IV.
La tutelle.
Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et fit un signe à madame de Luxeuil.
Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.
Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.
L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements. Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et s’éteignirent presque en même temps.
Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.
L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui donnant un dernier baiser!
· · ·
La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se rappela sa nièce et demanda à la voir.
La nourrice avertie apporta Honorine.
Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la quitterait plus.
--Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.
M. Vorel s’inclina.
--Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer quelques obstacles.
--Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels, Monsieur?
--D’après ce que madame la comtesse m’a fait l’honneur de me confier, reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.
--Eh bien?
--Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l’orpheline rentre sous la loi commune.
--Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d’Honorine.
--Pour l’affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour l’administration des biens elle appartient au tuteur.
--M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.
--Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de famille.
--Soit. Pensez-vous qu’il puisse le refuser au comte?
--Je ne présume rien; je rappelle seulement que c’est à ce conseil de faire un choix.
--Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n’est-elle point la nièce de M. de Luxeuil?
--Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle est la mienne.
Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.
--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.
--Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille l’exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en servant de protecteur à la fille.
La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle hésita à la prendre au sérieux. Mais l’air et l’accent de M. Vorel ne permettaient aucun doute.
--Ainsi, s’écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?
--C’est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité; mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de madame la comtesse.
Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent.
--Ah! je comprends, dit-elle d’un accent indigné; vos confidences de ce matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que dans l’intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de moi pour enlever l’obstacle, vous comptez arriver seul au but.
--Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer tranquillement Vorel, en offrant d’épargner à madame la comtesse la charge de la tutelle.
--Et qu’en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda madame de Luxeuil poussée à bout.
--C’est une question que l’on pourrait également adresser à madame la comtesse, fit observer doucement le docteur.
--Ah! je vous devine, s’écria celle-ci exaspérée; l’administration des biens de cette enfant vous permettra d’accroître votre fortune.
--Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu’elle servît à réparer la sienne?
Madame de Luxeuil se leva l’œil menaçant et les lèvres pâles.
--Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu’on peut insulter impunément...
--Aussi n’ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel, respectueusement railleur; elle parle, et je réponds...
--Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d’un ton hautain; de plus longues explications sont inutiles. Puisque l’on prétend nous disputer la fille de ma sœur, nous saurons faire valoir nos droits.
--Madame la comtesse en trouvera bientôt l’occasion, ajouta le médecin, car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours.
--Quel conseil de famille, Monsieur?
--Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer d’office pour la constitution de la tutelle.
La comtesse parut stupéfaite.
--Est-ce possible! s’écria-t-elle, c’est ici que vous ferez décider?... et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la complaisance vous est assurée?... Ah! n’espérez pas, Monsieur, que j’accepte ces délibérations.
--Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi, objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l’article 407, de six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu’il puisse être, restera inattaquable.
--Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je l’attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la guerre, vous l’aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu’à partir d’aujourd’hui je suis votre ennemie!
--Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante.
Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.
Mais cette modération affectée augmenta l’irritation de la comtesse, en même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et un homme de loi, qu’elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et la décision de ce dernier devait être souveraine.
Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une autorité dont elle s’efforça de tirer parti. Elle visita successivement tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses pour gagner des voix au comte de Luxeuil.
Mais M. Vorel la suivait partout, et n’épargnait aucun effort pour les lui enlever. A l’influence que son adversaire tenait de la naissance, il opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque, l’autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable. Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours dans ses mains l’honneur des familles, il s’est constitué le véritable prêtre de cette société matérialisée qui ne s’est affranchie de l’âme que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour combattre madame de Luxeuil et s’assurer l’appui dont il avait besoin.
Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir lieu.
Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand salon de la _Maison Verte_. Près de l’une des fenêtres se tenait le médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s’il eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin était assise la nourrice avec l’orpheline sur ses genoux; enfin, à ses côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour l’enfant les soins les plus tendres.
Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits. On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération allait être connu, lorsque la porte s’ouvrit avec violence, et laissa voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c’était le Rageur.
Il promena d’abord un regard rapide sur l’assemblée, puis s’avançant hardiment, il s’écria:
--Qui de vous est le juge?
--Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.
Le Rageur se découvrit.
--Que ce qui vient d’être fait soit détruit, dit-il; car j’apporte un acte qui annule tout.
Et tirant de son sein un papier qu’il posa sur la table placée devant le conseil:
--Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit de sa main et signé par elle!
Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés, qu’ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu’il venait d’ouvrir.
C’était bien l’écriture de la morte!
Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette.
Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et entouraient le juge qu’ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les interrompit d’un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:
«J’écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière et tout mon souvenir.
»Ceci est ma volonté suprême; j’en recommande l’exécution à tous ceux qui m’ont aimée, à la loi et à Dieu.
»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de ses droits.
»Quant à son éducation, je désire qu’elle soit confiée à la mère Thérèse, prieure de Tours.
»Je laisse enfin à ma fille la moitié d’un anneau que j’ai longtemps porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l’autre moitié.
»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818.
»Baronne LOUIS,
»Née de Mézerais»
Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en profita pour s’approcher de l’enfant et lui passa au cou un ruban auquel pendait la moitié d’une bague à garniture d’émeraude. M. Vorel, qui était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue.
--D’où tiens-tu cet anneau? s’écria-t-il en s’avançant brusquement vers le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t’a-t-elle été remise?
--Cette pièce m’a été remise par celle qui l’a écrite, répliqua le Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l’anneau de la baronne.
--Tu lui as donc parlé?
--Oui.
--Quand cela?
--Quelques instants avant sa mort.
Le médecin regarda madame de Luxeuil.
--Il ment! s’écria celle-ci, car j’étais là, je l’aurais vu. Que cet homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu’à la mourante.
Le Rageur parut embarrassé.
--Que vous importe? dit-il.
--Réponds! s’écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par quel moyen tu es entré ici?
--Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de s’approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.
--Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement.
--Oui, reprit-elle en reculant... c’est lui... j’en suis sûre...
--Qui donc?
--Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger!
Le Rageur recula en pâlissant et voulut s’élancer vers la porte; mais M. Vorel l’avait déjà refermée.
Au même instant, tous les bras s’avancèrent vers lui, et, après une courte lutte, il fut saisi et garrotté.