III
Ce sont là nos grands rustiques[117]; mais je ne voudrais pas clore la revue sans signaler au moins, de romanciers plus jeunes, quelques œuvres où s'affirme un talent d'observation et de description très appréciable: Le gars Périer, par M. Robert de La Villehervé[118], étude souvent puissante, vive et vraie toujours, la Ferme des Gohel et les Hautemanière, deux bons tableaux d'intérieurs normands, par M. Canivet, l'Ennemi, par M. Guiches, un livre où le pastiche du style de M. Zola n'enlève que peu au mérite très réel de l'observation, le Roman d'un maître d'école, par M. Antony Blondel (celui-là même que M. Richepin n'a pas craint d'appeler un Saint-Simon paysan), La Moussière et le Tourbier, par M. Léon Duvauchel (avec telles pages du Tourbier que pourrait signer un Theuriet ou un Fabre), Les Barthozouls, par M. Joseph Caraguel, le Moulin Blant, par M. Emile Dodillon, Le Village, par M. Léon Deschamps, Le Paysan, par M. Jean Sigaux, Fleur de pommier, par M. Gaston d'Hailly, la Grève de Penhoat, par M. Jouannin, la Muguette, par M. de la Biotière, les Compagnons du Légué, par M. Pierre Arnous, les Croquis champêtres, par M. Georges Renard, Pilleur d'épaves, par M. Pierre Maël, toutes œuvres diversement estimables et qui font bien augurer de la jeune école.
[117] A bien des titres aussi, il m'eût fallu ranger M. Léon Cladel parmi les romanciers de la nature. Il a dit quelque part: «Si Paris a tué en moi le dévot et le chauvin qui s'y développèrent ensemble, il n'a même pas entamé le Celte, le paysan, et je reste, à l'instar de mes ancêtres, un des mille et mille pygmées fidèles à la grande nature, et aussi, comme mes devanciers, des étoiles, de la terre et de l'eau, de tout ce qui marche, vole, nage ou rampe, luit et respire.» C'est d'un bel effet; mais le côté champêtre n'est pas ce qui frappe d'abord chez M. Cladel. Voir néanmoins sur les paysans de M. Cladel un excellent article de M. Charles Buet (Revue bleue du 4 janvier 1890).
[118] On connaît, par ailleurs, l'admirable poète de la Chanson des Roses et de Toute la Comédie. Comme prosateur, on lui doit encore une très fine étude de la vie d'artiste, la Princesse Pâle, écrite en collaboration avec M. G. Millet et parue trop tard pour trouver place ici. Du moins détacherai-je du Gars Périer un épisode d'un rendu intense et profond: c'est celui où Constant Périer, le braconnier, à qui un vieux bonhomme, le père Marolles, a donné asile dans un réduit de la forêt de Bourgon, est pris par les gendarmes et grièvement blessé, au moment où, sur les instances de sa fiancée, Marie Allain, il se décidait à se livrer de lui-même à la justice:
«Une sorte de conseil de guerre avait été tenu. Il y fut décidé qu'à tout prix on en finirait avec le gars. Et à l'heure même où le père Chenel s'en retournait de la forêt à Champ-Viel, près de Marie Allain bien impatiente, c'était dans les brigades un mouvement inusité, une animation, un entrain, comme en guerre avant une attaque. Les bons gendarmes ciraient leurs bottes, démontaient et nettoyaient leurs carabines, caressaient à grandes tapes sur le col et la croupe leurs chevaux étonnés. Le boutte-selle sonnait sur toutes les lèvres dans les écuries; et ainsi qu'elles l'eussent fait si leurs maris s'en étaient allés à une guerre véritable, les femmes silencieusement regardaient ces préparatifs avec des yeux douloureux, car probablement le gars se défendrait.
«Comme il ne s'agissait pas d'envelopper seulement la forêt de Bourgon, mais les bois d'Hermet et tout le pays de Jublains à Deux-Evailles, les brigades s'ébranlèrent de minuit à deux heures du matin, selon que tel ou tel rôle leur avait été assigné. Une pluie glaciale tombait. La nuit était noire comme poix. Ce furent de tragiques départs. Dans les villages qu'on traversait, plus d'un, entendant le clapotement des fers des chevaux dans l'eau, risqua son nez à la fenêtre et frissonna de voir s'enfoncer en les ténèbres ces cavalcades d'hommes taciturnes engoncés dans leurs manteaux et qu'un bruit d'armes accompagnait.
«Néanmoins, l'éveil ne fut pas donné, et quand, avec l'aube indécise, la battue commença, nul, en la forêt de Bourgon, ne soupçonnait ce déploiement de forces.
«Quant à Constant, il avait chassé toute cette nuit, sous la pluie incessante. Et il était revenu à la hutte du père Marolles... Là, sur quelques fumerons, péniblement allumés dans la baie de la porte, il cuisine son maigre repas et de son mieux tâche de se réchauffer, sous ses vêtements mouillés.
«Il a vidé ses poches; son couteau, de la ficelle, la lettre de Marie Allain sont sur la couchette. Il est tranquille, il ne se défie de rien, il tourne le dos au bois. Le père Marolles, pendant ce temps, était en quête d'un fagot un peu plus sec qui consentît à brûler. Il en a trouvé un, et, courbé sous ce fardeau, il s'achemine.--Mais les gendarmes sont à cent pas. Il les aperçoit, fait demi-tour.
--«Eh! eh! dit le brigadier, voilà un bonhomme qui change bien vite de résolution.» Le brigadier interroge la clairière. Une mince fumée bleue s'échappe d'une hutte.
--«Allons voir!» dit-il, et, par-dessus les buissons, qu'il domine du haut de son carcan, il reconnaît Constant à son habillement de velours, saute à bas de son cheval, confie les bêtes à l'un de ses hommes, se dirige avec l'autre vers la hutte, s'approche, et tout à coup:
--«Perrier!» dit-il.
«Constant, à cet appel, s'est dressé sur ses pieds. Aussitôt, il a son fusil en main. Et voici ce qui a lieu: tandis que le brigadier lui fait sommations sur sommations, il met un genou en terre, il arme son fusil, il épaule. Le brigadier n'obtenant de lui que cette réponse, se piète, ajuste, tire.. Le coup rate. Constant aurait pu trois fois tuer cet homme. Mais non, il a abaissé son arme.
«La seconde balle du brigadier l'atteignit à la tête, le jeta à terre.
--«Mort? hélas! le pauvre gars n'eut pas même la chance de mourir ainsi ..»