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III

Pour être d'autre sorte, ce sont des psychologues encore et surtout, je pense, que MM. de Bonnières, Rod, Marcel Prévost, Quellien, Mme Daudet et Mme Juliette Adam elle-même, celle-ci plus métaphysicienne pourtant que psychologue. (Mais l'éditeur répugnerait à bâtir une catégorie à part pour un seul romancier, fût-ce la belle directrice de la Nouvelle Revue.)

M. de Bonnières, avant d'être le romancier qu'on sait, signait Janus au Figaro, et l'on rencontrait cette signature ambiguë au bas d'un portrait, presque toujours. Les tons en étaient d'une grande finesse; les nuances bien observées; l'ensemble très précis[64]. En devenant romancier, M. de Bonnières est resté portraitiste. C'est un éloge à lui faire, et aussi une critique. Il s'entend mieux qu'homme du monde à camper un personnage dans son attitude et son geste familiers; il le saisit au point; il trouve le trait, et non pas seulement, comme M. de Maupassant, par exemple, le trait physique, la ligne, le tic, mais le trait moral encore. Il est peintre d'âme autant et plus que de figure; c'est un psychologue avant qu'un physiologiste. Ses romans sont des galeries de portraits, où chacun a une vie propre, un costume, une attitude, un fonds moral à soi. La galerie est bien animée. Et les portraits ont ceci de supérieur qu'ils sortent de l'individu et tendent au type. Qu'est-ce que Jeanne Avril[65]? Mlle X ou Mlle Z? Point. Une jeune fille simplement, la demoiselle moderne, qui fait la demoiselle avant que d'avoir fait toutes ses dents, comme Mme Avril est la femme moderne uniment, la femme du monde qui ne se résout à son rôle de mère qu'avec les cheveux gris et la patte d'oie. On pourrait se poser la même question et répondre de même pour tous les autres personnages de M. de Bonnières. Il a réellement le don qui fait les bons peintres: il abstrait et généralise sans ôter à la vie. Il est parfait dans le genre; il est médiocre comme romancier[66]. J'entends ici,--et il entend avec moi par roman--une intrigue, un groupement de personnages qui agissent les uns sur les autres, se pénètrent et se fondent. Mais le groupement chez lui est artificiel, sensiblement; la pénétration réciproque des personnages à peu près nulle, ou forcée. Ils n'ont d'existence qu'en soi; la vie ne rayonne pas d'eux alentour; leur atmosphère est fausse. Voici une comparaison assez basse, mais qui me fera entendre: je songe, quand je lis M. de Bonnières, à ces groupes en cire du musée Grévin, où chaque individu est admirablement pris sur le vif, campé et posé, isolément, et où c'est l'ensemble qui détruit l'illusion.

[64] Voir le recueil de ces portraits: Mémoires d'aujourd'hui.

[65] Voir le roman du même nom. Voir aussi Les Monach. M. de Bonnières, très goûté comme critique et comme romancier, ne l'est peut-être pas assez comme poète.

[66] Voir, pour la raison peut-être, la note 59 de la page 152.

Chonchette de M. Marcel Prévost,--qui est aussi l'auteur applaudi du Scorpion[67]--offre quelque analogie avec la Jeanne Avril de M. de Bonnières[68]. C'est une étude de jeune fille, assez exacte d'abord, mais poussée au bleu sur la fin, et, ce qui est pis, à mon sens, en vertu d'une théorie cherchée et affichée, qui est qu'un élément romanesque doit s'introduire dans tout roman[69]. Ceci a l'air d'une tautologie, et n'est rien moins qu'acceptable. Si romanesque n'est pas, comme dans la langue courante, synonyme absolu de faux, et si le romanesque ne sert qu'à l'agencement du drame et dans la juste mesure, va pour le romanesque dans le roman, puisque aussi bien la vie ne présente guère de drame complet ou tout d'une pièce et qu'il faut choisir entre le drame à commencement, milieu et fin, et la «tranche de vie» quelconque des naturalistes. Où le romanesque devient seulement haïssable, c'est si du drame il passe aux personnages. Toutes les théories et préfaces du monde n'y feront rien. Les hommes sont bien vieux, et dégoûtés surtout, pour se plaire encore aux légendes. Peau-d'âne leur serait contée qu'il n'est pas sûr qu'elle leur causât un si extrême plaisir. Mais Peau-d'Ane en un milieu moderne, sans les robes couleur de soleil et de lune, sans le prince Charmant, sans les fées, Peau-d'Ane en manches à gigot et en jupe directoire, traversant le boulevard au bras d'un ingénieur des mines, vous n'y pensez pas!

[67] Surtout pour la très belle scène romantique de la confession. L'auteur a depuis publié un autre roman à succès, Mademoiselle Jaufre.

[68] Notez combien de nos romanciers ont essayé cette psychologie de la jeune fille du monde: Edmond de Goncourt avec Chérie, Gyp avec Loulou et Paulette, Halévy avec Princesse, etc. Je signale encore sur le même sujet Filles du monde, une forte étude de M. Oudinot, qu'il faudrait ranger parmi les jeunes impressionnistes d'avenir.

[69] Cf. la préface de Chonchette.

