‹ Les Romanciers d'Aujourd'huiChapitre 7 sur 42 · V

V

J'arrive au gros du bataillon naturaliste, MM. Guiches, Fèvre, Descaves, Méténier, Lemonnier, Chaperon, etc.

M. Guiches a un vif sentiment des choses et des êtres de nature. Céleste Prudhommat et L'ennemi sont des livres consciencieux et massifs qui mettent en scène des mœurs villageoises correctement observées. A ce compte, on le retrouvera dans les rustiques, à côté, sinon un peu au-dessus d'un autre naturaliste, M. Caraguel, qu'on vit préluder à l'étude des champs par celle du Boul-Mich.

M. Fèvre eut pour début un volume en collaboration avec ce pauvre Louis Desprès, qu'une législation imbécile mena demi-mort à Saint-Lazare. On lui doit, entre autres livres personnels, Au port d'armes, où il y a sous l'enflure des mots quelques bonnes qualités d'analyse.

De M. Descaves je ne dirai rien, et à la vérité je ne goûte guère ses truculences de style, son débraillement, ses allures d'adjudant gueuleur et casseur de vitres qui se rue sur la littérature comme sur un matelas. Il a publié les Misères du sabre[12] qui est une insulte en trois cents pages à l'armée. Cela n'a point choqué outre mesure. Nos romanciers ne sont point tendres au métier militaire: un de plus, un de moins, il n'importe. Car rappelez-vous le Cavalier Miserey de M. Abel Hermant[13], Au port d'armes de M. Fèvre, Pœuf de M. Hennique, Fusil chargé de M. Mouton, le Nommé Perreux de M. Bonnetain, la Croix de M. Méténier, le Calvaire de M. Mirbeau, le Canon de M. Jules Perrin[14], livres de rancunes, les uns, ou de foi triste et souffrante (ce qui vaut mieux), les autres[15]. Et c'est un ironique contraste, si l'on se rappelle encore que M. Bourget, dans cette curieuse étude qu'il publia, à vingt et un ans et au lendemain de nos désastres, sur le roman naturaliste et le roman piétiste[16], cherchant ce que serait le roman de l'avenir et quelles conditions il lui faudrait observer, faisait ingénuement du patriotisme la première de ces conditions.

[12] Et très récemment Sous-offs, aggravation dans l'injure.

[13] Ce dernier livre a surtout fait du bruit hors du clan naturaliste. On se reportera à l'article de M. Anatole France dans la Vie littéraire (pages 73 et suiv.): «M. Abel Hermant reconnaîtra un jour qu'il a, sans le vouloir, offensé un des sentiments qui nous tiennent le plus au cœur. Il reconnaîtra qu'il est injuste de ne montrer que les moindres côtés des grandes choses et de ne voir dans l'armée que les laides humilités de la vie de garnison.» Lire encore de M. Hermant la Surintendante.

[14] Voir du même auteur la Reine Arthémise.

[15] Citons pour leur excellent esprit le Pompon vert de M. Toudouze et Disciplinée de M. Alphonse de Launay, deux livres, où les petitesses de la vie militaire sont noblement relevées par l'idée de patrie.

[16] Dans la Revue des deux mondes. Article non recueilli (1873).

M. Méténier, dans ses livres: la Chair, la Grâce, la Croix, Bohème bourgeoise, montre un réalisme net et cruel qui n'est pas sans mérite. (Voyez particulièrement Bohème bourgeoise)[17].

[17] On en trouvera une bonne analyse dans l'Année littéraire de M. Paul Ginisty (1887).

M. Camille Lemonnier a touché à tous les genres ou presque, histoire, géographie, critique d'art, etc. Dans le roman, on cite de lui les Concubins et Madame Lupar[18], d'une langue imagée et forte jusqu'à la brutalité.

[18] M. Francisque Sarcey dit de ce dernier roman: «Il est d'une conception puissante, d'une belle ordonnance et d'une exécution très grasse et très fouillée.» Voir encore de M. Lemonnier: Un mâle, l'Hystérique et Happechair. On peut lui rattacher un autre Belge, M. Georges Eckoud, l'auteur de la Nouvelle Carthage.

Il y a enfin de l'observation, sous des violences, dans le Grisou de M. Maurice Talmeyr, Argine Lamiral de M. Chaperon, Mademoiselle Vertu de M. Henri Lavedan, Ahénobarda et la Gouine de M. Boyer d'Agen, Chambre d'hôtel de M. Léo Rouanet, la Jupe de M. Trézenick, les Planches de M. Jean Blaize. Peut-être aussi conviendrait-il de rattacher au naturalisme quelques écrivains plus âgés, et dont les débuts ont précédé ceux de l'école ou qui se sont rangés sur le tard à son éthique: ainsi M. Francis Enne (Brutalités), MM. Vast-Ricouard (Claire Aubertin, la Vieille garde, Madame Lavernon), M. Georges Duval (la Prétentaine, Une virginité).

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