V
J'ai gardé pour la fin et pour la bonne bouche, comme on dit, M. Barbey d'Aurevilly.
M. Jules Barbey d'Aurevilly ne veut point paraître notre contemporain. Voilà quatre-vingt et un ans qu'il se meurt à petit feu d'être né dans ce méchant siècle de bourgeoisie, et les protestations dont il emplit ses volumes sont encore le seul prétexte qu'il ait trouvé à vivre.
Du moins, on l'a «distingué». Il dit d'un de ses héros qu'il était pareil à un portrait qui marche[158]. M. d'Aurevilly a un peu de cet air-là, et un peu aussi de celui d'une gravure de modes. Mais il soigne cet archaïsme et ce dandysme, et volontiers se condamne au petit lit de fer dans une mansarde mal close pour quelque belle cravate blanche à pois d'or, dont il épinglera méticuleusement les ailes sur son pourpoint de casimir, comme un grand papillon. On ne peut trop l'admirer. J'ouvre son Memorandum, et j'y lis de huit pages en huit pages: «Le coiffeur est venu.» J'y lis aussi qu'il compte acheter une limousine de charretier normand et la doubler de velours noir pour l'hiver. Et je vois, sur son portrait, qu'il est beau, d'un genre de beauté qui n'est point, pour parler sa langue, la beauté niaise et tempéramenteuse d'Antinoüs, mais la beauté insolente, impériale, juanesque, qu'il donne, comme un peu de lui, à ses héros Mesnilgrand et Ravilès. Porter beau est pour lui une première manière de se «distinguer», dans ce siècle où la figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, «s'en va comme tout le reste»[159]. Et, par le reste, entendez les mœurs, la suprématie des nobles, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui chez nous «ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos pères»[160]. Je crois voir que M. d'Aurevilly s'est étudié à fond. Il est donc aristocrate, et c'est sa seconde manière de se «distinguer.» Son aristocratisme consiste surtout à dire: Tudieu! Il est le dernier gentilhomme au monde qui sache dire encore: Tudieu! Que voilà un joli juron: Tudieu! Mais il a aussi un répertoire de phrases sévères sur la civilisation actuelle. Cette civilisation, il n'y découvre «que des usines et des latrines[161].» C'est bien dur. Les «classes moyennes» le dégoûtent. «Bourgeois, cela dit tout[162].» Monsieur Thiers, fi! Odilon Barrot, pouah! Ils étaient petits, laids et honnêtes. Sodérini, qui fut gonfalonnier à Florence et la pire des canailles, valait mieux, s'étant conservé très beau dans le portrait de Vinci. Et Sodérini fut bon catholique, ce qui le rapproche encore de M. Barbey. Car ce dandy et cet aristocrate s'est fait une troisième et dernière «distinction» de son catholicisme, mais un catholicisme que vous n'imaginez point, bonnes âmes, et où il entre des hystéries, du sadisme et de la diablerie, un catholicisme à la Gilles de Retz et d'il y a quatre cents ans. En vérité, et quoi qu'il dise, bien en a pris à M. d'Aurevilly de naître notre contemporain. Le Saint-Office aurait pu ne pas trouver à son goût ce genre de dévotion-là[163].
[158] Cf. Les Diaboliques.
[159] Cf. Memorandum.
[160] Cf. Idem.
[161] Cf. Memorandum.
[162] Voir la note 141 de la page 273.
[163] Barbey d'Aurevilly est mort récemment. Ce fut, du reste, et sous toutes les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, un véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marque particulière, la fleur de coin dans l'expression à quoi on reconnaît les batteurs de style. Voir L'Ensorcelée, Une vieille maîtresse, Les Diaboliques, Un prêtre marié, Ce qui ne meurt pas, etc. Peut-être aussi qu'il ne m'eût point fallu tant m'attacher à ce dandysme et à ce diabolisme. Je me demande maintenant si c'est bien là tout l'homme, la synthèse de cette «âpre et solitaire destinée», dont a parlé M. Bourget, et à laquelle «le grand Barbey» aura dû «de séjourner dans un monde de visions magnifiques et de conserver une superbe intégrité de sa pensée». J'hésite; je ne serais pas éloigné de croire que c'est plutôt l'extérieur, la surface, l'enveloppe, ce qu'il voulait montrer de lui pour occuper les yeux. Et il peut se vanter d'avoir réussi, et que c'est bien ainsi qu'il n'a cessé d'apparaître à ses contemporains. Sa vraie vie, nul, dit-on, ne sait ce qu'elle a été. Elle tient peut-être dans ce Too late (trop tard!) dont il fit sa mélancolique devise. L'autre, au contraire, sa vie extérieure, il l'a étalée avec une complaisance si marquée qu'on peut le soupçonner de l'avoir fait exprès pour détourner des curiosités gênantes.