‹ Les réprouvés et les élus (t.2)Chapitre 2 sur 28 · II.

II.

Les trois compagnons.

A en juger par l’unique plat posé au milieu d’une table sans nappe, le repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus modestes: une bouteille d’eau-de-vie presque achevée en formait le seul luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune, petit, barbu, pâle et vêtu d’un bourgeron presque neuf. Il avait la bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le signalait évidemment pour l’amphitryon. Son coude gauche était appuyé sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte et longue, avec lequel il s’amusait à agrandir les fissures du bois vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui, mais sous des formes différentes et avec d’autres nuances.

Celui-ci, d’une taille démesurée, était d’une telle maigreur, que les saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée qui le serrait. Sa chevelure, d’un blond fade, encadrait un de ces visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque côté qu’on les regarde, ne semblent présenter qu’un profil. Il avait, près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des vêtements d’homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d’une monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l’origine hébraïque. Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien, comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.

Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l’aventurier. Ses traits avaient une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté, n’étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l’homme, sans qu’il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le hasard et l’ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui ne semblait point irrévocable.

Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu’il tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:

--A boire, Parisien!

Le petit homme barbu se retourna lentement.

--Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait avoir l’habitude, on voit qu’il y a longtemps que tu n’as goûté à _l’eau-d’aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.

--Quand on a eu faim, l’estomac a besoin de se refaire, répondit laconiquement le Rageur.

--Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.

--Dans une débine à manger des glands, Alsacien.

--Et tu n’as bas trouffé à faire un beu de gommerce?

--Du commerce, avec quoi?

--Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.

--Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n’est pas un marchand de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La diligence nous a passé deux fois par les mains.

--Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif.

--Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le Parisien, avec un laconisme triomphant.

--Deux cent mille _palles_ à vous teux! s’écria le Juif émerveillé.

--Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne l’a pas empêché d’obtenir des croix, des places, des pensions, tandis que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de chercher du travail.

--Ce que tu as fait? dit le Parisien d’un ton ironique, car tu as voulu te ranger.

--Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c’est mon idée?...

--Pourquoi y avoir renoncé, alors?

--Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J’y ai renoncé parce que, dans le pays, on me refusait de l’ouvrage en me disant que j’étais trop connu, et qu’ailleurs on ne voulait pas m’en donner, sous prétexte qu’on ne me connaissait pas.

--De sorte que tu t’es dégoûté d’en chercher?

--Je me suis dégoûté de mourir de faim.

--Preuve que tu n’étais pas né pour être honnête homme, mon petit. L’ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n’en a pas, serrer d’un cran la boucle de son pantalon; c’est un article de morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi, vois-tu, j’avais pas plus de douze ans quand j’ai compris la chose.

--Comment ça?

--J’avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une rosière. Mon père, qui était employé à l’administration générale des déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs propriétaires, de l’argenterie, des bijoux et des billets de banque perdus, ce qui lui avait rapporté l’estime générale et un certain nombre de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu’il était chargé d’une malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il fallut le porter à l’hôpital, où il mourut un mois après. Par considération pour les bons services du défunt, l’administration accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n’était pas cher pour la vie d’un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère alla remercier le directeur.

--Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant prendre une sorte d’intérêt au récit de Jacques.

--Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu’il fallait pour bien sentir la misère!... et tu peux croire qu’on en eut à discrétion. Au bout de quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l’aumône; mais ils m’avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l’hôpital, mais quand les médecins l’eurent vue, ils dirent qu’elle n’avait pas de maladie, qu’elle ne souffrait que de la faim, et que c’était une incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu’à ce que la portière me dit un soir, comme je rentrais, qu’elle venait de mourir.

--Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton absence?

--Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n’étais encore qu’un enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s’occupait-on que de l’ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu’elle n’avait pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta ce qu’il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu’ils gagnent à être des saints, c’est de mourir à l’hôpital ou dans un grenier, et d’être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent bien heureux d’être morts! Et c’est là ce qui m’attend, dans le cas où je ferais comme mon père? Merci de la chance! S’il n’y a pas d’autre récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants des quittances de leur probité, j’aime mieux vivre comme un _voyou_ et ne rien faire.

--Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?

--J’ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c’était une manière de renoncer à l’héritage.

--Eh bien! je n’aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une sensibilité grossière; non, si j’avais eu des parents... une mère... il me semble que je n’aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un enfant trouvé n’a pas de nom: c’est comme un chien perdu; tout le monde a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j’avais eu une famille...

--Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d’honnête homme, pas vrai, ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la bonne heure, on peut espérer que l’on touchera son arriéré chez le Père éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me paraît peu récréatif? Qu’en penses-tu, Alsacien?

