CHAPITRE III
LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN
Mac Knight n’avait pas exagéré lorsqu’il avait dit à Robert Rolfe qu’il fallait traverser un désert pour arriver à sa mine de cuivre de Los Mimbres, et celui-ci, malgré la connaissance géographique qu’il avait de l’Amérique, n’avait aucune idée de l’étrange pays dans lequel ils allaient voyager.
Il existe en effet, dans l’intérieur de l’Amérique du Nord, un grand désert presque aussi vaste que le Sahara africain; ses confins ne sont pas parfaitement déterminés, mais on lui attribue environ deux millions de kilomètres carrés, c’est-à-dire quatre fois la surface de la France.
Cette étendue justifie pleinement sa dénomination de grand désert.
Le grand désert d’Amérique offre un aspect à peu près analogue à celui du Sahara, bien que plus varié en accidents géographiques. On y traverse des plaines dont quelques-unes ont près de cent milles d’étendue, où l’on n’aperçoit que des vagues de sable blanc étalées en vastes sillons comme un tapis de neige secoué par une rafale; plus loin, d’autres plaines aussi larges au-dessus desquelles le vent ne soulève aucun tourbillon de sable, mais dont le sol est nu, stérile, âpre comme un sol de granit. Plus loin s’élèvent de maigres arbrisseaux aux feuilles blanchâtres et rabougries; en certains endroits, ils forment des fourrés dans lesquels un homme à cheval a peine à pénétrer, tant leur fouillis est inextricable.
Cet arbrisseau est l’Artemisia, espèce de sauge sauvage: aussi les chasseurs appellent-ils prairies de sauge les plaines que couvre cette plante.
Dans d’autres parties de cette vaste solitude, le sol est semé de débris de cailloux émiettés comme l’empierrement d’une route neuve: ce sont des laves vomies par des monts autrefois volcaniques. En contraste avec la sombre couleur de ces débris, d’autres plaines sont aussi blanches que s’il venait d’y neiger; mais c’est du sel qui couvre le sol à six pouces d’épaisseur sur une étendue de cinquante milles carrés. Ailleurs, ce n’est plus du sel, mais de la soude dont les efflorescences presque analogues, jonchent la terre à perte de vue.
La région montagneuse du grand désert en est la plus pittoresque naturellement. La chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du nord au sud et le divise en deux parties à peu près égales. Mais on y rencontre aussi d’autres montagnes d’une très grande élévation et d’aspects singuliers. Parfois, durant plusieurs milles, leur sommet horizontal ressemble au toit d’une maison et paraît si étroit qu’on croirait pouvoir se mettre à califourchon sur ce faîte cyclopéen. Souvent elles sortent immédiatement de la plaine en forme de cônes, isolés les uns des autres, assez semblables à des tasses à thé renversées sur une table. Certains pics pointus sont élancés comme des obélisques. D’autres sont en forme de dôme, comme le Panthéon. A distance, ces montagnes prennent des colorations diverses; les unes sont bleues, d’autres noires ou vert foncé. Celles qui sont bleues doivent cette teinte aux pins et aux cèdres qui croissent sur leurs flancs; mais la plupart n’offrent pas trace de végétation.
Cependant elles n’en présentent pas moins un coup d’œil varié, car de grandes raies rouges, jaunes et blanches, dues aux différentes natures de roches qui les composent, les traversent en sens opposés; on en trouve même qui brillent de l’éclat du mica et de la sélénite. Quand le soleil les frappe de ses rayons, elles ressemblent aux monts d’or et d’argent dont on n’entend parler que dans les contes de fées.
Enfin, les plus élevées de ces montagnes, celles qu’on aperçoit de plus loin et qui guident dans ce désert comme en pays civilisés les clochers de villages, sont couvertes en toute saison d’un manteau de neige immaculée, car leur élévation au-dessus du niveau de la mer est considérable.
Des rivières aussi étranges que ces contrées encore peu connues les traversent en tous sens. Les unes roulent leurs eaux calmes et peu profondes sur un fond de mica; quand on les suit dans leur cours, sur le bord de leur lit qui est parfois large de vingt-quatre mètres, on observe qu’au lieu de croître dans leurs parcours, comme les rivières des autres pays, elles s’épuisent peu à peu jusqu’à ce que leurs eaux, perdues dans les sables, ne présentent plus qu’un lit desséché pendant plusieurs journées de marche. Plus loin cependant, la rivière apparaît de nouveau, son volume s’accroît et parfois si abondamment que quelques-unes peuvent porter de grands vaisseaux à des centaines de kilomètres de la mer. Telles sont l’Arkansas et la Platte.
