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CHAPITRE IX

LE RETOUR

4 juin.--Nous allons lentement jour et nuit dans le désert et les montagnes, sans presque nous arrêter. Nous traversons les paysages morts et calcinés que nous avons vus déjà.

De jour nos landaus sont fermés, de nuit ouverts. Nous restons couchés sur nos confortables matelas, ne descendant qu’aux relais où nous perdons chaque fois deux ou trois heures; des princes bakhtiares sont devant nous et prennent les chevaux.

Nous sommes à la seconde nuit du retour. Dans le landau ouvert qui cahote sur le sable épais, je suis à moitié endormi.

Au-dessus de moi, c’est le dôme sombre du ciel crevé d’étoiles d’or. Je sens sur ma figure les caresses de la nuit veloutée. Je suis las, je m’endors à l’air frais et doux.

Lorsque j’ouvre les yeux, je vois la nuit violette, les étoiles claires, j’entends un chant triste et rythmé, des modulations en fusées autour de deux notes, et cela vient de très loin. Qui chante ainsi la nuit dans le désert? Quelle est cette voix perdue entre le ciel et la terre! La fatigue m’accable et je ne sais si je rêve.

Non, le bruit d’une dispute s’élève, des voix aigres me réveillent tout à fait. Faudra-t-il faire l’effort de descendre?

Je suis stupéfié comme si j’avais pris une dose de haschich. Aimé arrive. L’homme qui chantait sa peine dans la nuit est un cocher qui ramène des chevaux au relais. Voilà cinquante kilomètres que nous sommes traînés par les mêmes rosses qui finiront par nous laisser dans les sables. Alors il faut atteler les chevaux frais qui rentrent. Le cocher ne voulant pas les donner, Aimé bat le cocher.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

Et je reprends mon rêve interrompu.

· · ·

Nous apprenons à un relais que nos amis Phérékyde ont eu une aventure. En plein désert, une roue de leur voiture a cassé. Ils ont dû faire à midi six kilomètres à pied à travers les sables pour gagner le chapar khané. Ils y ont passé trente-six heures à attendre qu’on répare la roue dans la petite ville de Natanz à trente kilomètres de là. Ils ont donc à peine une journée d’avance sur nous.

[Illustration: Un village persan près de Natanz.]

· · ·

Le dimanche matin 8 juin, nous arrivons à huit heures à Gez, dernier relais avant Kachan, dont nous sommes séparés par le désert où nous nous sommes ensablés à l’aller. Vingt-cinq kilomètres seulement à franchir.

A Gez, pas de chevaux. Nous décidons, malgré les protestations des cochers, de garder ceux que nous avons pris au milieu de la nuit. On détèle les pauvres bêtes pour les panser, leur donner de l’orge et une heure de repos.

Nous en profitons pour aller nous baigner dans le ruisseau, à une certaine distance du relais.

Tandis que nous nous baignons, les cochers enfourchent chacun un cheval, et les voilà partis avec leurs huit bêtes à travers le désert.

Grande fureur, mais rien à faire qu’à attendre qu’il nous arrive des chevaux de Kachan. Cela peut être aussi bien ce soir que dans une heure.

Nous scrutons l’horizon. Rien. Ah, si! des points qui se meuvent là-bas sur les sables. On regarde anxieusement. Les points se rapprochent. On distingue maintenant une caravane. Nous ne quitterons pas Gez de sitôt. Un peu plus tard, la caravane arrive. C’est un Persan qui voyage avec ses femmes et ses domestiques, le tout monté sur des ânes et des mulets. Le mari est un homme petit, sec, solide, avec une belle barbe, et qui porte la ceinture verte des seïdes. Il n’a pas un regard pour nous. Il conduit sa smalah à une petite distance de nous, le long du ruisseau, sous les saules et, un instant après, nous entendons les cris éperdus d’une femme.

Nous demandons pourquoi elle crie.

C’est le mari qui à peine arrivé à l’étape, administre une consciencieuse raclée à une de ses épouses.

C’est ainsi que cela se fait en Perse.