--Moi, reprit l’homme maigre, je bense que j’aurais jamais rien bris à bersonne, si j’avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du gommerce.

Le Rageur éclata de rire.

--Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu’à son _gommerce_, dit-il; s’il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_ (bourreau).

--Les gordes, c’est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement l’Alsacien.

--Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis. Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.

--Avez-vous cherché? demanda le Rageur d’un air indifférent.

--Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les bourgeois, vu qu’il s’en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous dérangent.

--J’aime bas qu’on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce; quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire aux gens se taire.

--C’est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à l’aveuglette et qu’il faut chercher la place du magot, comme ce serait ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend son temps.

--Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas!

--Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand nous étions en Maine-et-Loire tu t’es peut-être privé de descendre les bourgeois qui s’attardaient sur les routes.

--C’étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous nous promenions dans le pays; ils n’avaient qu’à prendre garde. Dans ce cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c’est de la guerre; mais entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n’ai pas le cœur à ces choses-là, vois-tu!.... d’autant qu’il peut y avoir des femmes, et qu’alors ce serait encore pis.

--C’est-à-dire, Rageur, que tu bois l’_eau d’aff_, mais que tu ne veux pas la gagner.

--Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l’affaire soit montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre.

--Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques?

--Eh bien! oui, ça m’encourage.

--Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.

Jacques haussa les épaules.

--Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la partie à deux.

--Et nos barts n’en seront que meilleures! ajouta philosophiquement l’Alsacien.

L’arrivée de l’aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper, empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son genou pendant un quart d’heure; mais aucun de ses compagnons n’ayant offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.

Quelques instants après, M. Vorel parut.

Si l’on se fût trouvé à Paris, l’entrée d’un _habit fin_ dans un lieu exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons, n’eût point manqué d’exciter une surprise suivie de murmures et de provocations; là, en effet, l’intelligence populaire plus éveillée, a compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux plaisirs de l’ouvrier que dans l’intérêt de ses vices, et elle maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu’on lui a imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n’est point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n’en est encore qu’à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu’à l’orgueil.

La réception faite au médecin par les gens réunis à la _Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart s’interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l’homme au bourgeron se détournait avec un grognement.

--Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être entendu du docteur. Qu’est-ce qu’il demande, ce monsieur? ce doit être le commissaire de l’endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en bourgeois.

--Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M. Vorel; c’est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le docteur; comment va la baronne?

--Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix honnête et posée; je ne suis point content de son état.

--Aussi elle est trop sédentaire, répondit l’aubergiste, on ne la voit jamais hors de son couvent.

--Elle donne tout son temps à sa fille.

--Oui, on dit qu’elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai paradis; ça a même été cause qu’on a crié dans le pays.

--A quel propos?

--Parce qu’elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries, les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu’on a de quoi, il est juste d’en faire profiter ceux de l’endroit: quand elle aurait dû payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa fortune.

--Vous savez qu’on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une trentaine de mille livres de rentes.

--Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme Louis, car vous n’êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et vous?

--C’est vrai.

--De sorte, ajouta l’aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels, comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l’enfant vous manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une vingtaine de mille livres de rentes.

--Vingt mille livres de rentes, s’écria le Parisien, qui avait tout entendu, tonnerre! c’est tentant pour un médecin!

M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d’un coup inattendu; il pâlit jusqu’aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation indignée: mais l’impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter; il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et s’approcha du feu comme s’il se fût senti du froid.

L’aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et continua:

--C’est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son argent?

--A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel.

--Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans autre train de maison qu’un jardinier à la journée, une chèvre et une servante.

--A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir moins seule.

--Et à cause donc?

--Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de quoi faire fortune.

--Tiens! ma foi, je n’y avais pas pensé, dit Blanchet, c’est encore vrai ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n’auraient qu’à être avertis!... Il serait facile d’entrer par le bout du jardin, qui donne sur le bois.

--Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes.

--Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n’y a pas de voisins.

--C’est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui, comme s’il eût voulu s’assurer qu’aucun des auditeurs de ce dialogue n’était homme à en abuser.

Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l’écart et échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur, demeuré à la même place, il semblait n’avoir rien écouté.

Le garçon d’écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et annonça au docteur que son cheval était prêt.

--Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.

--Non, dit M. Vorel, je continue jusqu’au Vivier, où lord Murfey me prie d’aller depuis longtemps.

--Est-ce que l’Anglais est malade? demanda l’aubergiste.

--Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n’a rien à faire, il se gorge de bœuf et de Madère pendant six jours, et il prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet.