D’autres cours d’eau moins bienfaisants roulent leurs ondes impétueuses, entre des rochers élevés de plus de mille pieds, qui forment un précipice au fond duquel rugit la rivière emprisonnée, changée en torrent par le lit accidenté sur lequel elle bondit et tombe tour à tour. Ces rives inhospitalières sont si escarpées qu’on n’en peut gravir les flancs, et les roches qui les enserrent sont si dénudées de végétation qu’aucun oiseau du ciel n’a sans doute jamais bu à ces coupes silencieuses. On trouve aussi des lacs au milieu de plaines stériles. Que le voyageur qui s’est arrêté sur leurs bords y revienne quelques années après, il les y cherchera en vain; les lacs se sont desséchés, il n’en reste plus que quelques traces marécageuses dans les bas-fonds. Enfin, parmi les lacs d’existence plus stable, les uns offrent des eaux fraîches et salubres, d’autres repoussent par leur goût saumâtre, enfin quelques autres encore sont plus salées que l’Océan lui-même.
Les sources abondent dans ce désert; on en trouve de sulfureuses et de salines; certaines sont si chaudes qu’on n’y peut plonger le doigt sans se brûler.
De loin en loin, l’on aperçoit de vastes cavités dans les montagnes et des trous profonds au milieu des plaines; c’est ce qu’on nomme des barrancas. Au travers des montagnes elles-mêmes, les rivières ont taillé des fentes immenses dont le faîte semble s’être écroulé et qu’on appelle cañons. Toutes ces bizarres formations caractérisent la région du grand désert américain.
Mais il a ses oasis, ce qui revient à dire ses habitants. L’une d’elles est le nouveau Mexique; il renferme un grand nombre de villes et plus de cent mille habitants de race espagnole mêlée au sang indien; outre cette grande oasis, il en offre des milliers d’autres de toutes les étendues, depuis cinquante milles de largeur jusqu’au petit terrain de quelques acres, fertilisé par quelque source bienfaisante. Dans plusieurs d’entre elles résident des tribus indiennes qui possèdent des chevaux et du bétail, ou d’autres tribus moins fortunées qui subsistent misérablement de racines, de graines, de reptiles, d’insectes.
En dehors de ces centres plus ou moins civilisés et errants sur la vaste étendue du Sahara américain, l’on trouve cette classe d’hommes blancs qui vit de hasards heureux et de fatigues héroïques, auxquels on donne le nom de trappeurs. Ils subsistent de la chasse du buffle et d’autres animaux. Leur existence, en question chaque jour, n’est qu’une succession de périls; ils ont à combattre les bêtes sauvages et les Indiens non moins féroces, et leur unique ressource pour vivre est de chercher les fourrures de castor, de loutre, de rat musqué, de martre, d’hermine, de lynx et de renard. Des forts ou entrepôts de commerce, établis par des marchands aventureux, se trouvent à de grandes distances les uns des autres. Les trappeurs viennent y échanger leurs fourrures contre des vivres, des vêtements et les munitions indispensables à leur périlleux métier.
Enfin une dernière classe d’hommes traverse le grand désert. Depuis plusieurs années, un commerce considérable s’est établi entre l’oasis du nouveau Mexique et les États-Unis. Il emploie un capital important et un grand nombre d’hommes. Les marchandises sont transportées sur de grands chariots appelés wagons, traînés par des bœufs ou des mules, et les négociants ne s’aventurent que par troupes auxquelles on donne, comme dans le Sahara, le nom de caravanes.
Elles ont coutume de suivre une direction connue où l’on peut trouver de l’herbe et de l’eau à certaines époques de l’année. Il y a plusieurs de ces chemins ou pistes qui vont des établissements placés à la frontière des États-Unis à ceux du nouveau Mexique; néanmoins, les voyageurs qui suivent ces pistes voient se dérouler sous leurs yeux l’étrange spectacle du désert américain, et s’ils l’ont traversé sans risque, ils peuvent se féliciter de leur heureuse chance et bénir leur destinée.
