XVIII.
Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le conseiller de Vercy, tuteur d’Honorine, pour demander leur autorisation; mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d’avance le mariage à tous les amis de la famille.
De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant sur l’intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour qu’il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu’il étudiait cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la séparait de son cousin.
Son dernier entretien lui avait d’ailleurs persuadé que son amour était compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu’au moment où la nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil.
Ce dernier, dont les soupçons s’étaient portés naturellement sur Marcel, lors du premier refus d’Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L’expérience du monde l’avait accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où le courage est dans l’impassibilité. Comprimant donc la violence de sa douleur, il ne songea plus qu’à voir Honorine afin de s’expliquer avec elle.
L’union annoncée était trop inattendue pour qu’il n’y soupçonnât pas quelque surprise ou quelque piége; mais la difficulté était d’arriver jusqu’à la jeune fille. Dans nos mœurs, pleines de contraintes et de fausses apparences, l’usage a établi une séparation presque absolue entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s’étudier, de se connaître. C’est seulement à la dérobée, et par rencontre, que le jeune homme et la jeune fille peuvent échanger librement leurs pensées. Hors ces hasards inespérés, tous deux ne doivent se voir qu’à travers la famille, espèce de voile placé entre leurs âmes, comme on en place ailleurs entre leurs yeux.
De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu’à Honorine: il la trouva toujours surveillée, entourée. Madame de Luxeuil avait redoublé de précautions et la quittait à peine. Vingt fois Marcel fut sur le point de s’adresser ouvertement à la jeune fille pour demander à l’entretenir seule un instant, et toujours le joug de l’usage le retint.
Aucune promesse ne lui avait été faite d’ailleurs; il ne pouvait même se recommander d’un aveu reçu! Son amour et celui d’Honorine, visibles pour tous deux, n’étaient point sortis de ce premier crépuscule qui donne tant de charme à la passion naissante; ses droits pouvaient être sentis mais non formulés. Une lettre eût été impuissante à les traduire; pour les faire valoir, il fallait toute l’indépendance d’un long épanchement.
Marcel continua à en chercher l’occasion, mais les jours se succédèrent sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin que l’heure d’une explication était passée; dans tous les cas, inutile peut-être, elle devenait inopportune et impossible après un si long retard.
La jeune fille, du reste, semblait elle-même la fuir. Tremblante à l’aspect de Marcel, elle évitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci finit par croire qu’il s’était trompé. Il se dit que tout ce qui avait eu lieu était un de ces jeux de cœur dont la plupart des jeunes filles s’amusent quelques jours, essais de romans sans portée et sans suite, auxquels elles renoncent en même temps qu’aux longues correspondances et aux amies du couvent.
Cette pensée fut un trait aigu qui s’enfonça au plus profond de son âme; ne pouvant en supporter la douleur, il résolut d’y échapper par la fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernière fois.
Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux; Arthur, Marquier et de Cillart causaient à l’autre bout du salon.
Au moment où on l’annonça, madame des Brotteaux s’écria avec plus de vivacité que d’habitude.
--Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge!
Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais elle continua:
--Non, non, je veux qu’il donne son avis, lui qui vous connaît bien et qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez.
Le jeune homme s’approcha en demandant de quoi il s’agissait.
--C’est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la décider, nous avons besoin de toutes vos lumières.
--Ne l’influencez pas! reprit Hortense, il faut qu’il donne son opinion franchement. Il s’agit de la corbeille de noces.
Les lèvres de Marcel se serrèrent, et sa main pressa convulsivement les bords du chapeau qu’il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander quelle était la difficulté à juger.
--Faites-moi d’abord le plaisir de regarder cette chère petite, dit madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine.
Le regard de Marcel suivit la direction indiquée, et rencontra celui de la jeune fille, qui rougit, s’efforça de sourire, puis baissa les yeux avec une affreuse palpitation de cœur.
--Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant, dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le bleu?
--En vérité, Madame, dit de Gausson avec effort, vous présumez trop de mon observation ou de mon goût; je craindrais que mon avis ne détruisît la bonne opinion que vous voulez bien en avoir.
--C’est une défaite, répondit Hortense avec insistance, je veux savoir quelle est la couleur que vous préférez voir à Honorine.
--La couleur que je préfère, répéta lentement de Gausson, en jetant vers la jeune fille un regard ému.
--Précisément; est-ce le rose?
--Non, Madame.
--Alors c’est le bleu! s’écria-l-elle en se tournant triomphante vers madame de Luxeuil; vous le voyez, chère comtesse, il est de mon avis.
--Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s’étaient pour ainsi dire oubliés sur Honorine; c’était la couleur que Mademoiselle portait la première fois que je la vis... chez la prieure...
