‹ Les RévoltésChapitre 6 sur 22 · Scène VII.

Scène VII.

LES PRÉCÉDENTS, PIERRE, ALBERT.

BRÊME.

Bienvenus !… Jacques n’est-il pas avec vous ?

PIERRE.

Nous nous étions donné rendez-vous aux trois tilleuls, mais il nous a fait trop attendre, et nous sommes venus seuls.

ALBERT.

Qu’avez-vous de neuf à nous dire, maître Brême ? Est-il venu quelque chose de Wetzlar ? Le procès avance-t-il ?

BRÊME.

C’est justement parce qu’il n’est rien venu, et parce que, s’il était venu quelque chose, cela n’aurait pas grande importance, que j’ai voulu vous faire part de mes idées. En effet, vous savez bien que je m’intéresse aux affaires de tous, mais non publiquement, du moins jusqu’ici, car il ne faut pas que je me brouille tout à fait avec la seigneurie.

PIERRE.

Oui, nous ne voudrions pas non plus nous brouiller avec elle, si elle agissait seulement d’une manière un peu supportable.

BRÊME.

Je voulais vous dire… Si seulement Jacques était là, afin que nous fussions tous réunis, et que je n’eusse rien à répéter et que nous fussions d’accord !…

ALBERT.

Jacques ? Il vaut presque mieux qu’il n’y soit pas. Je ne me fie guère à lui : il a le franc-alleu, et, quoiqu’il ait pour les cens le même intérêt que nous, la route ne le regarde pas, et, dans tout le procès, il s’est montré beaucoup trop nonchalant.

BRÊME.

Àla bonne heure. Asseyez-vous et écoutez-moi. (Ils s’asseyent.)

MARTIN.

Je suis bien curieux d’entendre.

BRÊME.

Vous savez que, depuis quarante ans, les communes ont avec la seigneurie un procès, qui, par de longs détours, est enfin arrivé à Wetzlar, et qu’il ne peut trouver le chemin pour en revenir. Le seigneur réclame des corvées et d’autres services, que vous refusez, et que vous refusez à bon droit, car il a été conclu un compromis avec le grand-père de notre jeune comte (Dieu le garde !), qui s’est fait cette nuit, en tombant, une terrible bosse.

MARTIN.

Une bosse ?

PIERRE.

Cette nuit même ?

ALBERT.

Comment cela est-il arrivé ?

MARTIN.

Pauvre cher enfant !

BRÊME.

Je vous conterai cela plus tard : à présent, écoutez la suite. Ce compromis arrêté, les communes abandonnèrent à la seigneurie quelque peu de bois, quelques prairies, quelques pâturages et d’autres bagatelles, qui étaient pour vous sans importance et très-utiles à la seigneurie ; car on voit que le vieux comte était un maître avisé, mais aussi un bon maître. Vivre et laisser vivre était sa maxime. Il affranchissait en échange les communes de quelques corvées, dont il pouvait se passer, et…

ALBERT.

Ce sont les corvées que nous sommes encore obligés de faire.

BRÊME.

Et il vous fit quelques avantages…

MARTIN.

Dont nous ne jouissons pas encore.

BRÊME.

Justement, parce que le comte mourut. La seigneurie se mit en possession de ce qui lui était accordé ; la guerre éclata, et les vassaux durent faire plus encore qu’ils n’avaient fait auparavant.

PIERRE.

C’est exactement ainsi : je l’ai entendu plus d’une fois de la bouche des avocats.

BRÊME.

Et je le sais mieux que l’avocat ; car je vois plus loin. Le fils du comte, le seigneur défunt, devint majeur vers ce temps-là. C’était, par Dieu, un terrible et méchant diable, qui ne voulait rien céder, et vous maltraitait indignement. Il était en possession ; le compromis avait disparu, et l’on ne pouvait en trouver trace.

ALBERT.

Si nous n’avions pas la copie, que notre défunt pasteur nous a faite, à peine en saurions-nous quelque chose.

BRÊME.

Cette copie est votre bonheur et votre malheur. Cette copie est parfaitement valable devant tout homme juste : devant un tribunal elle ne vaut rien. Si vous n’aviez pas cette copie, vous seriez indécis dans cette affaire ; si l’on n’avait pas présenté ce document à la seigneurie, on ne saurait pas comme elle est injuste.

MARTIN.

Mais vous devez être juste aussi : la comtesse reconnaît qu’il y a beaucoup à dire pour nous ; seulement, elle se refuse à passer la transaction, parce qu’elle ne prend pas sur elle de conclure une pareille affaire pendant la minorité de son fils.

ALBERT.

Pendant la minorité de son fils ! N’a-t-elle pas fait ajouter une aile au château, que peut-être il n’habitera de ses jours ? car il ne se plaît pas dans ce pays.

PIERRE.