Pendant la plus grande partie du voyage qu’accomplissait de Saint-Louis à Santa-Fé la caravane dont la famille Rolfe faisait partie, rien ne vint troubler la sécurité du trajet. Mac Knight se montrait plein d’égards pour ses compatriotes et la jeune Mexicaine, habituée aux accidents de ces expéditions, animait de sa gaieté les haltes du soir, tandis que Mme Rolfe les charmait par sa conversation. Quant aux enfants, ils n’éprouvaient ni crainte ni fatigue. La nouveauté des lieux les amusait; leur seule préoccupation était de savoir quand ils arriveraient à la mine de Los Mimbres, où ils prétendaient être employés, Franck comme apprenti mineur, et Henri, qui n’aimait pas à perdre de vue le soleil, comme aide de son père à son bureau.
Au bout de deux mois de cette vie nomade, la caravane quitta la piste habituelle des commerçants, afin d’éviter les Arapahoes, tribu indienne de mauvais renom. Elle se dirigea vers la rivière canadienne, qu’elle franchit et longea ensuite sur sa rive droite.
Le pays était accidenté et la nouvelle route difficile. On n’avançait plus que lentement; la piste était coupée, à de fréquents intervalles, par des ruisseaux qui se dirigeaient du sud vers le fleuve. La plupart, bien qu’à sec, formaient des fossés profonds; à chaque instant l’on était forcé d’arrêter tout le convoi pour aplanir un peu ces ornières et frayer un passage aux chariots.
En traversant un de ces fossés, le timon du chariot qui contenait la famille de Robert Rolfe se rompit; pendant qu’il descendait de cheval et aidait Cudjo à détacher l’attelage, afin de réparer l’accident, le reste du convoi dépassa le wagon arrêté et poursuivit sa route en avant. Le nègre se mit en mesure d’assujettir le timon à grand renfort de clous et de cordes. Rolfe l’aidait de son mieux, tout en écoutant le bruit des roues du convoi qui s’éloignait, lorsqu’un galop de cheval se rapprocha d’eux. C’était Mac Knight qui revenait sur ses pas en s’apercevant que ses amis étaient distancés, et qui venait apprendre la cause de leur retard.
Il voulait rester avec eux pour les aider, mais Robert Rolfe n’y consentit pas; il démontra à l’Écossais qu’il lui serait facile de rejoindre la caravane à la halte de la nuit. Il n’est pas rare, en effet, qu’un chariot soit obligé de rester en arrière avec tout son monde pour des réparations; quand il n’arrive pas au campement de nuit, on envoie le lendemain matin un détachement à sa rencontre, afin de l’aider en cas de besoin. Mac Knight se laissa vaincre par l’assurance de la facilité avec laquelle l’accident serait réparé et aussi par l’inquiétude que son absence causerait à sa femme; après avoir serré la main de Robert Rolfe, il piqua des deux et repartit au galop.
Au bout d’une heure de travail, le timon était raccommodé, et le chariot, traîné par son attelage reposé, reprenait allègrement sa route; mais à peine avait-on fait un mille que le sabot d’une des roues, rétrécie par l’extrême sécheresse de l’atmosphère, se détacha, et les jantes parurent prêtes à se disjoindre. Ce second accident était beaucoup plus grave que la rupture du timon. Rolfe et Cudjo prévinrent les suites immédiates de ce nouveau malheur en arrêtant tout d’un coup le chariot et en mettant un appui pour soutenir la charge de la voiture.
«Ah, maître, dit Cudjo, c’est maintenant que nous aurions besoin d’un coup de main.»
Et il se haussa sur la pointe de ses pieds pour apercevoir le dernier wagon qui apparaissait à l’extrême horizon.
La première idée de Rolfe fut en effet de mettre son cheval au galop pour aller solliciter l’assistance de la caravane; mais il se souvint de la mauvaise grâce avec laquelle plusieurs Mexicains l’avaient raillé de son inexpérience des voyages dans les prairies et avaient même refusé de lui être utiles en diverses circonstances; le brave Écossais, seul peut-être, aurait couru à son secours.
Mme Rolfe aperçut dans la physionomie de son mari les causes de son indécision.