Bien que ces mots eussent été prononcés sans intention apparente, il y avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n’échappa point à la jeune fille. C’était à la fois de la tristesse, de l’amour et du reproche. Elle sentit son cœur défaillir.
Madame de Luxeuil avait également paru frappée, non de l’accent de Marcel, mais de ses paroles.
--Vous aviez vu ma nièce avant son arrivée à Paris? demanda-t-elle.
--En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans.
--Douze ans!... Ah! vous étiez des enfants alors, reprit la comtesse soulagée; je m’étonne seulement qu’Honorine ne m’ait jamais parlé de cette rencontre.
--C’était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle, fit observer de Gausson, avec une légère nuance d’amertume.
--Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire miraculeuse. Croiriez-vous qu’il reconnaissait tous les villages, lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la Normandie?
--J’y ai été élevé, répondit de Gausson; je l’ai vingt fois parcourue en tous sens...
--Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse! Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins horribles... où l’on est obligé d’aller à pied! J’ai cru en mourir.
--M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de Luxeuil.
--Laissez donc, je voudrais le voir forcé d’y habiter.
--Votre souhait va s’accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans quelques jours pour la Normandie.
--Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.
--Je venais vous faire ma visite d’adieux.
Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé par de Gausson l’avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de départ acheva de briser son courage. L’idée qu’elle ne verrait plus Marcel et qu’il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout le reste. L’exaltation de dévouement qui l’avait jusqu’alors étourdie, fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant tout à de Gausson.
Un nouvel incident vint traverser cette tentation.
Pendant l’entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les visiteurs réunis à l’autre extrémité du salon, avaient continué, de leur côté, une conversation qui était devenue de plus en plus animée. Marquier en semblait le héros, et, à la multiplicité de ses gestes et de ses affirmations, il était facile de deviner qu’il avait à vaincre l’incrédulité d’une partie de ses auditeurs.
--Quand je vous répète que je le tiens du caissier! s’écria-t-il enfin; qu’il a reçu les deux cent mille francs; qu’il les a comptés!
--Qu’y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, étonnée de la chaleur du banquier.
--Ah! pardieu il faut raconter la chose à ces dames, s’écria de Cillart en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman.
--Je soutiens que c’est une histoire, répliqua celui-ci, et j’offre au capitaine de parier cent louis.
--N’acceptez pas! interrompit Arthur; s’il veut parier, c’est qu’il est sûr de gagner.
--Mais de quoi s’agit-il enfin? reprit la comtesse.
--Mon Dieu! d’une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la comtesse doit avoir entendu parler de l’auteur de _l’Avenir dévoilé_?
Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du côté d’Honorine.
--Oui est-ce qui ne connaît pas ce vieux rêveur? reprit de Cillart, en haussant les épaules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement à tout le monde, moi-même j’en ai reçu.
--Avec l’épigraphe latine invariable: _Omnis omnibus_.
--Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne l’appelaient que le duc _omnis omnibus_.
--Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n’en veux pas d’autre.
--Va pour _omnis omnibus_, reprit Marquier en riant; voici ce que je racontais de lui à ces Messieurs.
A l’époque où le duc était encore riche, il avait pour ami M. de Lannaut, le père des banquiers actuels, qui était aussi dans les affaires. Il paraît même que le bonhomme goûtait les idées du duc, et qu’il rêvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours eu quelque chose de détraqué dans cette famille....
--Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal à l’aise et impatientée du récit de Marquier.
--Enfin, continua celui-ci, à force de s’occuper des affaires de la société, le père Lannaut laissa les siennes se déranger, de sorte qu’un beau jour il se trouva avec un passif qui dépassait son actif de près de cent mille écus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de tout, la faillite était inévitable. Alors, ne sachant plus où trouver du secours, ruiné, déshonoré, il perdit la tête et prit la fuite. Il avait déjà rejoint le Havre où il allait s’embarquer, quand il reçut une lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets présentés avaient été payés.
--Payés! s’écria Honorine, qui, distraite d’abord, avait fini par écouter malgré elle et par s’intéresser.
--Intégralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu.
Toutes les femmes poussèrent une exclamation.
--Voilà où nous tournons au conte de fée, dit de Cillart.
--Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n’était autre que le duc _omnis omnibus_, qui, de retour d’un petit voyage, avait appris, du caissier lui-même, la fuite de Lannaut, et s’était immédiatement dépouillé de tout ce qu’il avait de fonds disponibles chez son notaire.
--Mais vous passez le plus merveilleux! s’écria Cillart; c’est que votre duc avait exigé le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut est mort sans savoir à qui il devait ces deux cent mille francs.
--Mais il ne les devait pas! s’écria Marquier; je vous ai déjà dit qu’il n’y avait eu ni acte ni reçu.
--Eh bien! je déclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis croire à une pareille folie.
--Vous avez tort, reprit sérieusement de Gausson; j’ai connu le notaire entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis longtemps, tous les détails de cette affaire.
--Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de Cillart.
Celui-ci plia les épaules.
--Alors, je n’ai qu’un mot à répondre, dit-il, c’est qu’_omnis omnibus_ était un échappé de Charenton.
--Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent mille francs!
--Encore s’il eût demandé un reçu, ajouta Marquier.
--Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de Luxeuil avec le désir évident de mettre fin à cette conversation; il serait plus généreux de ne point les rappeler et d’imiter le charitable silence de M. de Gausson.
--Je voudrais pouvoir accepter l’approbation de madame la comtesse, dit celui-ci, en s’inclinant avec gravité; mais je ne l’ai point méritée, et si je garde le silence, c’est que loin de pouvoir m’associer aux anathèmes dont le duc est l’objet, je ne pourrais exprimer pour lui que de l’admiration.
L’étonnement parut général.
--Quoi! s’écria de Cillart, même pour le cadeau des deux cent mille francs?
--Pour lui surtout, reprit Marcel en s’animant, car ce que M. Marquier ne vous a point dit, c’est que l’homme sauvé par le duc était un de nos industriels les plus ingénieux et les plus hardis; que sa ruine arrêtait vingt tentatives dont la réussite pouvait enrichir le pays; qu’elle réduisait à la misère plusieurs centaines de familles; que la prévenir enfin, n’était pas seulement un acte d’ami, mais de bon citoyen. Il fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystère de sa généreuse assistance que parce qu’il savait M. Lannaut capable de la refuser et de préférer, dans son découragement, une ruine immédiate à des obligations qu’il eût craint de ne pouvoir remplir.
--C’est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mangé un million! dit Marquier en ricanant.
--Et qu’il a fini par l’hôpital, ajouta de Cillart.
--Tandis que les fils Lannaut ont équipage et qu’ils se moquent, comme tout le monde, d’_omnis omnibus_, acheva Arthur.
--Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le monde restera ce qu’il est, le dévouement sera l’orgueil des niais.
--Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des courageux! Un jour viendra, je l’espère, où les sociétés plus intelligentes n’auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur de tous; mais d’ici-là, c’est aux généreux à accepter l’abnégation, à s’oublier pour les autres, _à nourrir le monde de leur âme et de leur sang_.
--Et le monde, une fois nourri se moquera d’eux, objecta Marquier.
--Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s’est imposé une tâche, qu’importe l’approbation? Le dévouement est un martyre; il se fortifie de ses souffrances, il s’encourage de son abandon, il tire ses joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue; les passions s’attiédissent, les ambitions trompent, les espérances fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur, l’injustice, le dédain, car c’est de ces fleurs amères que se compose le miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...
De Gausson s’était laissé emporter, sans y prendre garde, à l’expression de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d’Arthur et du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de l’auditoire; il rougit un peu, s’interrompit brusquement et se leva.
Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice qu’elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte d’à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent que dans aucune autre; que c’était enfin un avertissement providentiel auquel il ne lui était point permis de résister!
Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout confier au jeune homme fut à l’instant abandonné, et qu’elle revint, avec une sorte d’enthousiasme passionné à l’idée du sacrifice silencieux.
Aussi, lorsque de Gausson s’approcha d’elle, afin de prendre congé, réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d’un air tranquille.
Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d’adieu avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de froideur machinale.
Ce fut seulement lorsque le jeune homme s’éloigna que ses forces l’abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son cœur qui se brisait, se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement.
Ce trouble, qui n’avait échappé ni à la comtesse ni à son fils, confirma leurs soupçons. Aussi, bien que le départ de M. Marcel de Gausson semblât devoir les rassurer, résolurent-ils de redoubler de surveillance.
La lettre jetée par la fenêtre d’Honorine, et interceptée par la comtesse, était toujours restée pour eux un inexplicable mystère. Quel était ce protecteur caché qui, sous le nom de Marc, veillait sur la jeune fille. Cette dernière eût pu le leur dire, mais madame de Luxeuil craignait, avec raison, qu’une nouvelle explication n’amenât de nouveaux débats, et, par suite, quelque changement dans les résolutions d’Honorine.
L’autorisation demandée à la grand’mère Louis était arrivée, il ne restait plus à recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le silence commençait à étonner de Luxeuil et sa mère; mais ils apprirent enfin la cause de ce retard.
Partageant la répugnance de tous les provinciaux à se servir de la poste, le conseiller avait confié sa lettre à un substitut de la cour d’Angers qui se rendait à Paris et qui avait voulu l’apporter lui-même. Cette réponse renfermait une autorisation régulière pour la publication du mariage avec un modèle de contrat; elle annonçait, en outre, l’arrivée de M. de Vercy, appelé à Paris pour une affaire personnelle.