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A dix heures enfin, huit chevaux rentrent au relais. La chaleur est déjà excessive. Nous attendons une heure encore qu’ils aient pris de l’orge et repartons pour Kachan.

Jamais nous n’avons eu aussi chaud que ce jour-là pendant la traversée des sables. Nous sommes prostrés dans les landaus fermés, pouvant à peine respirer.

A une heure, nous sommes à Kachan.

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Première déception. Le télégraphiste arménien est parti pour la journée à la chasse dans les montagnes, laissant un mot pour moi disant qu’il a les plaques à reflets métalliques, qu’il rentrera vers six heures et que si nous devons partir plus tôt, nous lui envoyions un de ses domestiques à cheval.

Six heures est précisément l’heure de notre départ. Aussi, pendant qu’Aimé nous prépare à déjeuner, je dis au domestique qu’il aille chercher son maître.

Après déjeuner, nous déplions et montons nos lits de camp que nous n’avons pas employés depuis deux jours. Nous nous installons dans deux chambres pour une longue sieste.

Mais les mouches ont décidé de ne pas nous laisser dormir. Énervés, nous nous tournons et retournons sur nos lits, mais nous ne dormons pas.

De guerre lasse, je me lève et vais voir si le domestique est revenu. Il est là sous le portique et déclare qu’il n’a pu trouver un cheval dans Kachan pour aller chercher son maître. Il ment, mais qu’y faire? Attendre six heures. Nous avons toujours été en retard, nous le serons une fois de plus.

Cependant à l’idée que les plaques à reflets sont cachées dans la maison, je ne puis rester tranquille et je me mets à chercher. Malheureusement toutes les portes sont cadenassées.

Arrivent six heures; mes compagnons sortent et montrent des figures défaites. Aimé prépare le dîner qui, comme le déjeuner, se compose d’œufs, de petits pois conservés, de biscuits et de confitures.

Sept heures, nous mangeons et buvons verres de thé sur verres de thé. Le télégraphiste ne revient pas.

A sept heures et demie, il fait nuit. Aimé commence à préparer les bagages.

J’ai l’âme pleine de désespoir à l’idée de quitter Kachan et d’y laisser ces reflets métalliques qui pourraient être à moi. J’erre dans le corridor, l’escalier et la cour essayant encore d’ouvrir les portes.

Au fond de la chambre où nous nous sommes reposés, il y a une porte peu solide. Je pousse, elle cède et me voilà dans un cabinet sombre. Je frotte une allumette et je vois rangées contre le mur cinq ou six plaques de dimensions diverses. Jamais avare découvrant un trésor ne fut plus heureux que moi à cette minute.

Mais il faut examiner les plaques attentivement, car les faussaires sont adroits et savent le prix des reflets métalliques anciens. Je n’ai que des allumettes pour m’éclairer; je me mets à genoux et fais l’inventaire. Voilà une plaque d’à peu près un pied carré, à fond d’enlacements et d’oiseaux d’un dessin très fin, très aigu. Sur ce fond ocre clair, s’enlève une inscription en caractères bleus d’une netteté et d’une puissance de jet incomparables. Ce sont bien là toutes les caractéristiques de l’art au plus beau temps de l’époque mongole, et je tressaille de joie. L’allumette s’éteint, j’en rallume une autre. Avec cet insuffisant éclairage je ne puis juger de la qualité de l’émail, de la valeur des reflets. C’est pourtant à cela que se décidera l’authenticité de l’œuvre. Il faudrait les voir au jour, mais je n’attendrai pas à demain, je sens déjà que cette plaque ne me quittera plus.

Trois autres plaques de plus grande dimension ont une couverte magnifique bleu turquoise et de belles inscriptions.

Cette série-là, je ne la connais pas, mais je ne la laisserai pas à Kachan.

Je découvre encore deux étoiles à reflets métalliques excellents et un petit fragment du XIVe siècle.

Je suis au comble du bonheur.

Le télégraphiste ne revient toujours pas. Il est neuf heures; il faut partir. Alors je lui écris une lettre en lui disant que j’emporte ses plaques, qu’il ait à m’en télégraphier le prix à Téhéran, et que si nous ne pouvons nous mettre d’accord, je les lui renverrai à mes frais.

