marque d’attention nous envièrent. Ils ne nous envièrent plus, huit jours plus tard, quand, en sortant pour faire une randonnée dans les bois avec Angelina, nous fûmes assaillis par une bande armée qui, en un clin d’œil, emporta mon enfant et me laissa, moi, sur place, inanimé. Une dégelée de gourdins sur la tête m’avait fait aussitôt perdre la notion de l’existence du monde et admettre qu’il avait disparu en même temps que moi.

Je ne suis pas mort, car je dois avoir « sept âmes », comme le chat, mais c’est depuis lors que mes oreilles restent là, inutiles, indifférentes à tout ce qui est bruit.

Il y a six ans de cela.

Le monastère Orbou, nid de jouissance terrestre et de fumisterie divine, abrite toujours dans ses murailles son monstre, qu’on nomme « supérieur ».

Mon Angelina, elle, n’y est plus !

Trois mois après l’enlèvement, en quittant le lit, j’ai pris – vieillard sourd et défaillant – le chemin de Bucarest, pour me plaindre au Divan du pays. Le Divan, un peu ennuyé de ces histoires monacales, me promit une enquête, et l’enquête conclut que cette Angelina, étant la fille d’une coureuse, n’était peut-être pas si innocente que son grand-père le prétendait…

Ainsi, tout ce que je pus obtenir, ce fut que les portes du monastère s’ouvrissent, six mois après le jour où elles s’étaient fermées sur mon enfant, et qu’Angelina me tombât dans les bras. Mais ce n’était plus ma petite-fille. C’était un revenant.

Le son de sa voix, je ne pouvais plus l’entendre. Cela ne fut même pas nécessaire, car elle ne parla pas, ayant à moitié perdu la raison, et elle mourut au bout de trois semaines.

Je me suis séparé du monde, j’ai abandonné la ferme, je n’ai plus mis dans ma bouche que du pain sec et de l’eau, afin d’en finir plus vite.

Mais, vous le voyez : la mort elle-même est dure pour les malheureux !

Le cheval n’attend pas d’invitation pour manger de l’avoine, dit-on, mais le haïdouc attend moins encore pour exercer une vengeance.

Quand nous fûmes réunis à nouveau autour du feu, et que notre capitaine consulta d’un regard les visages immobiles de ses hommes, il n’y lut qu’une seule réponse d’un bout à l’autre du rang :

— Oui, disaient toutes ces faces cuivrées, punir le supérieur d’Orbou. Il le faut !

— C’est entendu, amis, conclut Floarea Codrilor. Mais je vous préviens que de tous les potentats de la terre, les religieux sont ceux qui savent le mieux se défendre…

— Tant pis, tant pis ! criâmes-nous, Spilca le moine le premier.

Élie le sage, cependant, n’avait pas bronché. Tous les regards se portèrent sur lui :

— Qu’en dis-tu, Élie ?

— Je dis comme Floarea : les religieux savent se défendre, sur la terre et dans le ciel…

— Ce n’est pas tout, reprit le capitaine. D’abord, vous ne savez pas que le supérieur d’Orbou, c’est l’ancien prieur du monastère de Snagov, le terrible père Kiriac…

— Ce père Kiriac ? Ce monstre ?

— Lui, parfaitement, l’homme qui, par ses intrigues, a fait tomber les têtes de trois braves boïars, patriotes sincères, puis déchaîné une terreur qui a décimé la population d’un département. Ensuite, ce que vous ignorez, c’est que cet animal me connaît très bien. J’ai habité Snagov à son époque, j’ai été son hôtesse et il a été mon hôte avant qu’il se fût révélé tel qu’il devait être, plus tard. Lors de mon récit, je n’ai pas cru nécessaire de vous raconter toute ma vie. Vous-mêmes ne l’avez pas fait. On se connaît, à la longue.

» Eh bien, sachez qu’avant de partir pour Constantinople, j’ai tenu à Snagov, près de Bucarest, une maison qui fut en son temps fréquentée par ce qu’on nomme « l’élite du pays ». Cette maison existe encore, et elle m’appartient. C’est là-bas que j’ai fait de la haïdoucie à ma façon, c’est-à-dire le plus de bien au peuple, le plus de mal à ses ennemis, mais sans me mettre hors la loi. Au contraire, protégée par elle. Question de malice féminine. J’espère la retrouver, et avec vous, si vous le voulez, car la meilleure haïdoucie est celle qui plie les lois à sa besogne.

