‹ Les RévoltésChapitre 14 sur 22 · Scène II.

Scène II.

LES PRÉCÉDENTS, LE GOUVERNEUR.

LE GOUVERNEUR.

Bonjour, monsieur Brême. Qu’y a-t-il de nouveau ? Vous voulez, disiez-vous, me communiquer quelque chose d’important.

BRÊME.

Quelque chose de très-important sans doute. Asseyez-vous. (Le Gouverneur veut prendre la chaise qui est seule et s’approcher des autres personnages.) Non ! restez là ; asseyez-vous là-bas : nous ne savons pas encore s’il vous conviendra de vous asseoir à notre côté.

LE GOUVERNEUR.

Singulier préambule !

BRÊME.

Vous êtes un homme, un homme né libre, un libre penseur, un ecclésiastique, un homme respectable ; vous êtes respectable, parce que vous êtes ecclésiastique, et plus respectable encore, parce que vous êtes libre. Eh bien ! qu’avons-nous dû souffrir ? Nous vous avons vu méprisé, nous vous avons vu offensé ; mais nous avons vu en même temps votre noble colère, une noble colère, mais sans effet. Si vous croyez que nous sommes vos amis, croyez aussi que notre cœur est soulevé, quand nous vous voyons traité indignement. Un homme noble insulté, un homme libre menacé, un ecclésiastique méprisé, un fidèle serviteur chassé ! Insulté, à la vérité, par des gens qui méritent eux-mêmes l’insulte ; méprisé par des personnes qui ne sont dignes d’aucune estime ; chassé par des ingrats, dont on ne voudrait pas accepter les bienfaits ; menacé par un enfant, par une petite fille… Cela ne semble pas, à la vérité, avoir une grande importance : cependant, si vous réfléchissez que cette petite fille n’est point une petite fille, mais un diable incarné, qu’il faudrait l’appeler légion… car mille et mille démons aristocratiques ont passé en elle… vous voyez clairement ce que nous réservent tous les aristocrates ; vous le voyez, et, si vous êtes sage, vous prendrez vos mesures.

LE GOUVERNEUR.

Àquoi bon cet étrange discours ? Où vous mènera cet exorde bizarre ? Dites-vous cela pour échauffer encore plus ma colère contre cette engeance maudite ? pour exciter encore davantage mon ressentiment, animé au plus haut point ? Taisez-vous ! En vérité, je ne sais de quoi mon cœur blessé ne serait pas capable maintenant. Quoi ! après tant de services, après tant de sacrifices, me traiter de cette façon ! me mettre à la porte ! Et pourquoi ? Pour une misérable bosse, pour un nez écaché, avec quoi vont jouer et sauter des centaines d’enfants ! Mais cela vient à propos, tout à fait à propos ! Ils ne savent pas, les grands, qui ils offensent en nous, qui avons une langue, qui avons une plume !

BRÊME.

Cette noble colère me réjouit ; et je te demande donc, au nom de tous les hommes nobles, nés libres, dignes de la liberté, si tu veux désormais consacrer entièrement cette langue, cette plume, au service de la liberté ?

LE GOUVERNEUR.

Oh oui, je le veux ! je le ferai !

BRÊME.

Vous ne négligerez aucune occasion de concourir à ce noble but, vers lequel aujourd’hui tend à s’élever l’humanité tout entière ?

LE GOUVERNEUR.

Je vous en donne ma parole.

BRÊME.

Eh bien, donnez-nous votre main, à moi et à ces hommes.

LE GOUVERNEUR.

Àchacun : mais ces pauvres gens, qui sont traités en esclaves, qu’ont-ils affaire avec la liberté ?

BRÊME.

Ils n’en sont plus qu’à un travers de main, plus qu’à la largeur du seuil de la prison, dont la porte leur est ouverte.

LE GOUVERNEUR.

Comment ?

BRÊME.

Le moment approche : les communes sont assemblées ; dans une heure elles seront ici. Nous surprenons le château, nous forçons la comtesse à signer le compromis, et à prêter serment qu’à l’avenir toutes les charges oppressives seront abolies.

LE GOUVERNEUR.

Je suis confondu.

BRÊME.

Je n’ai plus qu’un scrupule, au sujet du serment. Les nobles ne croient plus à rien. Elle prêtera serment et s’en fera délier. On lui prouvera qu’un serment forcé est sans valeur.

LE GOUVERNEUR.

Pour cela je vous donnerai un conseil. Ces gens qui se mettent au-dessus de tout, qui traitent leurs semblables comme le bétail, qui, sans amour, sans pitié, sans crainte, vivent insolemment au jour le jour, aussi longtemps qu’ils ont affaire avec des hommes qu’ils n’estiment pas, aussi longtemps qu’ils parlent d’un Dieu qu’ils ne reconnaissent pas : cette race orgueilleuse ne peut cependant se défaire d’une horreur secrète, qui s’insinue dans toutes les forces vives de la nature ; ne peut se dissimuler la liaison dans laquelle demeurent à jamais unis la parole et l’effet, l’acte et sa conséquence. Faites-lui prêter un serment solennel.

MARTIN.

Elle fera ce serment dans l’église.

BRÊME.

Non, sous la voûte du ciel.

LE GOUVERNEUR.

Ce n’est rien que cela. Ces scènes solennelles n’ébranlent que l’imagination. Je vous enseignerai un autre moyen. Entourez-la, et, au milieu de vous, faites-lui poser la main sur la tête de son fils ; faites-lui confirmer ses promesses par cette tête chérie, et appeler sur cette petite créature tous les maux qui peuvent atteindre un être humain, si, sous quelque prétexte que ce fût, elle retirait sa promesse ou consentait qu’elle fût annulée.

BRÊME.