Cette nouvelle inquiéta Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogèrent adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimées M. de Vercy, et sur l’affaire qui l’obligeait à quitter Angers, mais celui-ci ne put leur donner aucun éclaircissement. Il leur parla seulement d’une seconde lettre confiée par le conseiller, et qu’il chercha dans son portefeuille. Elle était adressée:
_A Monsieur Marc,_
_Garçon de Bureau._
_Rue des Morts, nº 16._
A ce nom de Marc, la mère et le fils échangèrent un coup d’œil.
--J’espère au moins que vous ne porterez pas cette lettre à domicile? fit observer madame de Luxeuil.
--Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m’a bien prié de la remettre en mains propres.
La comtesse se récria.
--Mais il n’y a point songé, dit-elle, c’est hors ville.
--J’ai été, en effet, un peu effrayé en cherchant hier la rue des Morts sur un plan de Paris, avoua le substitut.
--Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet homme.
--Ne suffirait-il pas de jeter la lettre à la poste? demanda Arthur.
Le substitut objecta la crainte d’une erreur d’adresse ou d’un changement de domicile.
--Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter.
--Mille grâces, madame la comtesse; mais je n’oserais abuser à ce point...
--Donnez, vous dis-je, j’enverrai mon chasseur, et il retournera plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dîner avec nous après-demain, je pourrai lui apprendre le résultat de ses recherches.
Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de l’amabilité de la comtesse.
A peine fut-il parti, qu’Arthur courut fermer la porte, tandis que sa mère ouvrait la lettre de M. de Vercy.
C’était une réponse à celle qui avait été écrite par Marc, au sortir de chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dénonçait les véritables motifs d’Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller, sans rien croire ni rien contester, déclarait qu’il serait à Paris vers la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et qu’il demanderait alors des éclaircissements plus détaillés.
La mère et le fils comprirent en même temps que, s’ils ne prévenaient les révélations de Marc, tout était perdu. A quelque prix que ce fût, ils devaient donc le gagner, l’effrayer ou le tromper. Mais pour savoir lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connaître l’homme auquel on avait affaire.
Comme ils cherchaient les moyens d’y parvenir sans se compromettre, on annonça à de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait à lui parler.
Ce fut un trait de lumière! Il ordonna de le faire monter à son appartement, demanda la lettre à sa mère, et lui déclara qu’ils auraient tous les renseignements dès le lendemain.
Il trouva l’Allemand qui l’attendait dans son cabinet, debout et le chapeau à la main. Malgré sa grosse cravate de laine rouge, remontant jusqu’au-dessus des oreilles, sa barbe épaisse qui lui cachait les deux tiers du visage, et la capote de castorine blanchâtre sous laquelle sa maigreur se trouvait déguisée, nos lecteurs eussent facilement reconnu, dans le prétendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donné au commencement de notre récit, le signalement détaillé. C’était bien lui, en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l’avons vu d’abord.
Le hasard s’était plu à le favoriser: rencontré par un compatriote qui cherchait précisément un _second_ pour son industrie, il était d’abord entré à son service, et, quelques mois après, la mort de son patron lui avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant à la nature de ces affaires, elle était singulièrement obscure. Bien qu’il s’instituât maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous les valets d’écurie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement d’une bête tarée, créer une généalogie à un coureur vulgaire, assurer le gain d’un pari en corrompant les jockeys, ou en énervant, par quelque drogue, le cheval redouté. Ses relations étendues lui permettaient de joindre à cette spécialité quelques industries accessoires qui ne laissaient pas que d’avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin, faire parvenir une lettre jusqu’au fond de l’hôtel le mieux fermé, donner des renseignements sur les habitudes des maîtres, procurer un logement de passade, loué sous son nom dans quelque maison à double issue où l’on pouvait venir sans éveiller les soupçons, grâce à une affiche de dentiste ou de couturière. Il se chargeait enfin des emprunts sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destinées à servir les haines et les rivalités.
Cette université avait fait de Moser l’agent préféré de ce que la fashion avait de plus méprisable. C’était lui qui mettait en contact toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les lâchetés.
Arthur l’avait employé plus d’une fois et avec profit; aussi ne balança-t-il pas à s’adresser à lui pour prendre des renseignements sur Marc.
Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s’agissait; il demanda la lettre adressée au garçon de bureau, afin qu’elle lui servît d’introduction, et partit en promettant de faire diligence.
Mais au moment où il atteignait l’extrémité du faubourg Saint-Honoré, et où il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d’un homme en costume militaire qui à sa vue s’arrêta tout court: c’était Jacques le Parisien.
Tous deux s’étaient séparés peu après l’aventure de la _forge des Buttes_, et ils ne s’étaient point revus depuis.
Jacques entraîna l’Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta avec lui à l’entresol, dans un cabinet séparé, afin de pouvoir causer plus librement.