‹ Les Romanciers d'Aujourd'huiChapitre 10 sur 42 · VIII

VIII

Le talent de M. Mirbeau est plus humain; je devrais dire qu'il s'est humanisé en se développant. M. Mirbeau commença par suivre d'un peu bien près les traces de l'auteur d'Une vie, et à ce compte ses premières nouvelles sont d'un bon élève, mais d'un élève. Lisez ou relisez les Lettres de ma chaumière. Il s'y efforce vers les réalités substantielles et concises de M. de Maupassant et il y atteint, mais soufflant et suant. Il ne se dégage à peu près que dans le Calvaire; et il est tout à fait lui dans l'Abbé Jules. J'entends d'abord qu'il a dépouillé cette sécheresse et cette indifférence qui sont le pire dandysme, quand elles n'ont point un fonds de nature. Et c'est le cas ici. Soyez sûrs que M. de Maupassant eût pu signer toutes, ou presque, les Lettres de ma chaumière, qui sont de la misanthropie tassée et concentrée suivant sa recette, et qu'il n'eût jamais ni pensé ni écrit, par exemple, les belles pages du Calvaire toutes débordantes d'humaine pitié, où le petit soldat Jean-François, de garde au bord des plaines grises de la Beauce, fusille à bout portant un éclaireur prussien:

«Cet homme, j'avais pitié de lui et je l'aimais; oui, je vous le jure, je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... Une détonation éclata, et dans le même temps que j'avais entrevu à travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle qui volait sur la route... puis rien, j'avais entendu le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis rien.... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappait... Je la laissai tomber à terre... Etais-je le jouet d'une hallucination?... Mais non... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'un petit cadavre tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses yeux charmés il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... Moi, stupidement, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme en qui mon àme venait de se confondre, un homme qui, dans l'éblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie!... Je l'avais peut-être tué à l'instant précis où cet homme se disait: «Et quand je reviendrai là-bas...» Comment? Pourquoi? Puisque je l'aimais, puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je l'appelai; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit de glou-glou, s'étalait en marge rouge, poissait déjà à sa barbe... Je lui tâtai la poitrine à la place du cœur: le cœur ne battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tête sur mes genoux, et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses deux yeux clairs, qui me regardaient tristement, sans une larme, sans un reproche, ses deux yeux qui semblaient vivants! Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'étreignis le cadavre du Prussien, je le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourpres, éperdûment, je l'embrassai...»[22]

[22] Extrait du Calvaire, pages 86-87. On sent que le réalisme russe, que Tolstoï a passé là et sa saignante humanité.--Rapprochez l'admirable pièce de Théodore de Banville: Le prussien mort (Idylles prussiennes). Je ne voudrais point ajouter à cette belle page; je dirai seulement qu'elle n'est point unique dans l'œuvre de M. Mirbeau. Et admirez tout de même comme les petites choses d'école se fondent dans le talent: voici un naturaliste,--un impersonnel, donc--et qui émeut!...

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