» Donc, nous aurons affaire à un religieux, ce religieux est le père Kiriac, et ce père Kiriac me connaît.

» Il y a un quatrième point, et le plus gros de tous : c’est l’imprévu, cause de la plupart des malheurs dans la vie.

» Il ne s’agit pas uniquement de bravoure. Je vous crois tous assez vaillants pour aller vous casser la tête contre les portes blindées de la forteresse qu’est le monastère Orbou. Mais après ?

» Non, amis. Mourir, c’est facile. Vivre l’est moins. Et maintenant, je vais songer à tous ces obstacles, en allant à Orbou ; songez-y, vous, de votre côté.

Quatre heures de marche cahotante, par une nuit noire, nous firent aborder le bois épais qui domine Orbou. Hommes et bêtes étaient couverts d’égratignures, dues aux ronces et aux branches. Notre humeur, celle des chevaux comprise, n’avait rien d’aimable. Et l’humidité ! L’humidité ! Nos poches même étaient mouillées ! Sacrée saison !

L’aube, de ce jour, elle aussi, s’annonçait morne comme l’incertitude de notre entreprise. Toute l’étendue de la vallée régie par le prieur était engloutie sous une mer de brouillard immobile, aussi sinistre que l’affreux monastère dont la masse grisâtre, plantée sur une éminence, émergeait cyniquement de la brume.

Movila, notre vataf 6, lui montra son poing menaçant. Un tintement de cloche, à peine perceptible, lui répondit. Les moines allaient, à la queue leu leu, prier Dieu pour que le règne des cloîtres sur la terre ne cessât jamais.

On voulut faire du feu, ce premier ami du haïdouc après le fusil, le cheval et le vin. Floarea s’y opposa :

— Pas de feu ! Nous nous trouvons à l’orée du bois, la fumée pourrait nous trahir. Mais, comme nous devons passer ici toute la journée, jusque tard dans la nuit, et que nous ne pouvons pas non plus grelotter quinze heures durant, connaissez-vous le moyen de faire du feu sans fumée ?

Personne ne sut répondre.

— Eh bien, allez à deux kilomètres d’ici, vous y trouverez une charbonnière. Moyennant cette calebasse d’eau-de-vie, les ouvriers vous laisseront prendre du charbon de bois tant que vous en voudrez. Dissimulez bien vos armes et ne soyez pas trop bavards.

Les visages, assombris, s’épanouirent.

— Que tu vives, capitaine ! cria Movila. Ah, maintenant j’en suis sûr : le prieur, la nuit prochaine, n’en mènera pas large avec une pareille amoureuse !

Deux hommes partirent en courant et revinrent, moins d’une heure plus tard, portant chacun un sac de charbon sur le dos.

— Allumez par petites quantités, et alimentez le feu à mesure, commanda Floarea.

Puis – quand la chaleur et le café fumant de nos gamelles nous eurent remonté le cœur – elle nous exposa son plan :

— Vous savez que les haïdoucs ont l’habitude de fondre sur l’ennemi et de tuer sans trop se soucier du sang innocent qu’ils versent. Ce moyen, il faut le réserver pour les cas extrêmes. N’oublions jamais que les domestiques qui défendent un maître ne le font pas toujours avec enthousiasme. Il faut les épargner autant que possible.

» Ce soir, il n’y aura pas d’attaque, si les choses vont comme je le suppose. Voici : vers les dix heures, je m’annoncerai, avec mon fils Jérémie, au prieur, en lui demandant l’hospitalité pour la nuit. Deux hommes doivent me faire suite. L’un sera Élie. Et l’autre ?

— Moi ! dit Spilca ; j’ai été moine, je connais les habitudes.

— Très bien… Élie et Spilca seront de notre suite. Maintenant, écoutez. La besogne devra se faire à nous quatre, d’après le plan suivant : tout monastère a un moine concierge qui veille la nuit, et un aide-concierge, qui est un tzigane esclave, homme fort, intrépide, dangereux. Dès notre réception – qui est certaine, car je donnerai mon vrai nom –, ces deux hommes devront être surveillés de près par Élie et Spilca, qui resteront en bas, à la pitance. S’ils deviennent suspects – c’est-à-dire si le prieur glisse une consigne spéciale à notre égard –, alors, il faudra assassiner adroitement ces hommes et prendre possession de la porte. Ne pas tuer le portier tzigane avant qu’il ait refusé la proposition que vous lui ferez de nous suivre.

