‹ Les réprouvés et les élus (t.2)Chapitre 10 sur 28 · X.

X.

L’agneau blanc.

Obéissant à l’invitation de madame de Luxeuil, Marcel avait d’abord indiqué à Honorine les fleurs les plus rares, en joignant quelques explications; mais il s’aperçut bientôt, que, tout en lui prêtant une attention polie, la jeune fille cueillait de préférence les fleurs les moins précieuses et les mieux connues. Il lui en fit la remarque avec un sourire.

--C’est que celles-ci sont de vieilles amies, répondit Honorine en souriant à son tour; je les connais depuis mon enfance, et elles ont pour elles le souvenir, tandis que les autres n’ont que leur beauté.

--Alors je me tais, reprit de Gausson; je me reprocherais de porter la plus légère atteinte à cette fidélité d’affection; mais puisque vous cherchez des souvenirs, en passant de l’autre côté de cette charmille, vous trouverez une tonnelle de clématite et de rosiers du Bengale pareille à celle du Sacré-Cœur.

--Comment savez-vous cela? demanda Honorine étonnée.

--Autant qu’il m’en souvient, reprit Marcel, on la trouvait à droite du grand préau à quelques pas d’une corbeille d’hortensias...

La jeune fille parut stupéfaite.

--Mais vous avez donc visité le jardin du couvent? s’écria-t-elle.

--J’étais bien enfant, reprit de Gausson; cependant tout m’est encore présent. Il y avait alors, au bout du jardin, une petite serre couverte de chaume.

--Elle y est encore! s’écria Honorine, heureuse de trouver quelqu’un qui connût les lieux où elle avait été élevée.

--Plus bas on voyait des couches pour semis...

--Justement. Ah! vous n’avez rien oublié.

--C’est que moi aussi j’ai laissé là un souvenir, dit Marcel doucement. Cette visite au Sacré-Cœur se rattache à une des sensations les plus charmantes de mon enfance.

Honorine le regarda avec une expression de curiosité timide.

--Vous aviez peut-être au couvent... quelque parente? demanda-t-elle.

--Personne, répondit de Gausson; mais ma mère connaissait la supérieure, et ne manquait jamais de lui rendre visite lorsqu’elle passait à Tours. A l’un de ces voyages je l’accompagnais, et elle me conduisit avec elle.

--Il y a longtemps alors?

--J’avais environ neuf ans. La prieure, après m’avoir fait beaucoup de caresses, appela une petite fille de cinq ans au plus, et nous envoya jouer tous deux dans l’enclos. La première enfance a, encore plus que la jeunesse, ces élans de sympathie instinctive qui font nouer une amitié au premier coup d’œil. Au bout de quelques minutes la petite fille et moi nous nous aimions sans avoir encore eu le temps de nous connaître. Elle me fit visiter tout le parc en me montrant le chariot dans lequel on la traînait, la balançoire faite pour elle, le petit jardin qu’on lui cultivait, et chaque fois elle me répétait:--Tout cela sera maintenant pour nous deux! Je tâchais de répondre à cette générosité enfantine par mes jeux et mes caresses. Je l’enlevais dans mes bras et je courais en l’emportant à travers les pelouses; je cueillais les fleurs trop hautes pour ses mains; j’écartais de ses pas les pierres et les ronces; je l’appelais ma petite sœur et elle me répondait en m’appelant son frère! Notre ivresse de joie ne fut interrompue que par l’apparition de la supérieure et de ma mère.

--On venait vous chercher, peut-être? demanda Honorine visiblement intéressée par le récit de Marcel.

--Précisément, reprit-il, mais au premier mot de séparation, la petite fille me saisit dans ses deux bras, en s’écriant qu’elle voulait me garder, que j’étais son frère et que j’avais promis de ne plus la quitter. Tous les raisonnements et toutes les caresses de la prieure restèrent d’abord inutiles. Ce fut seulement sur la promesse de mon prochain retour qu’elle consentit à s’apaiser. Mais au moment où nous allions la quitter, elle nous échappa tout à coup et disparut dans le jardin.

--Et elle ne revint pas? interrompit Honorine, dont la curiosité semblait s’accroître à chaque instant.

--Elle revint au contraire, continua de Gausson, mais portant en faisceau, dans ses petits bras, les plus belles plantes de son jardin arrachées dans leur fleur et elle s’écria, en me les présentant:--Tiens, mon frère, tu planteras tout cela chez toi pour te rappeler que tu as promis de revenir.

Honorine poussa un léger cri.

--Je ne pourrais dire ce que ces paroles et cette action me firent éprouver, ajouta Marcel, mais tout mon cœur se fondit. Je courus à la petite fille et je me mis à l’embrasser en sanglotant. Dans ce moment j’aurais tout sacrifié, tout quitté pour demeurer près d’elle. Il fallut nous séparer de force, et le soir même je quittai Tours avec ma mère.

