CHAPITRE V - CHAPITRE V
LES RUSTIQUES
LES RUSTIQUES
Emile Pouvillon.--André Theuriet.--Jules de Glouvet.--Erckmann-Chatrian.--Ferdinand Fabre.--Robert de la Villehervé.--Charles Canivet.--Gustave Guiches.--Antony Blondel.--Léon Duvauchel.--Joseph Caraguel.--Emile Dodillon.--Léon Deschamps.--Jean Sigaux.--Gaston d'Hailly.--Maurice Jouannin.--F. de la Biotière.--Pierre Arnous.--Georges Renard.--Pierre Maël.
Ce n'est qu'un petit clan, car la mode n'est point aux choses rustiques. Quelques-uns, pourtant, ont forcé l'attention des gens de Paris: André Theuriet, avec les combes et les sapinières des monts lorrains; Emile Pouvillon, avec les bordes du Quercy; Erckmann-Chatrian, avec les grasses prairies de la Meuse; Jules de Glouvet, avec la Loire, les barquettes des saumoniers, les joncs tristes qui sifflotent au vent; Ferdinand Fabre, avec les durs et secs paysages des Cévennes; d'autres encore, qui du Dauphiné, qui de l'Anjou, qui de la Normandie, chacun d'eux avec les façons et l'accent du terroir natal. Mais la nature est leur vrai «héros» à tous. Ils l'aiment pour sa physionomie ondoyante, ses aubes laborieuses, ses pleins ciels, ses crépuscules indécis, ses alanguissements, ses sommeils, ses éveils, ses voix, son inconnu. Leurs livres ressemblent à ce beau pastel de Millet: La plaine, tout aride et désolée, et puis le jour gris qui monte, et, dans un coin, mal indiquée et sensible à peine, la silhouette d'un pastoureau coulé dans sa houppelande. L'homme ne tient guère plus de place chez eux. Ils vont d'abord à la nature. Ils la sentent comme ils l'aiment, profondément. Pour décrire cette nature une et diverse des pays de France, chacun d'eux a trouvé l'épithète vraie, le verbe et le mot qui peignent, et M. Jules Lemaître a pu dire très justement qu'on formerait, en réunissant leurs tableaux, une sorte de géographie pittoresque et morale de la patrie française[99]. Et cette géographie serait nuancée et précise pour les paysages, certes, mais la plus conventionnelle du monde pour les paysans. Je demanderai seulement qu'on les écoute parler. Sauf les mots de patois, rares du reste et cachés dans la foule, et quelques locutions où perce un coin de terroir, les paysans de M. Theuriet, de M. Pouvillon et de M. Fabre, qui sont d'extrémités opposés, parlent une langue artificielle et voulue, d'une naïveté déterminée d'avance, et la même pour tous. Cette langue-là, vous l'avez entendue déjà dans les Maîtres-Sonneurs de George Sand, qui la parla peut-être la première. Je la crois parfaitement fausse. Elle est faite d'archaïsmes et de flexions verbales au goût du populaire. Elle est bien gracieuse, souvent, et fort peu exacte, toujours. Observez que je constate la chose sans arrière-pensée de blâme. Entre les véridiques coups de gueule de Buteau[100] et le petit babil arrangé d'une Cézette[101], je suis très nettement pour le babil de Cézette. Il me suffit qu'il soit la traduction d'un état d'âme, et que la naïveté, qui n'est pas toujours sur les lèvres, se retrouve dans le cœur et dans l'esprit.
[99] Cf. Les contemporains, art. De Glouvet. C'est ce qu'a fait, en les reliant d'un commentaire délicat, M. Charles Fuster, avec les vers des Poètes de clocher.
[100] Cf. La Terre, de M. Zola.
[101] Cf. Cézette, de M. Pouvillon.