» C’est tout, jusqu’ici. Pour le prieur, je m’en chargerai moi seule ou aidée de Jérémie, selon les circonstances. J’espère réussir, en me fondant sur les trois points qui étaient, tout à l’heure, contre nous : c’est un religieux, donc un homme toujours enchanté d’avoir à faire à une belle femme ; ce religieux est le père Kiriac, un monstre, qui précisément ne craindra rien parce qu’il est puissant ; ensuite, il me connaît comme ancienne femme galante de Snagov, grosse marchande de soieries du Levant.

» Mais voilà ! Le quatrième point vote contre nous : l’imprévu. Là-dessus, il est inutile de discuter. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de l’envisager.

» Au cas, donc, où cet imprévu bouleverserait mon plan, Movila, qui attendra ici avec ses quatorze hommes, le saura si, passé minuit, il ne nous voit pas réapparaître. Nous ne serons peut-être pas morts, mais prisonniers. Alors, il viendra frapper à la porte du monastère, toujours pour demander asile, renversera les gardiens par surprise et donnera l’assaut hardiment.

» Mais en cas extrême, attendez-vous à tous les malheurs.

Décidément, non ! Les anciens compagnons de Cosma n’étaient pas habitués à un capitaine aux calculs si froids. Ils aimaient mieux s’échauffer la tête avec du vin, ne pas trop prévoir et beaucoup oser. Quant à l’issue d’une aventure : question de veine. Et puis, on ne meurt qu’une fois !

Au lieu de cela, on leur demandait maintenant de devenir charretiers, d’éclairer tout un peuple abruti, et de mettre des gants pour saccager un nid de vipères.

Et le trésor du monastère ? Est-ce qu’on ne devait pas y toucher non plus ? Floarea Codrilor l’avait passé sous silence, noblement. Mais les gars ne s’enivrent pas avec de telles noblesses.

C’est pourquoi Élie prit Movila à part et lui dit :

— Tu n’attendras pas, avec les hommes, jusqu’à minuit. Ce monastère est un des plus riches. Si nous ne sortons pas de ses murs pour monter à la potence, il faut en sortir chargés d’or. Suivez-nous donc, une heure après notre départ d’ici, et tenez-vous à une portée de fusil : au premier sifflement, accourez. Et faites comme si le capitaine était absent.

Movila passa ce mot d’ordre aux haïdoucs qui nettoyaient leurs armes, et il les rasséréna un peu. Élie, en sage qu’il était, sut les égayer encore davantage : il prit trois hommes, s’en alla, le diable sait où, et revint vers la fin de l’après-midi avec un beau mouton sur les épaules ; les trois compagnons portaient chacun une dame-jeanne de dix okas 7 de vin.

Toutes ces bonnes choses allèrent combler des vides qui, sûrement, ne sont pas faits pour donner courage. Les haïdoucs aiment peu les jeûnes et les prières. Floarea elle-même nous tint compagnie, quoique à son habitude elle picorât comme une authentique domnitza.

Pendant ce temps, le soleil nous faisait ses adieux en perçant brusquement la couche du brouillard. Des lames rouges superposées labourèrent le ciel à l’horizon. Quelques rayons se glissèrent parmi les troncs des arbres et dorèrent nos visages. Élie les accueillit aux sons étouffés de sa flûte.

Notre capitaine se leva, ouvrit sa balle et en tira les vêtements les plus chers : manteau d’hermine, large pantalon de soie brodée, tel que le portent les femmes turques à la place des jupes ; veston court de velours, fichu persan orné de papillons d’or. Elle se para de toutes ses bagues et du diadème, et glissa dans sa ceinture un poignard dont la pointe était empoisonnée.

Comme fils d’une si grande dame, je fus invité à mettre mon bonnet d’astrakan, mes bottes de cuir russe verni, et à ajuster ma mise à la circonstance. Spilca et Élie camouflèrent eux aussi leur tenue et en firent quelque chose d’aussi « brave » que possible, mais ils bourrèrent leurs ceintures de pistolets et de coutelas. Par dessus les manteaux, eux seuls devaient porter des fusils, bien en vue et très honnêtement, comme en porte n’importe quel homme de la suite d’un richard, en voyage sur des routes incertaines.

La nuit plongea le monde dans l’obscurité.

— Couvrez le brasier avec de la cendre, dit le capitaine.

Peu après, nos quatre montures prenaient le chemin du monastère.

C’était une vaste bâtisse rectangulaire, entourée de murailles et édifiée sur une hauteur, loin de toute habitation. On n’apercevait aucune lumière, que ce fût dans la cour des travaux ou dans celle des visiteurs.