Je commence à transporter les objets vénérables; je les mettrai dans le landau sous le matelas et coucherai dessus pour être certain de ne pas les perdre.

A ce moment arrive notre homme et nous entrons aussitôt en marché. Il m’indique le prix demandé; le marchandage est difficile; nous finissons par tomber d’accord à cent cinquante tomans et il ne reste plus qu’à payer.

Ici nouvelle difficulté. Avons-nous cent cinquante tomans sur nous? Nous vidons nos portefeuilles et nos sacs d’argent. A force de mettre les uns sur les autres des billets d’un et de deux tomans et d’aligner des pièces de deux krans, nous arrivons à réunir la somme. Nous emballons maintenant avec soin les plaques dans une caisse qui servit à transporter du matériel télégraphique, la caisse est solidement attachée derrière le landau, et à dix heures et demie nous quittons Kachan avec plus de quatre heures de retard.

Mais ces heures ont été bien employées.

Je suis si excité de ma découverte que, bien passé minuit, j’y rêve encore, étendu dans le landau, des étoiles plein les yeux.

[Illustration: Plaque de revêtement à reflets métalliques de l’époque mongole, fin XIIIe siècle.

Trouvée à Kachan.--Collection de l’auteur.]

Lundi 6 juin.--Au dernier relais avant Koum, grande dispute. Il y a huit chevaux qui sont trop fatigués et on ne veut pas nous les donner. Mais nous n’avons qu’une idée: arriver à Koum où nous attendent Keller et la Mercédès et coucher à Téhéran dans les lits excellents de l’hôtel Reitz. Alors, de force, nous prenons les chevaux et les attelons pour nos derniers vingt-cinq kilomètres en voiture persane.

Un seul cocher est là; nous enjoignons à un palefrenier de monter sur le siège de la seconde voiture. A côté de lui s’installe Aimé qui se fait fort de nous conduire. Et nous partons tout de même.

Le premier cocher est exaspéré de voir Aimé prendre les rênes.

Aimé est enchanté de conduire et claquerait fièrement son fouet, si un fouet persan pouvait claquer.

Nous descendons ainsi les derniers contreforts de la montage et nous engageons dans la plaine au bout de laquelle nous apercevons au-dessus des arbres la coupole d’or de Sainte-Fatmeh.

Soudain le cocher de la première voiture arrête les chevaux, descend de son siège, va dire quelques mots au palefrenier de la seconde voiture qui, à son tour, descend, et nos deux hommes s’éloignent à pas rapides dans le désert.

Qu’est-ce que cela signifie?

Nous les laisserions volontiers aller à leurs affaires, mais l’arrivée à Koum est très difficile; une seule piste est la bonne au milieu des canaux d’irrigation et des ponts écroulés. Alors nous montons sur les sièges et nous lançons à la poursuite des fuyards. Nous avons bientôt fait de les rattraper et sautons à terre à côté d’eux. Le cocher refuse de reprendre les rênes. A bout d’arguments, Georges Bibesco lui décoche un excellent coup de poing. Cet homme tombe sur le sable à genoux, grince des dents, crie et s’arrache les cheveux de désespoir. Il est fou ou bien ivre. Je le prends délicatement par la peau du cou et le traîne jusqu’à la voiture. Là, aidé par un de mes compagnons, je le hisse sur son siège, saisis son fouet, lui montre alternativement Koum dans le lointain et le manche du fouet, et m’installe derrière lui. Il a compris cette fois-ci, mais il me supplie de lui rendre son fouet qui ne lui sert jamais à rien, mais sans quoi il est privé de sa dignité. Je lui remets le fouet; mes poings, s’il en est besoin, suffiront, et il fait partir ses chevaux.

A la seconde voiture, Georges Bibesco a également convaincu le palefrenier de l’inutilité d’une révolte.

Nous avançons vers Koum, traversons son étroit bazar au milieu du jour et à une heure sommes dans le jardin charmant du chapar khané où tous les grenadiers ont mis leurs fleurs rouges en notre honneur et où nous attendent, ô joie, Keller et la Mercédès.