--Et vous n’avez jamais revu cette enfant? dit vivement Honorine, chez qui la fin du récit de Marcel semblait avoir éveillé une émotion confuse.

--Jamais, dit le jeune homme avec tristesse. Ma mère mourut quelques mois après; je fus envoyé au collége, et je n’entendis plus parler du couvent de Tours. Aussi, cette rencontre a-t-elle conservé tous les caractères d’un souvenir d’enfance. Précis et entier pour ce qui devait me frapper alors, il est resté incomplet sur tout le reste. Je me rappelle les lieux, les paroles de la petite fille, son costume; mais je ne pourrais dire quels étaient ses traits, et j’ignore son nom; tout ce dont je me souviens, c’est que la supérieure l’appelait l’_agneau blanc_.

Honorine laissa tomber les fleurs qu’elle avait cueillies.

--L’_agneau blanc_! s’écria-t-elle, mais c’était moi!

Marcel fit un pas en arrière.

--Quoi! dit-il, cette enfant à cheveux blonds et en robe bleue que la prieure appelait sa fille?...

--C’était moi! reprit Honorine; seulement le temps a bruni la chevelure et mis un terme au vœu qui m’imposait le vêtement couleur de ciel; mais le surnom que m’avait fait donner ma prédilection pour l’agneau représenté dans le tableau de saint Jean, m’a été conservé jusqu’à mon départ du couvent; vous pouvez le demander à ma tante.

--Oh! je vous crois! interrompit de Gausson, qui continuait à la regarder avec un mélange d’étonnement et de joie, oui, ce doit être vous... quoique grandie, changée, je n’ose dire embellie, vous pourriez croire à une flatterie vulgaire. Ah! cette rencontre doit être mise au nombre des bonheurs inespérés et je devrais en remercier Dieu!

Il y avait tant de saisissement dans l’accent du jeune homme qu’Honorine elle-même en fut troublée: elle ne trouva à répondre que quelques mots entrecoupés, et, pour se donner une contenance, elle se mit à relever les fleurs qui lui étaient échappées. Marcel la regarda faire sans songer à l’aider. Il était tout entier à l’émotion de cette reconnaissance inattendue.

--Ainsi, ce que nous nous étions promis, le hasard l’a fait, dit-il après un instant de silence, nous nous revoyons! mais seuls tous deux, et privés des protectrices que nous avions à notre première entrevue.

--Ah! c’est là le triste nuage placé entre le présent et tous les souvenirs, dit Honorine dont les yeux devinrent humides.

--Oui, continua de Gausson, et ce n’est point le seul changement apporté par le temps. Alors nous étions des enfants dont le cœur s’ouvrait sans contrainte, maintenant nous avons grandi et nous devons le tenir fermé. Il y a quinze ans j’étais le frère de l’_agneau blanc_, aujourd’hui je ne suis plus qu’un étranger pour mademoiselle Honorine Louis.

--Je ne puis regarder comme étrangers les amis de ma tante, fit observer la jeune fille avec embarras.

--Ah! je ne veux pas m’appuyer de ce titre, reprit vivement de Gausson; je suis une connaissance trop nouvelle pour oser me mettre au nombre des amis de madame de Luxeuil, et ce n’est point à elle que je puis devoir la bienveillance de sa nièce!... Non, je ne veux faire appel qu’aux souvenirs échangés tout à l’heure, à ces quelques heures passées dans les jardins du couvent, à ces fleurs arrachées que vous veniez m’offrir et dont je ne vous ai point encore payé le sacrifice! c’est au nom de ce passé que je vous prie de retrouver un peu de votre sympathie d’autrefois, de ne pas me confondre avec la foule des admirateurs que le monde va vous envoyer, de me recevoir enfin comme un _candidat à votre amitié_. Je ne demande rien de plus, et si ma prière vous semble étrange, ne vous arrêtez ni à sa forme, ni au lieu où je vous l’adresse, ni à l’heure choisie! il est des instants où l’on ne peut retenir ce que l’on sent; croyez seulement à sa sincérité!

--J’y crois, Monsieur, dit Honorine, dont le regard s’était arrêté avec une confiance pour ainsi dire involontaire sur les nobles traits du jeune homme.

--Alors c’est assez, reprit-il d’un ton d’émotion contenue; quant à l’amitié que je sollicite, c’est à moi de la mériter.

Il s’inclina respectueusement et rejoignit madame de Luxeuil qui rentrait avec le marquis et le docteur.