Nous frappâmes à la porte de cette dernière qui s’ouvrait à tout venant désireux de passer une nuit à l’arkhondarie 8. Une cloche sonna pour nous annoncer, puis le portail, lourdement chargé de ferrures, tourna sur ses gonds et un moine, lanterne à la main, nous ouvrit passage.

Tenant les chevaux par le mors, nous entrions dans la cour, quand, soudain, à la faible lumière du falot, un diable surgit devant nous – et nous crûmes vraiment au diable, tout haïdoucs que nous étions ! Le moine, embarrassé par notre frayeur, nous expliqua :

— C’est un tzigane esclave qui s’était enfui ; rattrapé, on lui a mis les fers, comme c’est l’usage dans le pays.

Ces fers et cet usage – dont nous avions entendu parler – étaient ni plus ni moins qu’une barbarie : le tzigane qui se tenait devant nous, un colosse, n’avait plus rien d’humain. Des cornes en fer, énormes, lui montaient des deux côtés de la tête. Elles étaient rivées à un cercle également en fer, qui lui serrait le crâne au niveau du front, et ce cercle, pour qu’il ne fût pas enlevé, était à son tour fixé, au moyen de deux lames verticales, à un autre cercle qui lui entourait le cou.

L’homme traînait en outre une longue chaîne à sa cheville droite ; l’autre extrémité était fixée au mur, près de sa niche.

Et le malheureux devait vivre dans cet état-là, faire son service et dormir la nuit martyrisé par ses cornes et leur appareil.

Notre amie le considéra longuement, frémissant de colère. Il nous regardait aussi, avec des yeux humains, mais Dieu sait ce qui se passait dans sa cervelle ! Son corps d’Hercule, sculptural et presque nu, était répugnant de saleté. De grosses moustaches, noires comme tout le reste de son visage, lui tombaient jusque sur la poitrine.

Le moine referma le portail, conduisit nos bêtes à l’écurie et nous demanda de le suivre. Floarea le pria de nous annoncer au supérieur.

— Sa Sainteté ne reçoit plus aujourd’hui, répondit le concierge.

— Veuillez aller lui dire que c’est joupîneassa 9 Floritchica de Snagov qui lui rend visite. Il nous recevra.

L’envoyé partit à petits pas, son falot à la main, mais lorsqu’il fut au milieu de la cour, rebroussa chemin :

— Suivez-moi jusqu’à la salle d’attente ; c’est trop loin pour que je fasse deux fois le chemin, au cas où vous seriez reçus.

Nous traversâmes un long couloir qui sentait le moisi, puis une interminable galerie qui aboutissait à un réfectoire plein de placards et d’armoires, et enfin nous nous trouvâmes dans la salle d’attente, pièce faiblement éclairée par deux veilleuses.

Ici, le terrible imprévu dont parlait Floarea éclata comme un coup de foudre : au moment de nous quitter pour entrer chez le prieur, le moine souleva le falot au niveau de nos visages et nous examina indiscrètement. Son regard rencontrant celui de Spilca, les deux hommes écarquillèrent les yeux et firent un mouvement de recul, mais rien que le temps d’une seconde, puis le concierge baissa la tête et disparut par une porte.

Restés seuls, Spilca se frappa les deux joues avec les mains et nous chuchota entre les dents :

— Nous sommes perdus ! Ce moine me connaît du mont Athos, où j’ai tué mon prieur qui était aussi le sien ! Il va me dénoncer !

Sa consternation nous rendit muets pendant quelques instants… Élie eut tout juste le temps de souffler au capitaine :

— Garde le calme, nous ferons le nécessaire ; nos hommes seront bientôt sous les murs du monastère.

La porte s’ouvrit. Le père Kiriac apparut, enveloppé dans un long manteau de bure, tête nue. C’était un gros bonhomme ventru ; visage roux, sanguinaire ; regard d’épileptique.

Feignant une courtoisie qui déguisait à peine son inquiétude, il s’exclama, d’une voix cassée de buveur oisif :

— Tiens !… Floritchica ! Ou : domnitza de Snagov, ainsi que paysans et boïars vous appelaient autrefois ! Entrez donc ! Quant à la compagnie de madame, elle voudra bien suivre le frère concierge.

(En prononçant le mot « compagnie », il plongea son regard dans les yeux de Spilca.)

— Dans cette compagnie, répliqua Floarea, ce jeune homme est mon fils Jérémie : si cela ne vous contrarie pas trop, j’aimerais le garder près de moi.