[Illustration: L’auto au centre de la Perse, devant la mosquée de Koum.]

DE KOUM À TÉHÉRAN EN AUTOMOBILE.--Jamais automobile n’est arrivé à Koum. Aussi, à trois heures, avant de partir, allons-nous nous faire photographier au bord de la rivière avec, dans le fond, ô sacrilège, la mosquée sainte!

Nous laissons Aimé et nos bagages à Koum; il arrivera vingt-quatre heures après nous à Téhéran. Et nous partons.

Comment dire l’ivresse de marcher à quarante kilomètres à l’heure, dans un excellent automobile, bien suspendu, aux coussins moelleux, sur cette route où l’horrible diligence persane nous a secoués pendant plus d’un jour et d’une nuit? Nous filons sur le sol dur et rocailleux. La chaleur est intense; sous la capote relevée de la voiture, nous recevons des gifles d’air chaud, comme une douche sèche, continue et brûlante. Dans la joie de se retrouver au volant de direction, et confiant dans la solidité éprouvée des ressorts, Georges Bibesco nous mène à toute allure: nous sautons sur les inégalités de la route, et Dieu sait si elles sont nombreuses et si nous avons eu le temps de les compter en détail à l’aller? Les réactions sont dures dans le fond de la voiture. Qu’importe? A ce train-là, nous sommes sûrs d’arriver ce soir à Téhéran et, arrêts compris, de faire en cinq heures, les cent cinquante kilomètres qui nous séparent de la capitale.

Et c’est joyeusement que nous dansons sur les caniveaux et les pierres dont la route est semée.

A Kusch y Nusret où nous avons passé notre première nuit, nous nous arrêtons pour prendre du thé.

Un peu plus loin dans les montagnes, nous rencontrons quatre chevaux qui regagnent le relais. Ils s’effraient à notre vue, font un subit tête à queue; les voilà partis ventre à terre et nous à leur poursuite. Jamais chevaux de poste persans n’ont tant et si vite couru! Enfin ils ont l’intelligence d’entrer dans une clairière et de nous laisser passer.

Le ciel devant nous est sombre; les montagnes de l’Elbourz sont voilées par les nuages; on n’aperçoit pas le Demavend; il doit y avoir un orage sur Téhéran, car le vent brûlant nous souffle dans la figure avec rage et commence à soulever les sables. Nous les regardons de loin se lever du sol et filer sur le flanc des montagnes en longues traînées grises. Et comme nous arrivons au sommet d’un petit col, nous sommes enveloppés par un tourbillon. On ne voit plus à un mètre devant soi; il faut arrêter le moteur. La poussière fine se change en gros grains de sable et en petites pierres qui nous fouettent le visage avec une telle force, que nous voici aussitôt agenouillés dans l’auto, les yeux fermés, la figure dans nos mains, à moitié asphyxiés par la rafale qui pique. C’est un sentiment fort angoissant; il manquait à la collection de nos sensations de voyage. Comme nous sommes, je crois que nous l’avons démontré, de vrais touristes curieux de tout ce qui est nouveau, l’idée d’être pris dans une tempête de sable nous aide à supporter notre détresse physique.

Le tourbillon ne dure que cinq minutes.

Mais comment le moteur se trouvera-t-il de cette aventure? Les poussières n’auront-elles pas envahi ses organes délicats? Marchera-t-il encore?--Oui, le voilà qui ronfle régulièrement et nous entraîne de nouveau dans une course folle vers Téhéran.

La nuit vient. Nous franchissons les chaînes de montagnes, retombons dans les plaines, gravissons d’autres pentes raides, filons entre les rochers, à une allure vertigineuse.

Et cependant sommes secoués comme bouteilles qu’on rince. Ni caniveaux, ni remblais ne nous arrêtent; nous sautons et passons.

Maintenant on y voit à peine. Un arrêt, tout à coup; nous plongeons dans un caniveau, on entend un bruit sec et le moteur s’arrête.