Marcel de Gausson fut fidèle à l’espèce de programme qu’il s’était imposé à lui-même. Bien qu’il cherchât toutes les occasions de voir Honorine et qu’il montrât ouvertement son attachement pour la jeune fille, ses manières ne sortirent jamais des limites de la plus scrupuleuse convenance; ses assiduités avaient quelque chose de calme et de respectueux qui ne pouvait faire naître d’autre idée que celle d’une amitié désintéressée. Il ne flattait point Honorine, il ne lui parlait jamais de lui-même; il se montrait dévoué sans bruit et tendre sans mollesse. A le voir près de l’orpheline, avec la gravité un peu exagérée des hommes jeunes qui ont pris la vie au sérieux, on eût dit un de ces frères aînés dont l’affection réunit le double caractère du père et de l’ami. Telle était, du reste, la simplicité et la loyauté visible de sa manière d’être vis-à-vis de la jeune fille, que l’on parut à peine y prendre garde; ceux qui s’en aperçurent n’y virent qu’une _originalité_ à laquelle la conduite précédente de Marcel les avait préparés.

Ce n’était point, en effet, la première fois qu’il sortait des habitudes reçues pour suivre naïvement ses inclinations. Il y avait déjà longtemps que de Gausson s’était fait, à force de naturel, une réputation d’excentricité: mais cette excentricité demeurait si modeste, si inoffensive que nul ne songeait à l’attaquer, et il y avait tant de grâce dans sa droiture qu’on la pardonnait. Son courage et son adresse étaient d’ailleurs connus dans le monde d’oisifs qui l’entouraient: on savait qu’au besoin il pouvait défendre sa loyauté contre le sarcasme ou la calomnie, et cette assurance donnait aux malveillants une prudente indulgence: au total, Marcel de Gausson avait su se faire une position véritablement exceptionnelle; il avait pu rester impunément sincère, pur et dévoué au milieu d’une société de mensonge, de vice et d’égoïsme.

Honorine qui avait accepté d’abord son amitié avec un peu de réserve, finit par s’y abandonner en toute confiance et par y trouver une inexprimable douceur. Elle était arrivée à ce moment de la vie où le cœur des jeunes filles, à peine sorti des limbes de l’adolescence, se prépare, pour ainsi dire, à l’amour par les exaltations de l’amitié. Celle de M. de Gausson était suffisante pour occuper l’âme d’Honorine sans éveiller en elle de troubles ni de remords; elle y trouva tout ce qu’elle désirait alors. Marcel devint son conseiller dans toutes les incertitudes; elle l’interrogeait comme elle eût interrogé autrefois sa mère adoptive; elle avait besoin de son approbation pour s’approuver elle-même.

Cependant il existait un confident encore plus vénéré, auquel elle adressait ses confessions plus intimes, c’était le portrait de sa mère!

Elle l’avait fait descendre du garde-meuble où il était relégué et l’avait placé dans sa chambre, vis-à-vis de son lit. Mais ne voulant point que l’habitude détruisît la puissance de cette douce image, elle la recouvrit d’un rideau qui la cachait tout entière. C’était seulement le soir, lorsqu’elle se trouvait seule et prête à se livrer au sommeil, que la jeune fille venait demi-nue, comme une enfant qui réclame le baiser de sa mère, s’agenouiller devant le portrait découvert. Alors, l’œil fixé sur ce jeune et tendre visage, elle repassait tout bas ses actions, ses pensées du jour en demandant après chacune d’elles:

--Ma mère, es-tu contente?

Et sa conscience donnait à la chère image, selon le souvenir qu’elle venait d’invoquer, une expression d’encouragement ou de blâme!

Ainsi soutenue par une double protection, Honorine se laissa aller sans inquiétude au courant de sa nouvelle vie.

Les rapports journaliers avaient fini par amortir les exagérations de tendresse de madame de Luxeuil, qui s’étaient insensiblement transformées en une bienveillance assez indifférente; mais la liberté complète laissée à Honorine lui suffisait. Heureuse, elle ne chercha pas rigoureusement la part que sa tante pouvait avoir dans ce bonheur, et elle lui en tint compte comme si elle y eût contribué autrement qu’en le permettant.

Celui qui avait éveillé ses soupçons contre la comtesse ne lui avait d’ailleurs fait parvenir aucun avertissement. Une première fois Honorine avait cru le reconnaître, à la promenade, sous un costume de bourgeois, et une seconde fois, à la porte même de la villa, déguisé en marchand colporteur; mais dans l’une et l’autre occasion il s’était si rapidement éclipsé que la jeune fille doutait elle-même de la réalité de ces apparitions.

Quant à la scène du portrait, elle ne se la rappelait qu’avec angoisse, comme un souvenir confus et pénible. Plus elle s’éloignait du moment où cette scène avait eu lieu, plus l’émotion qu’elle lui avait causée s’effaçait, et plus les circonstances lui en semblaient inexplicables. Il y avait même des moments où elle revenait sur ce qu’elle avait cru alors et mettait en doute les droits de Marc à sa confiance.