— Ah ! Votre fils ? Vous en aviez un ? Je l’ignorais. Eh bien, qu’il attende une minute dans cette salle. Entrez, vous, d’abord.

Il se tint sur le pas de sa porte et ne nous donna pas la bénédiction d’usage.

Floarea passa calmement dans la chambre du prieur, qui ferma la porte.

Maintenant, nous savions ce qu’il nous restait à faire ; mais le concierge le savait-il ?

Immobile, un instant, le menton collé à la poitrine, il avait l’air de songer en contemplant le sol qui devait l’engloutir avant que la minute donnée par le prieur se fût écoulée – et brusquement il se mit à courir à menus pas, suivi par Spilca et Élie, traversa la salle d’attente, puis le réfectoire, et voulut ouvrir la porte de la galerie.

Là !

D’un bond de panthère, Spilca lui sauta dessus et le bâillonna. La seconde suivante, son cœur recevait le coutelas d’Élie, sans un cri, sans un gémissement.

On lui arracha la clef du portail. Le corps en convulsions fut aussitôt jeté dans un placard. Et les deux amis s’enfuirent vers le salut.

De la salle d’attente – craignant d’un instant à l’autre la réapparition du prieur – je regardai la scène brève de l’assassinat avec la tranquillité de l’homme qui suit des yeux le jeu d’un chat jouant avec sa pelote. Quand ce fut fini, je fermai la porte du réfectoire et pris place.

Au bout d’un petit quart d’heure, « Sa Sainteté » ouvrit et m’appela :

— Je ne vous ai pas fait trop attendre ? me dit-il d’un ton bourru, glacial, qui m’étonna, tellement je le trouvai méchant.

Sa figure, également, avait jeté son masque d’amabilité voulue. Que s’était-il passé ? J’eusse donné le ciel et la terre pour le savoir, mais au coup d’œil que j’échangeai avec Floarea – pour lui annoncer que tout était en règle – je ne pus rien deviner.

Nous étions dans une salle de réception-bibliothèque dont l’extrême simplicité, plutôt l’incommodité, ne prouvait autre chose sinon l’affectation de pauvreté habituelle aux ecclésiastiques. Au milieu, une grande table en bois vermoulu et des chaises boiteuses.

Le prieur s’assit et m’invita à faire de même, puis, s’adressant à Floarea :

— Il y a longtemps que vous êtes rentrée de Constantinople ? demanda-t-il, en regardant agressivement à travers ses sourcils touffus et roussâtres.

— Quelques mois…

— C’est, si je ne m’abuse, en compagnie de l’archonte Samourakis, que vous êtes rentrée ?…

— Pourquoi cette question ?

— Parce que l’archonte a été un bon ami à moi…

— Eh bien, oui : nous sommes venus ensemble…

— … Et c’est ensemble que vous avez habité dans sa maison, près du Sereth – pas ?

Notre amie sentit le désastre et l’accepta avec calme :

— Je m’aperçois, père Kiriac, qu’après m’avoir proposé tout à l’heure de coucher avec vous, c’est à un vrai interrogatoire que vous me soumettez en ce moment !

— C’en est un, chère domnitza de Snagov, et vous m’expliquerez le mystère de cette aventure qui coûta la vie à l’archonte.

— Je n’ai rien à vous expliquer…

— Nous verrons ça !

Comme il était assis près de la porte par laquelle nous venions d’entrer, il se leva mollement, en ferma la serrure et mit la clef dans sa poche, geste qui me fit porter la main à mes pistolets, mais Floritchica, par un signe rapide, me désapprouva. Et ce fut avec raison, car, au même moment, une porte à deux battants s’ouvrit derrière nous et quatre hommes apparurent. Ils nous ligotèrent en un clin d’œil. Nous n’opposâmes aucune résistance.

Debout au milieu de la salle et sombre comme un bourreau, le prieur crut nous foudroyer avec ses yeux d’oie. Floarea lui dit :

— Avez-vous connu, il y a six ans, une jeune fille de Bissoca, appelée Angelina ?

— Peut-être…

— C’est en employant des moyens analogues à ceux-ci que vous avez vaincu sa résistance à vos grâces ?

— Pas tout à fait…

— Et vous ne croyez pas qu’en me prenant pour une Angelina, vous pourriez vous casser les dents ?

— Je ne vois pas très bien comment, car, à l’heure qu’il est, vos deux compagnons doivent avoir déjà avoué le but de votre visite au monastère Orbou. Je serais moins dur avec vous qu’on ne l’a été, peut-être, avec eux, si vous vouliez avouer dès à présent votre part d’impiété dans l’assassinat de l’archonte Samourakis.