Et surtout à présent qu’il s’y est fait une bosse.

ALBERT.

N’a-t-elle pas fait établir le grand jardin et les cascades, ce qui l’a obligée à vendre une couple de moulins ? Elle prend bien sur elle de faire tout cela pendant la minorité ; mais ce qui est juste, équitable, elle n’ose pas se le permettre.

BRÊME.

Albert, tu es un brave homme ; j’aime à entendre parler ainsi, et j’avoue que, si je dois à notre gracieuse comtesse maints avantages, et me reconnais, en conséquence, son très-humble serviteur, je voudrais bien aussi imiter mon roi et me faire votre avocat.

PIERRE.

Ce serait fort bien : faites seulement que notre procès soit bientôt fini.

BRÊME.

Je n’y puis rien : c’est à vous d’agir.

PIERRE.

Comment faudrait-il s’y prendre ?

BRÊME.

Vous autres bonnes gens, vous ne savez pas que tout progresse dans le monde, que ce qui était impossible il y a dix ans est possible aujourd’hui ; vous ne savez pas tout ce qu’on entreprend maintenant, tout ce qu’on exécute.

MARTIN.

Oh ! oui, nous savons qu’il se passe maintenant en France d’étranges choses.

PIERRE.

Étranges et abominables !

ALBERT.

Étranges et bonnes !

BRÊME.

Fort bien, Albert ! Il faut choisir le meilleur. Voici donc mon avis : ce qu’on ne peut obtenir aimablement, on doit le prendre de force.

MARTIN.

Serait-ce là le meilleur ?

ALBERT.

Sans doute.

PIERRE.

Je ne crois pas.

BRÊME.

Je dois vous le dire, mes enfants : maintenant ou jamais !

ALBERT.

Vous n’avez pas besoin de tant nous prêcher, nous autres de Wiesengrouben ; nous sommes prêts et dispos. Dès longtemps nos gens voulaient se révolter ; mais je les en ai constamment détournés, parce que M. Brême disait toujours qu’il n’était pas temps encore, et c’est un homme habile, en qui j’ai confiance.

BRÊME.

Grand merci, compère, et, je vous le dis, il en est temps à présent.

ALBERT.

Je le crois aussi.

PIERRE.

Ne le trouvez pas mauvais, mais je ne vois pas cela ; car, de savoir quand il est bon de saigner, de purger, de ventouser, cela est marqué dans l’almanach, et je puis me régler en conséquence ; mais, si c’est juste le bon moment pour se révolter, je crois que cela est beaucoup plus difficile à dire.

BRÊME.

C’est à nous autres de le savoir.

ALBERT.

Sans doute, vous le savez.

PIERRE.

Mais dites-moi donc d’où vient proprement que vous le savez mieux que d’autres habiles gens.

BRÊME, avec gravité.

Premièrement, mon ami, parce que, depuis mon grand-père, ma famille a déjà montré les plus grandes lumières politiques. Ce portrait vous représente mon grand-père, Hermann Brême de Bremenfeld, qui, pour ses grands et excellents mérites, fut élevé à la dignité de bourgmestre de sa ville natale, à laquelle il rendit les plus grands et les plus importants services. Sa mémoire y est encore en honneur et en bénédiction, bien que de méchants et médisants poëtes dramatiques n’aient pas traité avec beaucoup d’égards ses grands talents et certaines singularités qu’il pouvait avoir. Sa profonde connaissance de toute la situation politique et militaire de l’Europe ne lui a pas été contestée même par ses ennemis.

PIERRE.

C’était un joli homme ; il paraît fort bien nourri.

BRÊME.

Àla vérité, il coula des jours plus tranquilles que son petit-fils.

MARTIN.

N’avez-vous pas aussi le portrait de votre père !

BRÊME.

Hélas ! non. Mais, je dois vous le dire, quand la nature produisit mon père, Jost Brême de Bremenfeld, elle recueillait ses forces, pour orner votre ami de facultés par lesquelles il désire de vous être utile. Mais me préserve le ciel de vouloir m’élever au-dessus de mes ancêtres ! Les choses nous sont rendues maintenant bien plus faciles, et nous pouvons, avec des dons naturels inférieurs, jouer un grand rôle.

MARTIN.

Pas si modeste, compère !

BRÊME.

C’est la pure vérité. N’y a-t-il pas maintenant une foule de gazettes, de journaux et de feuilles volantes, pour nous instruire et pour exercer notre esprit ? Si mon défunt grand-père avait eu seulement la millième partie de ces secours, il aurait été un tout autre homme. Mais, chers enfants, que vous parlé-je de moi ? Le temps passe, et je crains que le jour ne vienne à poindre. Le coq nous avertit de nous renfermer en peu de mots. Avez-vous du courage ?

ALBERT.

Moi et les miens nous n’en manquerons pas.

