‹ Les réprouvés et les élus (t.2)Chapitre 20 sur 28 · XX.

XX.

M. Michel.

L’histoire que j’ai à vous raconter, dit-il, pourrait se résumer en quelques phrases, car elle ne renferme guère que des observations. La vie d’un philosophe n’est point celle d’un aventurier, et le drame pour lui est dans les idées bien plus que dans les incidents; mais j’ai promis de me faire connaître à vous, et, pour cela, j’ai besoin de dire par quelle série de faits et d’inductions j’ai pu être conduit à devenir ce que je suis. Peut-être ces détails, qui ont tant d’intérêt à mes yeux, n’en auront-ils que médiocrement aux vôtres. Si je vous fatigue, songez qu’un vieillard ne peut repasser par les chemins qu’il a parcourus depuis trente années sans s’arrêter à certaines places. Cette revue du passé, que je commence à votre intention, je la prolongerai peut-être pour moi-même. Le flot des souvenirs m’emportera, et je pourrai oublier les auditeurs; mais les auditeurs sont des amis, ils se montreront indulgents.

--Dites qu’ils seront trop heureux de vous écouter, reprit Françoise, en remplissant le verre de son voisin et le plaçant à portée de sa main. Racontez à votre manière, allez, mon bon monsieur Michel. On sait bien que des ignorants comme nous ne peuvent pas tout comprendre; mais ça fait toujours du bien de se décharger le cœur. Il y a des instants, moi, où je dirais mes projets et mes chagrins à mes fausses fleurs; faites de même et ne vous inquiétez de rien. Dès que ça vous intéresse, ça ne pourra pas manquer de nous faire plaisir.

Le vieillard adressa à la grisette un sourire attendri et commença:

--Il est des destinées qui s’annoncent de loin, et que l’homme peut deviner dès son enfance; dans la mienne, au contraire, tout a été imprévu. Né, en 1774, d’une des familles les plus riches et les plus titrées de la Touraine, je fus élevé par ma mère qui était veuve, dans le château dont nous portions le nom, sans rien savoir des troubles qui commençaient à agiter la France, et préparaient la grande Révolution de 89. Uniquement appliquée aux œuvres de charité, ma mère vivait étrangère à tous les événements publics, et moi-même mes occupations les plus sérieuses étaient la chasse ou les travaux de mon atelier de tourneur, établi dans une des salles du château. Pour récréations, j’avais les promenades à cheval et les visites aux fermiers; car la noblesse campagnarde de nos provinces ne vivait point à l’exemple de celle des villes, éloignée du peuple qui rendait en haine ce qu’on lui donnait en mépris; loin de là, mêlés à nos paysans, nous les regardions comme une part de notre existence. C’étaient de vieux serviteurs dont les pères avaient connu nos pères, dont les fils avaient grandi avec nos fils; nous les connaissions tous par leurs noms, nous savions l’histoire de chacun d’eux; nous étions leur recours dans toute disgrâce, comme ils étaient notre appui dans tout besoin, et cet échange de services avait établi entre le noble et le vassal une solidarité qui les liait toujours d’habitude et souvent d’affection.

Cependant, lorsque la Révolution éclata, ma mère, entraînée par l’exemple de la noblesse du voisinage qui passait à l’étranger, se décida à me faire partir pour l’Allemagne. En arrivant à Coblentz, j’y trouvai un de mes parents: c’était un cousin du même âge que moi, et qui, n’étant point encore chef de nom et d’armes, se faisait appeler alors le chevalier de Rieul. Il s’était lancé dans ces intrigues de cour par lesquelles l’émigration espérait arrêter l’expansion victorieuse de la république. Il me présenta aux chefs du parti royaliste, mais leurs projets et leurs prétentions me causèrent, dès le premier entretien, une surprise mêlée de répulsion. Élevé dans la pratique d’une égalité presque fraternelle, rien n’avait altéré la droiture de ma raison, et les hommes étaient restés pour moi des créatures diversement douées mais pétries du même limon. Les principes révolutionnaires contre lesquels mes compagnons s’indignaient, étaient précisément dans mon esprit, sans y avoir jamais pensé; je croyais ce qu’ils repoussaient, et je repoussais ce qu’ils voulaient défendre; évidemment le hasard m’avait mal guidé: je m’étais trompé de camp!

Je ne songeai donc qu’à regagner au plus tôt la France, et les événements ne tardèrent pas à m’y aider.

La Prusse et la Hollande s’étaient résignées à la paix après la bataille de Fleurus; le règne de la Terreur venait de cesser, le Directoire favorisait ouvertement la rentrée des proscrits; je me préparais à profiter, avec une partie de la noblesse, de cette clémence inespérée, lorsque j’appris la mort de ma mère. Cette affreuse nouvelle hâta mon départ. Je quittai précipitamment Vienne, suivi de mon cousin, et nous arrivâmes ensemble à Paris.