M. Prévost naquit, j'imagine, par quelque aube d'été, sur les bords fleuris du Lignon, d'une bergère à houlette rose et d'un berger zinzolin. M. Rod est de l'âpre Genève, et il en a bien le ton. On le connaît et on l'estime très justement pour sa critique pesée, réfléchie et curieuse. Dans le roman, je crois qu'il n'a point encore donné toute sa mesure, malgré la Course à la Mort et de belles pages. Le livre de M. Rod ne dément point les promesses du titre: c'est du Schopenhauer en action, et, si l'on veut, par endroits, du Schopenhauer de premier ordre. Son pessimisme a de la profondeur et de la sincérité. Le style, chez lui, est un curieux mélange de la rude simplicité calviniste et de la recherche des nouvelles écoles; on voudrait qu'il fût mieux fondu, ou qu'il restât simple, tout uniment, pour être très beau[70].

[70] Depuis, M. Rod a donné un pendant à la Course à la mort. Je renvoie sur ce très beau livre, Le Sens de la vie, à un excellent article de M. Charles Maurras, dans l'Instruction publique du 16 février 1889. Le «pessimiste» de M. Rod finit par trouver le bonheur dans le mariage. Ainsi la vie «prend un sens» pour lui. Soit! dit M. Maurras, mais adoptez le conseil. Est-il si sûr que le mariage vous guérisse aussi? «Ce jeune homme se marie; il aurait pu très bien se faire, précisément à cause de sa misanthropie et de son shopenhauérisme intellectuel, qu'il se refusât obstinément au mariage. Admettons que la nécessité, l'amour--qui est la plus efficace des nécessités--lui ait imposé ces justes noces; le héros de M. Rod a toujours ce bonheur immense, et peu prévu pour un analyste comme lui, de ne pas rencontrer dans le caractère, dans le tempérament de sa jeune femme, ces antipathies foncières contre lesquelles le pauvre amour éclate en morceaux comme un verre lancé contre une muraille. Il y a des différences dans leur pensée; il y a dans leurs personnes des points muets, des places qui ne vibrent pas--ou pas encore. Mais l'analyste, le chercheur, si bien qu'il pénètre, ne fait nulle part dans l'aimée cette angoissante découverte de l'ennemie, de l'autre, qui ôte au bonheur souhaité jusqu'à la possibilité d'être. Oh! le héros de M. Rod est un heureux! Et les événements arrivent bien à point, ni une heure trop tôt, ni une heure trop tard, pour lui révéler chacun des nouveaux liens qui l'ont rattaché à la vie sans qu'il y ait pris garde.--Tu croyais ne pas aimer ta femme! Mais vois donc, malheureux, comme te voilà jaloux de l'enfant avec qui il va falloir que tu partages sa tendresse! Tu croyais n'aimer pas ta fille, «ce paquet de chair rouge qui se violace et qui glousse», dont ta femme a tant souffert pendant cette nuit mortelle où tu te convulsais de rage, de honte et de peur, aux cris de l'accouchée,--cette petite envahissante qui t'a volé jusqu'aux soins de ta vieille bonne, a troublé le travail de tes soirs, le repos de tes nuits,--qu'as-tu donc, si tu ne l'aimes pas, à trembler comme un peuplier à la pensée de te voir enlever ta petite Marie?--Et c'est tout le temps ainsi. Mais si la petite Marie était morte, je vois distinctement à quelles récriminations blasphématoires l'aventure «paternelle» aurait pu tourner; et j'en dirai autant de l'aventure «mariage», car la naissance de Marie aurait pu être indéfiniment retardée par l'un quelconque des scrupules philosophiques de l'homme, l'une quelconque des appréhensions très modernes de la femme, ou par les précautions malthusiennes de tous les deux. Le héros de M. Rod risquait, en ce cas, d'ignorer perpétuellement son amour pour madame; et, à force de chercher en elle la petite bête, l'endroit défectueux, c'eût été bien le diable s'il ne l'eût découvert à la fin.»

Et M. Quellien, lui, est de Bretagne, un peu triste donc et nuageux, comme la race dont il est un des représentants attitrés à Paris. S'il n'y porte point le costume national, comme ce sénateur de Léon qui étale en plein boulevard l'anachronisme de ses braies, c'est qu'on ne tolère pas la couleur locale dans les bureaux ministériels[71] comme dans les couloirs du Luxembourg. Mais rendez-le à lui-même: il arborera le chupen, la ceinture bleue et le chapeau lamé d'argent. Bien sûr, vous le retrouverez dans quelque carrefour de Grenelle ou de Vaugirard, sonnant de la bombarde à ceux de ses nostalgiques compatriotes qu'y fait vivre la compagnie du gaz. Il a publié un volume intitulé: Loin de Bretagne, qui est justement une psychologie du Breton. L'âme de la race est bien là, toute contemplative; mais la nature extérieure, les formes, n'entrent pour rien dans son rêve qui est fait de mysticisme et de fatalisme. C'est l'âme d'un peuple incomplet; il meurt dans notre civilisation active, les yeux toujours sur son rêve. Adieu, âme charmante et ailée, âme des vieux bardes Gwichlan et Taliésin, qui fûtes l'âme des derniers de nous, du meunier de la Léta qui tille son lin en chantant, et du piqueur de pierres trégorrois qui rythme ses coups de marteau sur l'air de l'Ann-ini-goz! M. Quellien a fixé un peu de cette âme dans Loin de Bretagne, et c'est assez pour qu'il ait sa place ici[72].

[71] La littérature est une mère avare. M. Quellien, comme tant d'autres, est employé dans un de nos ministères.

[72] J'ai connu trop tard le livre de M. François Sauvy: Loin de la vie, pour donner à l'auteur la place qu'il mériterait. Du moins, signalerai-je le livre pour un des meilleurs romans «psychologiques» de ces dernières années.

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