PIERRE.

Parmi les miens, il se trouvera bien quelqu’un pour se mettre à la tête ; pour moi, je prie qu’on me dispense de la commission.

MARTIN.

Depuis les deux derniers sermons que le précepteur a faits, parce que le vieux pasteur est malade, tout ce grand village ici est en mouvement.

BRÊME.

Bien ! C’est comme cela qu’on avance. J’ai compté que nous pouvons mettre sur pied plus de six cents hommes. Si vous le voulez, tout sera fait dans la nuit prochaine.

MARTIN.

Dans la nuit prochaine ?

BRÊME.

Minuit ne sera pas revenu, que vous aurez recouvré tout ce qui vous appartient, et plus encore.

PIERRE.

Si vite ? Comment serait-il possible ?

ALBERT.

Vite ou jamais.

BRÊME.

La comtesse arrive aujourd’hui : il ne faut pas qu’elle ait le temps de se reconnaître. Présentez-vous seulement devant le château à la nuit tombante, et réclamez vos droits, réclamez une nouvelle expédition de l’ancien compromis ; imposez encore quelques petites conditions, que je vous indiquerai ; faites-la souscrire, faites-la jurer, et tout sera fini.

PIERRE.

Àl’idée d’une pareille violence, je me sens trembler bras et jambes.

ALBERT.

Fou ! Celui qui emploie la violence ne doit pas trembler.

MARTIN.

Mais comme aisément ils peuvent lancer sur nous un régiment de dragons ! Nous n’y devons pas aller si rudement. La troupe, le prince, le gouvernement, nous écraseraient de la belle sorte.

BRÊME.

Tout au contraire. C’est justement sur quoi je me fonde. Le prince sait combien le peuple est opprimé. Il s’est prononcé assez souvent d’une manière énergique et formelle sur l’iniquité de la noblesse, sur la lenteur des procès, sur les chicanes des justiciers et des avocats ; en sorte qu’on peut présumer qu’il ne se fâchera point si l’on se rend justice, puisqu’il en est lui-même empêché.

PIERRE.

Est-ce bien sûr ?

ALBERT.

On en parle dans tout le pays.

PIERRE.

Alors on pourrait, à tout événement, hasarder quelque chose.

BRÊME.

Comment vous devez vous mettre à l’œuvre, comment, avant toute chose, vous devez vous défaire de l’abominable justicier, et sur qui vous devrez encore avoir les yeux ouverts, c’est ce que vous saurez avant le soir. Faites vos préparatifs, animez vos gens, et venez me joindre, ce soir à six heures, vers la fontaine des Seigneurs. Jacques n’est pas encore arrivé, et cela le rend suspect : il vaut mieux qu’il ne soit pas venu. Surveillez-le, afin que du moins il ne nous nuise pas. Il saura bien prendre part aux avantages que nous remporterons. Il fait jour : adieu, et dites-vous seulement que ce qui doit se faire est déjà fait. La comtesse revient justement de Paris, où elle a vu et entendu tout ce que nous lisons avec tant d’admiration : peut-être apporte-t-elle déjà elle-même des sentiments plus doux, si elle a appris ce que des hommes, qui sont trop durement opprimés, peuvent et doivent faire enfin pour défendre leurs droits.

MARTIN.

Adieu, compère ! adieu ! Au coup de six heures, je serai à la fontaine des Seigneurs.

ALBERT.

Vous êtes un brave homme ! Adieu !

BRÊME.

Je célébrerai vos louanges, si la chose réussit.

MARTIN.

Nous ne savons comment vous remercier.

BRÊME, avec dignité.

Vous aurez assez d’occasions de m’obliger. Par exemple, le petit capital de deux cents écus, que je dois à l’église, vous pourrez bien me le remettre.

MARTIN.

Nous n’y aurons pas regret.

ALBERT.

Notre commune est riche et fera aussi volontiers quelque chose pour vous.

BRÊME.

Cela se trouvera. Ce joli terrain, qui appartient à la commune, et que le justicier a fait clore de haies et cultiver en jardin, vous en reprendrez possession et me le céderez.

ALBERT.

Nous n’y regarderons pas : nous en sommes déjà consolés.

PIERRE.

Nous ne resterons pas non plus en arrière.

BRÊME.

Vous avez vous-même un beau bien et un joli garçon : je pourrais lui donner ma fille. Je ne suis pas fier, croyez-moi, je ne suis pas fier : j’appellerai volontiers votre fils mon gendre.

PIERRE.

La petite demoiselle est assez jolie, mais elle est élevée un peu trop noblement.

BRÊME.

Non pas noblement, mais sagement. Elle saura s’accommoder à toute condition. Mais là-dessus, il y a bien à dire encore. Adieu, mes amis ! Adieu !

TOUS.

Adieu ! Adieu !

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