Le premier soin du chevalier fut de faire effacer nos noms des listes d’émigrés, et de réclamer les biens de sa famille, qui, par un heureux hasard, n’avaient point été vendus. Quant aux miens, ils étaient perdus sans retour. Les bois que nous possédions dans le Poitou avaient été abattus; les fermes de Bretagne morcelées et acquises par différents propriétaires; enfin, le domaine de la Brisaie acheté par un citoyen Michel sur lequel on ne put me donner aucuns renseignements.

Mais en livrant à un autre le château de mes pères, la nation n’avait pu lui vendre mes souvenirs; ce sol qui ne m’appartenait plus n’en restait pas moins le théâtre de mon passé, et j’étais toujours sûr d’y trouver le coin de terre où ma mère reposait. Je ne pris donc aucune autre information, et je partis pour la Touraine.

Quand j’atteignis le bourg de Preuilly, auquel touchait la terre de la Brisaie, le jour commençait déjà à tomber. Je traversai le village rapidement; mais, arrivé aux dernières maisons, je m’arrêtai, le cœur oppressé d’une inexprimable angoisse. Je venais de parcourir un pays ravagé où je n’avais vu que futaies détruites, champs en friche et maisons incendiées! Dans quel état allais-je trouver notre ancien domaine? Le château existait-il encore, et, s’il existait, le nouveau propriétaire me permettrait-il d’y entrer? Voulant m’éclairer à cet égard, je m’approchai d’une vieille femme qui filait près de sa porte, et je lui demandai la route du château.

--Tout droit devant vous, répondit-elle sans lever les yeux.

A cette réponse, mon cœur battit de joie.

--Et peut-on le visiter? ajoutai-je.

--Pourquoi non? répliqua la vieille.

--Alors M. Michel ne l’habite pas?

--M. Michel! répéta-t-elle, en me regardant, que veut le citoyen à M. Michel?

--Je désirerais le voir et lui parler.

--Alors que le citoyen passe son chemin; ce n’est pas ici la porte du château.

Je m’éloignai surpris de la brusquerie de la vieille femme, et m’adressai, un peu plus loin, à un jeune garçon d’une quinzaine d’années, qui répondit avec un empressement jovial à mes premières questions: mais à peine eus-je prononcé le nom de M. Michel, que sa figure changea d’expression; il me regarda d’un air défiant, tourna les talons et disparut derrière la dernière maison du village.

Je demeurai encore plus étonné que la première fois, et ne sachant que penser de cette visible répugnance des vieillards et des enfants à parler du nouveau propriétaire de la Brisaie.

Cependant, je continuai ma route et j’arrivai devant la grande avenue.

Rien n’avait été changé. C’était la même barrière verte ombragée par deux tilleuls; les mêmes poteaux ornés de lions de pierre; la même allée de frênes au bout de laquelle s’élevait le château. Celui-ci m’apparut bientôt de plus près, éclairé par le soleil couchant. Tout y était dans le même état qu’au moment où je l’avais quitté. Le même pied de biche, incrusté d’acier, pendait à la chaîne de la cloche d’entrée; le même banc sur lequel s’asseyaient les vieillards, se dressait au-dessous. Je revoyais la petite porte par laquelle ma mère s’échappait, le matin, pour visiter les malades du voisinage, et je reconnaissais son seuil usé, sa serrure dépeinte par l’usage. J’appuyai le doigt sur le ressort secret qui la faisait agir; la porte s’ouvrit et je me trouvai dans la cour.

Là tout était également à sa place: les vignes, soigneusement taillées, encadraient les fenêtres du rez-de-chaussée; les rosiers du Bengale, mêlés aux jasmins blancs, ombrageaient, comme autrefois, le grand puits; les mêmes caisses d’orangers étaient disposées le long du perron. Pas un brin d’herbe dans les allées sablées, pas une mousse sur les seuils! tout sentait l’habitation sans que rien annonçât le propriétaire nouveau.

Comme j’arrivais près du portail, un chien sortit de la niche de pierre: c’était Fingal, notre ancien gardien; il ne me reconnut pas, sans doute, car ses aboiements attirèrent à la porte du pavillon d’entrée une jeune paysanne qui me demanda ce que je voulais.

Je fis quelques pas pour lui répondre; mais en m’apercevant de plus près, elle joignit les mains.

--Que Dieu nous aide! c’est le jeune maître! s’écria-t-elle épouvantée.