«Robert, dit-elle, il faut essayer de nous tirer d’affaire tout seuls. N’avons-nous point à apprendre à nous passer de tout le monde? Et ce n’est pas si difficile de faire le métier de charron. Tous les outils sont là dans la boîte sous le chariot; Frank et Henri vont couper des branches d’arbre et vous tailler des coins; moi je serai la mouche du coche, car je ne pourrai que vous encourager à l’ouvrage, mais je serai bonne au moins à vous rappeler que nous nous sommes trouvés dans des situations plus fâcheuses. Voyons! n’ayez pas une mine si attristée. Ne vous trouvez-vous pas mieux ici que dans votre ferme sous l’eau? Vite, à l’ouvrage, et nous pourrons peut-être rejoindre nos compagnons avant la nuit.»
Cudjo s’était mis à rire à cette allusion à la ferme du Caire, où ses jeunes maîtres auraient été parfaitement heureux, selon lui, à la condition d’être de petits canards; cette hilarité, autant que l’enjouement de Mme Rolfe, rendit de l’énergie au chef de la famille. Il mit habit bas, saisit le marteau, et, à force d’essais plus ou moins habiles, la roue fut resserrée et devint plus solide que jamais.
Malheureusement, lorsque le chariot fut rétabli sur son essieu et prêt à rouler de nouveau, le soleil était sur le point de se coucher. Ne connaissant pas la piste, on risquait de s’égarer en marchant dans l’obscurité: force fut donc d’allumer du feu là où l’on était et d’y passer la nuit. Sauf sa solitude, ce campement sur les bords de la rivière réunissait les commodités désirables.
Le jour trouva la famille Rolfe debout et prête à partir. Après avoir pris le premier repas, on se remit sur les traces visibles de la caravane, en s’attendant à voir venir du monde au-devant du wagon attardé. Malgré cette espérance, à midi, aucun voyageur de la caravane n’avait encore paru, et le chariot avançait toujours dans un pays âpre, couvert de collines rocheuses et dont les vallées ne contenaient que quelques rares arbustes.
Comme on poussait en avant vers les montagnes, un bruit, semblable à la détonation d’une bombe, se fit entendre tout à coup. Qu’est-ce que cela voulait dire? La caravane avait des bombes et des obusiers qu’elle rapportait au gouverneur de Santa-Fé: s’était-elle servi de ce signal pour faire connaître sa direction au wagon retardé? Ce n’était pas probable. Avait-elle été attaquée par un parti d’indiens, et cette attaque avait-elle été repoussée par le canon? Telles furent les questions que se posèrent les voyageurs.
«Non, dit Mme Rolfe la première, la détonation ne se renouvelle pas, il ne s’agit pas d’un combat.
--Ce doit être plutôt un accident, dit à son tour Robert Rolfe après réflexion, car le tir d’un obusier produit deux détonations, celle qui suit la décharge et puis l’explosion de la bombe. Or, nous en avons entendu une seule. Quelque projectile aurait-il éclaté par accident?... Pourvu qu’il n’y ait pas de blessés!»
On fit une halte d’une demi-heure, afin d’épier les moindres bruits; mais au bout de ce temps, comme rien ne se faisait plus entendre, l’inquiétude gagna tout le monde, et le wagon reprit sa marche en avant. Les voyageurs constatèrent que la caravane avait fourni une longue traite le jour précédent, car le soleil était près de se coucher lorsque le chariot atteignit les hauteurs, et l’on était encore loin du lieu où la caravane avait dû faire son campement la nuit précédente.
«Allons en avant! allons!» dit courageusement Mme Rolfe, à laquelle son mari demandait s’il fallait renoncer pour cette nuit encore à rejoindre leurs compagnons.
Enfin, aux premières clartés de la lune, le chariot atteignit ce campement qui lui présenta un horrible spectacle. Les wagons étaient tous là avec leurs bannes déchirées et leur cargaison dispersée à terre; l’artillerie y était aussi, et des feux à demi éteints fumaient auprès des pièces. Des êtres humains gisaient sur le sol privés de vie, et des loups hurlant, se querellant, se disputaient cet horrible festin.
Un cri d’effroi et de douleur partit du chariot. Les enfants se rejetèrent en arrière, ne pouvant soutenir la vue de cet affreux spectacle, et Mme Rolfe éleva sa pensée vers Dieu pour lui recommander l’âme des malheureux voyageurs.