Àmerveille !

MARTIN.

C’est affreux.

ALBERT.

Croyez-moi, elle sera liée pour l’éternité.

BRÊME.

Vous entrerez dans le cercle auprès d’elle, et vous stimulerez sa conscience.

LE GOUVERNEUR.

Je m’associe à tout ce que vous voulez faire ; mais, dites-moi, comment prendra-t-on cela dans la capitale ? S’ils vous envoient des dragons, vous êtes tous perdus.

MARTIN.

M. Brême y sait bon remède.

ALBERT.

Ah ! quelle tête que la sienne !

LE GOUVERNEUR.

Éclairez-moi.

BRÊME.

Oui, oui, voilà justement ce qu’on n’attend pas d’Hermann Brême second. Il a des intelligences, des liaisons, où l’on croit qu’il n’a que des pratiques. Tout ce que je puis vous dire, et ces gens-là le savent, c’est que le prince lui-même désire une révolution.

LE GOUVERNEUR.

Le prince ?

BRÊME.

Il a les sentiments de Frédéric et de Joseph, ces deux souverains que tous les vrais démocrates devraient adorer comme leurs saints. Il est indigné de voir comme la bourgeoisie et les paysans gémissent sous la tyrannie de la noblesse, et, malheureusement, il ne peut agir lui-même, parce qu’il n’est entouré que d’aristocrates. Mais, quand une fois nous serons émancipés, il se mettra à notre tête, et ses troupes seront à notre service, et Brême et tous les braves gens se rangeront à ses côtés.

LE GOUVERNEUR.

Comment avez-vous découvert et fait tout cela sans nous en laisser rien paraître ?

BRÊME.

Il faut beaucoup agir en secret, pour surprendre le monde. (Il s’approche de la fenêtre.) Si seulement le conseiller était parti, vous verriez des merveilles.

MARTIN, en désignant Brême.

N’est-il pas vrai que voilà un homme !

ALBERT.

Il vous donne un courage !

BRÊME, au Gouverneur.

Eh ! cher maître, les mérites que vous acquerrez cette nuit ne resteront pas sans récompense. Nous travaillons aujourd’hui pour la patrie tout entière. C’est de notre village que se lèvera le soleil de la liberté ! Qui l’aurait imaginé ?

LE GOUVERNEUR.

Ne craignez-vous aucune résistance ?

BRÊME.

Nous y avons pourvu. Le bailli et les huissiers seront d’abord arrêtés ; le conseiller s’en va ; les deux ou trois domestiques ne diront pas un mot, et le baron est le seul homme qui reste au château : je l’attire dans ma maison par le moyen de ma fille, et je l’enferme jusqu’à ce que tout soit fini.

MARTIN.

Bien imaginé.

LE GOUVERNEUR.

J’admire votre habileté !

BRÊME.

Allez, allez, quand l’occasion s’offrira de la montrer, vous en verrez bien davantage, surtout pour ce qui regarde les affaires étrangères. Croyez-moi, il n’y a rien au-dessus d’un bon chirurgien, surtout si, à côté de cela, il est un habile barbier. Le peuple ignorant jase beaucoup sur les écorche-barbe, et ne réfléchit pas comme c’est une grande affaire de raser quelqu’un sans l’écorcher. Croyez-moi seulement, il n’est rien où tant de politique soit nécessaire, que pour faire la barbe aux gens, pour leur enlever ces hideuses et barbares excroissances de la nature, ces poils de barbe, dont elle salit chaque jour les mentons humains, et rendre ainsi l’homme semblable, par la figure et les mœurs, à une femme aux joues polies, à un aimable et tendre adolescent. Si j’en viens un jour à écrire ma vie et mes opinions, on admirera la théorie du rasoir, de laquelle je prétends déduire à la fois toutes les règles de la vie et de la sagesse.

LE GOUVERNEUR.

Vous êtes une tête originale !

BRÊME.

Oui, oui, je le sais bien : aussi ai-je excusé les gens, lorsque souvent ils ne pouvaient me comprendre, et lorsque mes imbéciles croyaient se moquer de moi. Mais je veux leur montrer que celui qui s’entend bien à faire mousser le savon ; celui qui sait savonner d’une main habile, aisée et légère, apprivoiser la barbe la plus revêche ; celui qui sait qu’un rasoir fraîchement repassé écorche aussi bien qu’un rasoir émoussé ; celui qui rase selon le poil ou à contre-poil, comme s’il n’y avait pas eu trace de barbe ; celui qui donne à l’eau chaude la température convenable pour laver ; qui même essuie avec grâce, et montre dans toutes ses façons quelque chose d’élégant, n’est point un homme ordinaire, mais doit posséder toutes les qualités qui font honneur à un ministre d’État.

ALBERT.

Oui, oui, il y a barbier et barbier.

MARTIN.

Et M. Brême surtout, c’est un vrai plaisir !…

BRÊME.

Laissez, laissez : on verra bien. Dans tout cet art, il n’y a rien d’insignifiant. La manière d’étaler et de refermer la trousse, la manière de tenir les instruments, de la porter sous le bras… Vous verrez et vous entendrez des merveilles. Mais il est temps que j’aille rejoindre ma fille. Vous autres, allez à vos postes. Vous, maître, tenez-vous dans le voisinage.

LE GOUVERNEUR.

Je vais à l’auberge, où j’ai fait porter mes hardes, dès que l’on m’eut maltraité au château.

BRÊME.

Quand vous entendrez le tocsin, vous serez libre de vous joindre à nous ou d’attendre que nous ayons réussi, ce dont je ne doute nullement.

LE GOUVERNEUR.

Je n’y manquerai pas.

BRÊME.

Adieu donc, et prenez garde au signal.

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