--Comment le savez-vous? demandai-je tout surpris.

--Oh! c’est lui! répéta la jeune fille sans me répondre et en regardant autour d’elle; Jésus! par où est-il venu?

Je lui appris que j’avais ouvert la petite porte.

--Et personne ne vous a vu? ajouta-t-elle.

--Personne.

--Entrez, alors, entrez vite. Quel malheur, mon Dieu! que le vieux père soit sorti.

Je l’avais suivie dans une pièce basse que je reconnus pour le logement du gardien Antoine. Je me rappelai alors tout à coup que ce dernier avait chez lui une petite fille, encore enfant lors de mon départ, et je me retournai vivement vers mon interlocutrice.

--Est-ce possible que vous soyez Mariette! m’écriai-je.

--Ah! vous n’avez donc pas oublié mon nom? monsieur Henri, dit-elle en souriant et rougissant à la fois.

Je courus à elle, je lui pris les deux mains et je la regardai en répétant:

--C’est Mariette! Mariette qui m’apportait tous les dimanches du pain béni... que j’asseyais sur mon cheval pour remonter l’avenue... à qui ma mère apprenait à lire!...

Et tout ému à ces souvenirs, je l’embrassai avec autant de joie et de tendresse que si j’eusse trouvé une jeune sœur.

La pauvre fille se mit à pleurer.

--Ah! monsieur Henri est bien bon de se rappeler tout cela, dit-elle, quel bonheur que monsieur Henri soit revenu en bonne santé!

--Ainsi, vous n’avez point quitté le château, repris-je: le père Antoine est toujours gardien?

--Toujours, monsieur Henri.

--Et vous êtes contents de votre nouveau maître, M. Michel?

Mariette tressaillit.

--Ne prononcez pas ce mot-là, dit-elle tout bas, vous surtout... On pourrait soupçonner...

--Quoi donc? demandai-je, subitement ramené au souvenir de ce qui m’était arrivé en traversant le village.

--Rien, rien, dit précipitamment la jeune fille; le mieux est de se taire... D’autant que voici quelqu’un, écoutez!

Fingal venait en effet d’aboyer; et, en regardant par la fenêtre, nous aperçûmes le père Antoine qui traversait la cour avec un homme vêtu d’un large pantalon et d’une carmagnole bleue.

--Seigneur! dit Mariette effrayée, c’est le municipal; il va vous arrêter s’il apprend qui vous êtes!

Mais il en était déjà instruit. Je m’étais heureusement muni, en quittant Paris, de toutes les pièces qui prouvaient ma radiation de la liste des émigrés. Je les présentai à l’agent de la commune, qui les trouva en règle et me complimenta sur mon heureux retour, en ajoutant que le château était justement vide pour le moment, et que je pourrais encore me regarder comme chez moi.

--M. Michel n’est donc point ici? demandai-je.

--Il doit arriver... dans quelques jours, répliqua Antoine avec embarras.

--Mais, en attendant, le citoyen Henri pourra reprendre possession de son ancienne chambre, fit observer le municipal; il la trouvera absolument telle qu’il l’a laissée.

--Est-ce vrai? m’écriai-je; je veux la voir alors; et si Antoine pense, qu’en effet, je puisse attendre ici le retour de son nouveau maître?...

--Certainement, il n’y a pas d’empêchement, dit timidement le vieux gardien.

--Alors, je reste! m’écriai-je.

Et, sans rien écouter davantage, je m’élançai vers l’escalier, je franchis le corridor et j’arrivai à l’appartement de ma mère qui précédait le mien.

Je craindrais d’allonger ce récit outre mesure, mes amis, si je voulais vous dire tout ce que j’éprouvai dans cet instant et pendant les heures qui le suivirent. Pour comprendre de pareilles émotions, il faut avoir traversé l’exil et trouver, au retour, une de ces maisons vides où les souvenirs sont des regrets.

Antoine était retourné au village pour reprendre les papiers que j’avais dû confier au municipal; je m’étais enfermé, et je passai une partie de la nuit à parcourir ces chambres désertes, où chaque place, chaque objet me parlait de ma mère! enfin, la fatigue l’emporta; je m’endormis.

Il faisait jour depuis longtemps lorsque je fus réveillé par la voix de Mariette, qui me demandait à travers la porte, _si je voulais recevoir les fermiers_. Je compris qu’Antoine les avait avertis et qu’ils venaient pour féliciter leur ancien maître.

Je les trouvai, en effet, réunis dans la salle d’attente avec le vieux notaire, M. Leroux. A ma vue, celui-ci tendit les deux bras..

--Le voilà, s’écria-t-il; c’est bien lui, mes amis, Dieu nous a écoutés!

