‹ Les RévoltésChapitre 12 sur 22 · Scène I.

Scène I.

LA COMTESSE, LE CONSEILLER.

LA COMTESSE.

Je le remets à votre conscience, cher ami : cherchez comment nous pourrons mettre fin à ce fâcheux procès. Votre grande connaissance des lois, votre sagesse et votre humanité sauront sans doute trouver un moyen pour nous tirer de cette affaire désagréable. Autrefois je m’inquiétais moins que l’on eût tort, lorsqu’on était en possession. « Allons, disais-je, cela va bien ainsi ; et celui qui possède est le mieux placé. » Mais, depuis que j’ai observé comme l’injustice s’accumule aisément de génération en génération ; comme les actions généreuses sont presque toujours purement personnelles, tandis que l’égoïsme seul est, pour ainsi dire, héréditaire ; depuis que j’ai vu de mes yeux que la nature humaine peut être opprimée et abaissée à un degré déplorable, mais ne peut être étouffée et anéantie, je me suis fermement promis d’éviter moi-même scrupuleusement chaque action qui me semblera inéquitable, et de dire hautement parmi les miens, dans la société, à la cour, à la ville, mon opinion sur de tels actes. Je ne veux plus me taire sur aucune injustice ; je ne veux plus souffrir aucune petitesse sous une apparente grandeur, dussé-je me voir décriée, sous le nom odieux de démocrate.

LE CONSEILLER.

Àmerveille, comtesse ! et je me félicite de vous retrouver telle que vous étiez, quand je pris congé de vous, et plus avancée encore. Vous étiez l’écolière des grands hommes qui nous ont mis en liberté par leurs écrits, et maintenant je trouve en vous une élève, formée par les grands événements qui nous donnent une idée vivante de tout ce qu’un citoyen bien pensant doit désirer et détester. Il vous sied de faire opposition à votre propre classe. Nul ne peut juger et blâmer que la sienne. Tout blâme jeté sur des inférieurs ou des supérieurs est mêlé d’idées accessoires et de petitesses : on ne peut être jugé que par ses égaux. Mais, précisément parce que je suis un bourgeois, qui se propose de demeurer tel ; qui reconnaît la grande importance de la classe supérieure dans l’État, et a sujet de l’apprécier, je ne puis non plus souffrir absolument les petites chicanes de l’envie, l’aveugle haine, qui n’est produite que par l’égoïsme, qui lutte prétentieusement contre les prétentions, se formalise des formalités, sans avoir même de réalité, car elle ne voit que l’apparence, où elle pourrait voir du bonheur et des suites. En vérité, s’il faut compter pour quelque chose tous les avantages, tels que la santé, la beauté, la jeunesse, la richesse, l’esprit, les talents, le climat, pourquoi n’aura-t-il pas aussi une sorte de valeur, l’avantage que j’ai de descendre d’une suite d’ancêtres vaillants, célèbres, glorieux ? Voilà ce que je dirai là où j’aurai voix, quand même on m’appliquerait le nom odieux d’aristocrate.

(Ici se trouve une lacune, que nous remplirons par le récit. L’aride sévérité de cette scène est tempérée par l’aveu que fait le conseiller de son inclination pour Louise, en se déclarant prêt à lui offrir sa main. On parle de leurs relations, avant que la famille de Louise fût ruinée, et des efforts que cet homme excellent a faits en silence, pour assurer son existence et celle de Louise. Une scène entre la comtesse, Louise et le conseiller donne occasion de connaître plus à fond trois beaux caractères, et d’avance nous dédommage, en quelque façon, de ce que nous aurons à souffrir dans les scènes suivantes. Car on voit ensuite se réunir, autour de la table où le thé est servi par Louise, presque tous les personnages, tellement qu’à la fin les paysans eux-mêmes sont introduits. Alors, comme on ne peut s’empêcher de parler politique, le baron, qui ne saurait cacher sa légèreté, son étourderie et son persiflage, propose de représenter, à l’instant même, une assemblée nationale. Le conseiller est élu président, et les caractères des personnages, tels qu’on les connaît déjà, se développent avec plus de force et de liberté. La comtesse, ayant auprès d’elle son jeune fils, la tête bandée, représente la princesse, dont l’autorité doit être amoindrie, et qui, personnellement, par ses inclinations libérales, est disposée à céder. Le conseiller, sage et modéré, cherche à maintenir l’équilibre, tâche qui devient, à chaque moment, plus difficile. Le baron joue le rôle du gentilhomme qui se sépare de sa classe et passe au peuple. Par sa malicieuse dissimulation, les autres sont entraînés à produire leurs plus secrets sentiments. Les affaires de cœur sont aussi mises en jeu. Le baron ne manque pas de dire à Caroline des choses infiniment flatteuses, qu’elle peut s’expliquer de la manière la plus favorable. À la vivacité avec laquelle Jacques défend les droits de la maison du comte, on ne peut méconnaître une inclination secrète, et qu’il ignore lui-même, pour la jeune comtesse. Louise ne voit dans tout cela que l’ébranlement du bonheur domestique, dont elle se croit si près ; et si, de temps en temps, les paysans fatiguent par leur pesanteur, Bremenfeld égaye la scène par sa suffisance, ses histoires et sa bonne humeur. Le gouverneur, tel que nous le connaissons déjà, passe toutes les bornes, et, le baron ne cessant de l’exciter, il se jette enfin dans les personnalités ; et, comme il ose traiter la contusion du jeune comte de chose insignifiante, et même ridicule, la comtesse éclate, et les choses vont si loin, que le gouverneur reçoit son congé. Le baron envenime le mal, et, le bruit devenant toujours plus fort, il profite de l’occasion pour faire auprès de Caroline de nouvelles instances, et la résoudre à un rendez-vous pendant la nuit. Au milieu de tout cela, la jeune comtesse se montre décidément violente, partiale, en ce qui touche sa dignité, opiniâtre, au sujet de ses possessions ; mais cette dureté est adoucie par un esprit naïf, parfaitement naturel, et, dans le fond, un vrai caractère de femme. On voit par là que cet acte se termine d’une manière assez tumultueuse, et que le goût ne peut tout à fait repousser, pour autant que le permet ce sujet scabreux. On regrettera peut-être que l’auteur ne se soit pas efforcé, quand il en était temps, de surmonter les difficultés d’une pareille scène.)

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