III
Avec MM. Richepin, Péladan, Villiers de l'Isle-Adam, celui-ci zingari, celui-là mage, cet autre chevalier de l'Ordre de Malte, nous entrons dans un romantisme plus honnête et quelquefois aussi plus original.
C'est M. Richepin qui l'a dit lui-même: «En moi cohabitent un rhétoricien de la décadence et un zingari de la grande route, rétameur de casseroles, maquignon et acrobate.» Le curieux, c'est qu'il ait vu aussi clair en lui. Rhétoricien, il l'est, par une virtuosité de langue au moins égale à celle de M. Mendès, par l'aisance avec laquelle il se plie au ton de chaque genre, par son amour du lieu commun et de l'antithèse. Je laisse de côté ici le poète; dans le roman, il a des pages de description minutieuse et pointilleuse qui rappellent Dickens[144]; telles de ses tirades à panache sont d'un Alexandre Dumas supérieur[145]; la sobriété et l'horreur muette de certains dialogues font penser à Mérimée[146]; par le heurté et le vif de quelques analyses, il dépasse Vallès[147]; d'autres fois,--moins souvent--c'est M. de Montépin en personne qu'il nous présente, mais un Montépin correct et presque académisable[148]. Du rhéteur, il a encore l'ampleur d'accent, l'adroite sophistique qui sait plaider le faux et le vrai, les généralisations faciles surtout. Ses grossièretés, rhétorique; ses blasphèmes, rhétorique toujours. Il a cherché une affaire au bon Dieu pour avoir l'occasion de jongler avec des vocables plus sonores. Il peut tout, il est capable de tout. Il n'est pas jusqu'à la simplicité qu'il n'ait atteinte quand il a voulu. Sœur Doctrouvé est la merveille du genre. Dans les premières pages de Césarine, rien que par sa notation nette et sèche des choses, il emplit l'âme d'une grande horreur physique. Rhéteur donc, si vous voulez, mais assurément un maître rhéteur, et, comme il dit encore, comme cette étrange Miarka, la «fille à l'ours», qu'un caprice de la destinée jeta de sa roulante tribu à la banalité des villes, une sorte de zingari civilisé, un zingari qui aurait fait ses classes, traversé la rue d'Ulm et les littératures anciennes, et qui garderait du tempérament ancestral les fièvres, les colères, les spasmes, l'amour enfantin du tam-tam et des paillettes, et le culte aussi des grandes choses naturelles[149].
[144] Voir, par exemple, le début de Sœur Doctrouvé.
[145] Voir la confession du pape dans Les Débuts de César Borgia.
[146] Cf. Les Débuts de César Borgia.
[147] Cf. La Glu; Madame Andrée.
[148] Cf. Monsieur Destrémeaux; Une Histoire de l'autre monde.
[149] Remarquez qu'il y a presque toujours un saltimbanque dans ses livres. Vous en trouverez dans Les Braves gens, dans Miarka, dans les Morts bizarres, dans la Chanson des gueux, dans Monsieur Destrémeaux, dans Une Histoire de l'autre monde, etc.
Vous avez vu le zingari; ci-joint le mage. C'est M. Joséphin Péladan que je veux dire. Que cette magie ne contienne pas un tantinet de mystification, je n'oserais pas l'affirmer; je n'oserais pas affirmer le contraire non plus. M. Péladan a l'air si convaincu, et M. de Gayda, et M. Jouhney, et Mme Olympe Audouard! Dès qu'il s'y mêle une religion, toute pratique devient respectable. Au reste, M. Berthelot vous dira que la chimie est sortie de l'alchimie, que tout n'est point à mépriser chez les théurges, et que c'est à l'un d'eux, par exemple, Cardan, qu'on doit en algèbre la solution des équations du 3e degré. M. Péladan n'a fait, que je sache, aucune découverte algébrique notable. Mais il a écrit sous ce titre général: La décadence latine, une série de romans[150] qu'il est permis de trouver lourds, confus, prétentieux, mais dont je reconnais ici la très éclatante puissance. Au demeurant livres malsains pour la santé de l'esprit, gardez-vous-en précieusement, âmes faibles déjà. J'aurais peur pour ma raison de vivre avec de pareils livres...
[150] Cf. Curieuse, Le Livre suprême, L'Initiation sentimentale, etc.
Et s'avance le chevalier de Malte, M. le comte de Villiers de l'Isle-Adam[151]. Ah! peuple de gobeurs que nous sommes! Je ne me soucie guère du chevalier, mais pour le «penseur» comme on dit, c'est le plus beau vide avec la plus belle affectation de la profondeur que je sache[152]. Affectation? Et de quel autre mot d'abord veut-on que j'appelle tout cet étalage de guillemets, de tirets, de points de suspension et de lettres italiques et majuscules, où M. de Villiers cherche ses effets les plus sûrs?--«L'Année Dernière, Au Clair de Lune, au Colosseum, la Petite Voix Séduisante M'EST Venue et M'A DIT: Smith ou Jones (le Nom de l'Auteur N'est Ni Celui-ci, Ni Celui-là), Mon Bon Ami, etc., etc.»--La phrase est de Thakeray singeant chez les snobs d'outre-Manche un charlatanisme analogue: mais, pour le ridicule et le creux, pour la manie de fixer sur des riens notre attention surprise et déroutée, elle pourrait être tout aussi bien de M. de l'Isle-Adam. Car, même ce procédé-là, il n'y a rien de neuf chez lui. Et, pour le reste, sa plaisanterie de pince-sans-rire n'est qu'une traduction assez basse de l'humour de Swift; son Tribulat Bonhomet n'est que la caricature du Homais de Flaubert, sorti lui-même du pharmacien anonyme d'Hermann et Dorothée[153]; son macabre fait sourire à côté de celui de Poë, et, dans la farce, Marc Twain, qu'il transpose[154], lui est vingt fois supérieur. Reste son style. Je me garderai d'en rien dire. Il l'a trop bien jugé lui-même, le jour qu'il l'a fait consister en «d'étranges consonnances, presque nulles (oh! combien nulles, parfois!) de signification».
[151] Mort depuis. Ses principaux livres sont: Les Contes cruels, L'Amour suprême, L'Eve future, Axël, etc.
[152] N'est-ce pas à propos de son Nouveau Monde, que M. Weiss écrivait: «Dans tout autre domaine que le théâtre il est aisé d'appliquer des principes de cénacle... On conçoit gigantesque. On turlupine les maîtres reconnus et acceptés, et on ne s'est pas seulement donné la peine de les comprendre. On est luministe et immenséïste. On fait... des romans réfractaires, sans pieds ni têtes, où les ateliers du haut de Montmartre et les capharnaüms du boulevard Saint-Michel reconnaissent avec exaltation la vie comme elle est, exactement, superbement comme elle est..»
[153] Le rapprochement, que je ne fais qu'indiquer ici (le premier, je crois), mériterait d'être suivi avec quelque développement. C'est tout un, le pharmacien de Madame Bovary et celui de Hermann et Dorothée.
[154] Voir particulièrement Le Vol de l'éléphant blanc, de Marc Twain, et La Légende de l'éléphant blanc, de M. de Villiers.