— Ma part d’impiété ? C’est vous qui parlez d’impiété ? Vous, qui ravissez des jeunes filles, les violez et les assassinez ? Vous, qui faites tomber des têtes et qui écrasez des populations innocentes ? Vous, qui mettez des cornes en fer à des êtres qui vous servent et que Dieu a doués de la parole ? C’est toi qui parles d’impiété, toi ! Saloperie monacale !

Je n’ai jamais vu Floarea Codrilor si belle qu’à ce moment-là, les mains attachées derrière le dos, le visage embrasé par la colère, la tête, parée du diadème, fièrement lancée en arrière, ses yeux noirs agrandis et étincelants.

Blême, le prieur demanda des ciseaux. Assise sur la chaise, la haïdouque ne broncha pas. Il lui ôta le diadème et le manteau, coupa ses vêtements depuis la nuque jusqu’en bas, écarta les lambeaux et, exhibant le dos nu, cria à un de ses geôliers, qui tenait un nerf de bœuf à la main :

— Frappe, une fois !

Puis, regardant Floarea dans les yeux :

— Il est inutile de faire du tapage : ici l’on n’entend que le bruit que je veux, moi, qui soit entendu !

La bête frappa sans pitié. Une trace rouge, qui devint aussitôt bleue, apparut en travers des omoplates.

Pas un murmure. Seul le corps trembla…

Je fus fier d’être le fils d’une telle femme !

— Avoue, aventurière ! hurla le saint homme.

Point de réponse.

Un signe du supérieur fut suivi d’un second coup, qui secoua la suppliciée. La première enflure, crevée en deux endroits, fit gicler le sang abondamment.

Toujours pas de cri. Ah, combien grand était mon désir de la remplacer, et lui prouver que, moi aussi, j’étais haïdouc !

Face à l’armoire vitrée, garnie de livres saints, notre capitaine méditait, peut-être, à tant de sagesse miséricordieuse tournée en instrument de torture, quand la poignée de la porte qui donnait sur la salle d’attente bougea doucement.

Le bourreau perçut le faible bruit de la serrure et tressaillit :

— C’est toi, Marco ? Qu’est-ce qu’il y a ?

La réponse, immédiate, fut une détonation qui ébranla le bâtiment : la porte vola contre le prieur, qui fut renversé, et, sur la porte, on vit allongée la masse noire du tzigane « cornard », derrière lequel pénétraient les haïdoucs. Le coup et l’ahurissement furent tels que personne n’eut le temps de se demander ce qui venait de se passer. Munis de sacs et de cordes, le tzigane d’un côté, nos compagnons de l’autre, eurent vite fait de garrotter le prieur et ses quatre chenapans, de leur envelopper la tête jusqu’à les étouffer. Et à peine ce travail accompli, l’esclave, lâchant son maître, se livra aussitôt à un massacre tel que je n’en ai jamais vu de semblable dans ma vie de haïdouc : faisant tournoyer dans sa main, comme une fronde, la lourde chaîne qu’il traînait à sa cheville une heure auparavant, il la précipita, à coups répétés, sur les crânes des quatre sbires qui gisaient à terre. Sacs, os et cervelle ne firent bientôt plus qu’un hachis horrible. Puis, sans souffler mot, l’épouvantable démon revint au prieur, sa vengeance capitale, lui arracha les chiffons, mit la tête à nu, et, un genou sur la poitrine, face contre face, ses énormes pattes commencèrent une sorte d’étranglement par petits coups. Le moine tyran semblait à demi mort : quand la pression durait trop, ses yeux restaient longtemps fermés avant de se rouvrir. En ces instants-là, le tzigane bondissait par toute la chambre, se jetait sur sa victime, lui mordait le nez, les oreilles, la gorge, et le piquait avec tant de furie de ses cornes de fer qu’il se blessa lui-même au front avec l’appareil et que le sang lui ruisselait sur le visage.

À la fin, empoignant sa chaîne, il lui broya la tête.

Pendant ce temps, nos amis nous libéraient les mains et fouillaient l’appartement du père Kiriac, où un gros butin les attendait.

Les cloches du monastère Orbou appelaient les moines à la prière de minuit, quand notre troupe, enrichie de dix mille ducats et d’un ancien esclave délivré de ses cornes, prit le chemin de sa destinée.

Seule Floritchica avait de quoi se plaindre un peu.

q