Tous les paysans poussèrent une exclamation joyeuse, en prononçant mon nom. Je courus à M. Leroux que j’embrassai, puis à tous les fermiers, auxquels je serrai la main, l’un après l’autre. Il y eut un moment de confusion et d’attendrissement général. Ils m’adressaient, tous à la fois, les mêmes questions. Enfin pourtant le notaire parvint à leur imposer silence.

--Par la sangoi! nous sommes dans la tour de Babel, dit-il, en mettant sa canne entre les paysans et moi; on vous prendrait pour un club de vieilles femmes; voyons, _citoyens cultivateurs_, c’est assez _fraterniser_! il ne faut pas fatiguer le jeune gars.

Je l’interrompis en assurant que l’empressement de ces braves gens ne pouvait me fatiguer et que j’étais touché jusqu’au fond de l’âme de leurs témoignages d’affection.

--Oh! pour de l’affection, ce n’est pas ce qui leur manque, reprit le notaire gaiement, et ils en ont donné des preuves. Quand on a voulu vendre le domaine, tous sont venus me trouver en m’apportant leurs économies, pour qu’on le rachetât en votre nom.

--Se peut-il? m’écriai-je attendri.

--Malheureusement la chose était impossible, continua maître Leroux. N’ayant plus, comme émigré, le droit de posséder, vous aviez perdu, à plus forte raison, celui d’acquérir. Ils voulurent alors acheter, sous leurs propres noms, les fermes et le château; mais je leur fis observer que l’on soupçonnerait infailliblement leur intention, et qu’ils s’exposeraient à mille persécutions, aussi renoncèrent-ils à leur projet.

--Et ce fut alors que le citoyen Michel se présenta comme acquéreur! demandai-je.

--C’est-à-dire que je me présentai pour lui, répliqua le notaire.

--Vous, maître Leroux!

--Moi, cher monsieur Henri, et aussitôt l’acquisition faite, j’eus soin de publier partout que ledit citoyen Michel était un des plus chauds sans-culottes de Paris, ami intime de ce qu’il y avait de mieux dans le gouvernement, et en position de faire regarder comme un partisan de Pitt et de Cobourg quiconque prétendrait vexer ses fermiers.

--Et le moyen vous a réussi?

--Assez bien pour que tous les gens du domaine aient été à l’abri des visites domiciliaires, des impôts forcés et des réquisitions.

Les paysans confirmèrent le fait d’une voix unanime.

--Aussi j’espère, reprit le tabellion d’un air riant, que M. Henri sera satisfait de l’état dans lequel il retrouvera la Brisaie.

--Satisfait pour vous, mes amis, répondis-je un peu étonné du manque de tact de maître Leroux; mais il faut surtout en féliciter le citoyen Michel...

--Au diable le citoyen Michel! s’écria le notaire avec un geste de folle gaieté; il n’y en a plus! le terrible sans-culotte était un homme de paille que nous pouvons brûler maintenant; le vrai Michel c’est nous tous, ou plutôt c’est vous seul, monsieur Henri, vous à qui nous avons eu le bonheur de rendre sans retard et sans dommage ce qui lui appartient.

Maître Leroux m’apprit alors comment il avait eu l’idée de racheter la Brisaie avec l’argent des fermiers, pour un patriote supposé dont il avait fait un épouvantail, et cette explication me fit comprendre l’impression produite par le nom de M. Michel sur les gens du pays. Ceux qui croyaient à son existence n’osaient en parler de peur de se compromettre, et ceux qui étaient dans le secret gardaient le silence de peur de se trahir.

Je n’ai pas besoin de vous dire quel avait été mon étonnement, puis quelles furent ma reconnaissance et ma joie: Je ne pus que serrer encore une fois la main à ces braves gens en les remerciant, moins avec des paroles qu’avec des larmes. Mais, à ce moment même, je sentis naître en moi le ferme désir de reconnaître ce bienfait par le dévouement de ma vie entière; c’était comme un défi de générosité jeté à mon âme. Je résolus de me montrer aussi généreux, aussi bon pour tous les hommes que quelques hommes venaient de se montrer pour moi.

Ce ne fut d’abord qu’une sensation, un élan, mais qui se transforma bientôt en une résolution réfléchie. On ne tient pas assez compte, dans l’éducation, de l’influence des premiers événements qui nous révèlent sérieusement les hommes. A notre apparition dans le monde, nous ressemblons tous à ces curieux qui se précipitent instinctivement vers l’entrée que prend la foule. La vie se présentait à moi par le côté du dévouement, je dirigeai mon activité vers cette porte, sans trop savoir d’abord jusqu’où elle me conduirait.