Le docteur, après avoir boutonné jusqu’au haut sa redingote à la propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la vue de laquelle il fit un geste de désappointement.

--Au diable, l’étourdi! s’écria-t-il, j’ai oublié de remettre les pastilles pour Honorine.

La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne, lui avait fait perdre le souvenir de la boîte.

--C’est-y quéque chose de pressé? demanda l’aubergiste.

--Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne voudrais point retourner chez ma belle-sœur; ne pourriez-vous pas, père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?

--Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l’hôtelier avec un peu d’hésitation; mais, pour le moment, je n’ai là que Joseph qui ne peut quitter l’écurie.

--Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la complaisance des auditeurs.

L’Alsacien, qui s’était rapproché, porta la main à son chapeau gris.

--Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort.

--Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet.

--Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes.

--Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s’efforça de donner encore plus d’affabilité à son sourire, l’aupergiste y m’indiguera.

--Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?

--Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices à la parone. J’achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m’aitera à faire mon gommerce.

--Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque monsieur l’Allemand veut bien...

--Ah! mein Herr a teffiné que j’étais Hallemand? interrompit l’homme maigre d’un air émerveillé; gomment donc qu’il a teffiné? A cause que je suis plond dans mes geveux...

--Oui, et un peu aussi à l’accent.

--Tiens!... j’ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole t’honneur! mais, n’imborte, je borderai la poète.

--Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point.

--Je bars, je bars, s’écria l’Alsacien.

Et en trois enjambées il fut hors de l’auberge, tandis que de son côté M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier.

Quant au Parisien, il s’était approché du Rageur, qui, sur un signe, l’avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l’étang.

Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg à la partie supérieure de la ville. L’un d’eux avait le cou tendu et l’œil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à éclairer, tandis que l’autre, renversé en arrière dans une pose nonchalante, semblait à moitié endormi.

Tout à coup le premier se redressa, prêta l’oreille, pencha la tête à droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le sifflement d’appel.

La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une ombre se dessina sur l’espace lumineux du chemin et s’avança vers l’endroit où les deux compagnons se tenaient cachés.

--Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s’était levé.

--C’est pien moi! repondit l’Alsacien; tu es seul?

--Voici le Rageur.

--A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?

--Non; mais parle vite, y a-t-il gras?

--Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds brillaient d’une vivacité singulière.

--Tu es entré dans la case?

--Foui, c’est la serfante qui m’a ouffert.

--Et tu lui as donné la boîte?

--Bas si pête, j’ai dit que je foulais barler à la paronne. On m’a fait monter et on m’a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui tonne sur le parterre; alors, bour m’occuper, j’ai foulu dévisser le grochet de la bersienne.

--Tu n’as pas pu?

--Le foilà! dit l’Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer qu’il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre...

--Mais as-tu eu le temps d’examiner un peu l’intérieur?

--Beaucoup, beaucoup. T’abord, quand on m’a gonduit à la paronne, j’ai traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel dommage, Barisien, qu’on ne buisse pas emborter les meubles!

--Finis donc.

--Enfin, j’ai remis la poète à la paronne; elle a l’air pien malade, la pauvre tame!

--Et après?

--Après, je lui ai temanté si elle n’affait pas de beaux de labins à fendre.

--Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles culottes!

--Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait l’air de faire mon gommerce.

--Que t’a répondu la baronne?

--Elle m’a répontu: Non.

--Et tu es ressorti?

--Foui, mais j’ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore d’autres champres.

--Alors tu pourras te reconnaître en dedans?

--Très-pien.

--Mais pour entrer dans le parterre?

--Pour entrer dans le barterre, c’est facile, je fas fous expliquer ça.

Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une intelligence singulièrement exercée dans ce genre d’observation. Il pensait que tous trois devaient d’abord franchir le mur de clôture, et qu’arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer, pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.

Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu’alors demeuré étendu sur l’herbe et avait tout écouté sans rien dire.

--Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l’affaire, fit-il observer, qu’en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va?

--Non, répondit le Rageur sans se déranger.

--Pourquoi ça?

--Parce qu’une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les femmes.

--Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça fait pitié, ma parole d’honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa vermine et qui se mêle d’avoir des nerfs!

--Eh bien! si c’est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?

--Non, tu n’es pas libre! s’écria le Parisien, car maintenant tu connais le coup que nous avons monté.

--Eh bien?

--Eh bien!... tu peux jaser.

Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.

--Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n’ai pas bien entendu.

--C’est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout laisser.

--Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser, moi! L’affaire il est trop ponne; j’irai plitôt tout seul. Rabellez-fous tonc les baroles du docteur: il a tit qu’y avait de quoi enrichir blusieurs... braves gens; je serais gontent d’être riche, moi.

--Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement d’épaules.

--Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l’archent, y faut fenir, reprit Moser; c’est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires.

--A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j’en serai, mais à une condition.

--Laquelle?

--C’est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée pour qu’on ne craigne pas d’être surpris.

--Mais si les femmes s’éveillent et veulent crier?

--Alors, je me charge de les bâillonner.

--Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions.

--Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.

--C’est convenu.

Ainsi tombés d’accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la _Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu’ils pussent commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s’élevait de l’autre côté de la route et d’où l’on apercevait distinctement, par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison.

Tous les trois s’y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent avec impatience, l’œil fixé sur leur proie.

Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que l’appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un théâtre amoindri par l’éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les voyaient s’empresser toutes deux autour de l’enfant, la promener dans leurs bras, et s’efforcer de l’endormir. Mais l’arrivée de la nuit avait redoublé le malaise d’Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient jusqu’aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l’horloge éloignée, et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.

--Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à bout de patience.

--Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses longs doigts de squelette, avec une expression féroce.

--Il peut les tenir comme ça, debout jusqu’à demain!

--Et imbossible d’entrer bendant qu’elles sont effeillées; elles nous entendraient.

--Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va finir.

Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter la chambre avec l’enfant endormi.

La baronne, restée seule, s’approcha de la fenêtre, et demeura quelque temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait, il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague expression de pitié.

--Elle a l’air d’une morte, dit-il à demi-voix.

--Ça ne suffit pas, l’air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce qu’elle va rester là toute la nuit, maintenant?

--Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c’est pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c’est qu’elles ont envie de tormir.

La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue, elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.

La façade demeura dans une complète obscurité.

Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant assez longtemps, enfin, lorsqu’une heure et demie sonna, tous trois se levèrent lentement, et, après s’être assurés que la route était déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron.

Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu’il atteignit sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d’ouvrir la fenêtre.

--Y es-tu? demanda Jacques à voix basse.

--Oui, répliqua le Rageur.

--A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l’escalier, murmura Moser.

Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l’appartement.

Jacques se pencha à l’oreille du Juif.

--Prépare ton couteau, murmura-t-il.

--Bourquoi? demanda Moser.

--Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent.

--Mais le Rageur?

--Il faudra bien qu’il se taise quand ce sera fait.

--C’est vrai, dit l’Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un couteau-poignard qu’il ouvrit; comme ça tu moins, on n’aura bas à se bresser.

Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps assez long s’écoula sans que leur compagnon reparût.

--Bourquoi tonc que l’autre n’arrive bas? demanda le juif étonné et inquiet.

--Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.

--Attends, je fois là quelque chose.

Moser s’avança vers l’objet qu’il avait aperçu dans l’ombre; c’était une échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l’aida à la transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et, après l’y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.

Ils n’avaient pas franchi la moitié de l’échelle, lorsqu’un cri se fit entendre à l’intérieur.

--Nous sommes découverts, dit l’Alsacien qui s’arrêta court.

Un second cri, puis un troisième retentirent.

--Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à avancer.

Celui-ci comprit et sauta dans l’appartement. Une porte qu’il reconnut pour celle de la chambre où la baronne l’avait reçu, était ouverte et éclairée: c’était de là que venaient les cris; Jacques et lui y coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de l’enfant renversé. Ils s’étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec un cri.

--Eh bien! qu’a-t-il donc? s’écria le Parisien.

--Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.

--Il ne nous a pas reconnus, alors?

--C’est bossible.

Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de s’échapper et essayèrent de l’ouvrir; mais elle était fermée.

--Il a tiré le ferrou, dit le juif.

--Écoute, interrompit Jacques.

On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du Rageur, suppliante et éperdue.

--Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.

--Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l’impatience et la peur ôtaient toute prudence.

Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.

Un cri d’effroi s’éleva dans la chambre voisine.

--Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur: quiconque voudra arriver jusqu’à vous est mort!

Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.

--Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.

--C’est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait vainement à comprendre.

Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l’autre côté.

Les deux brigands déconcertés se regardèrent.

--Le gredin nous a vendus! s’écria Jacques avec un geste de désappointement plein de rage.

--Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l’étonnement paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir laissé fenir?

--Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...

Il n’avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande porte extérieure. Tous deux s’élancèrent dans le petit salon et coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s’arrêter devant l’entrée.

Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils posaient le pied sur les premiers barreaux de l’échelle, le cri: _Au voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.

Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à la main.

Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans résistance.