Minutes pleines d’angoisse! Est-ce la panne? La panne à une heure de Téhéran, en auto, à une nuit en voiture persane?

Keller descend pour examiner le dommage. Nous sommes dans un caniveau d’espèce nouvelle. C’est le caniveau à dos d’âne. Il y a profonde dépression d’abord, puis au milieu du caniveau une petite voûte en arête pour laisser passer une conduite d’eau. Le volant a tapé contre la voûte. Est-il cassé? Non, même pas faussé.

Keller remet en marche et nous avons la joie ineffable d’entendre le bruit cher et régulier du moteur.

A huit heures et demie, dans la tempête de vent qui n’a pas cessé, nous sommes à la porte de Téhéran. Nous avons mis cinq heures et demie pour couvrir une distance qui nous avait demandé en voiture persane vingt-cinq heures de supplice continu.

· · ·

TÉHÉRAN, 7 et 8 juin.--Journées fort occupées à dire adieu à nos amis, à expédier par la poste nos bagages et les colis qui nous rejoindront à Enzeli. Grâce aux Belges, les postes sont fort bien organisées, et nous leur confions sans crainte nos trésors.

Nous retrouvons les Phérékyde qui nous racontent leurs aventures et, à peine nous les ont-ils dites, qu’ils repartent en landau pour Resht.

Nous allons à Goulah-ek où est la légation de Russie en été et à Schimran où loge le ministre d’Angleterre pendant les chaleurs. Ce sont, au pied des montagnes, des parcs délicieux d’eaux vives et de verdures fraîches où il règne, même pendant les jours du Chien, une exquise température.

Et le jeudi 8 juin--ces jours passent comme un tourbillon--nous voici de nouveau en auto sur route pour gagner Resht et la mer Caspienne.

DE TÉHÉRAN À RESHT EN AUTOMOBILE.--Nous avons eu beaucoup de peine à trouver de l’essence pour cette dernière étape. Enfin on nous en a cédé au prix coûtant qui est près de trois francs le litre.

Nous aimerions faire les trois cent cinquante kilomètres en douze heures, avec halte pour déjeuner. A ce train-là, nous arriverons rompus à Resht, mais pour la nuit. Comme nous l’avons vu à l’aller, il y a sur cette route un caniveau tous les cent mètres. Cela fait trois mille cinq cents caniveaux entre Téhéran et Resht. Il est inutile de dire qu’on ne peut pas ralentir trois mille cinq cents fois et que nous prendrons les caniveaux en vitesse. Georges Bibesco est sûr des ressorts de la voiture. Nos épines dorsales supporteront-elles ces secousses aussi bien que les ressorts? Cela reste à voir, mais ce sont de ces choses que l’on n’apprend que par expérience.

A neuf heures (au lieu de huit qui étaient fixées) nous sommes à la porte de Téhéran, et nous filons par-dessus les premiers caniveaux.

Nous n’avons pas roulé depuis trois quarts d’heure que le pneumatique de droite éclate. Georges Bibesco et Keller changent la chambre à air, tandis que nous nous abritons du soleil déjà brûlant sous des saules qui ombragent un ruisseau rapide.

Vingt minutes de perdues, nous repartons. Nous ne roulons pas longtemps. Nouvel éclatement. La chambre à air et l’enveloppe à droite arrière ont sauté. Cette fois-ci, je me mets à la besogne aussi; il faut défaire le rouleau des enveloppes qui restent. Il fait terriblement chaud à réparer en plein soleil. Nous passons là une demi-heure pénible.

En route! Maintenant nous arrivons à la rivière et au pont écroulé. Nous descendons de voiture et nous réconfortons d’un verre de thé à la zastava voisine. Puis traversons la passerelle à pied, tandis que Georges Bibesco conduit l’auto à travers la rivière dont les eaux sont moins hautes qu’il y a un mois.

Et nous filons sur Kaswyn dont quatre-vingts kilomètres encore nous séparent et où nous comptons déjeuner. Il est déjà près de midi. Si nous n’avons pas d’autre crevaison, nous y serons avant deux heures. Il est déjà certain que nous descendrons les pentes rapides des montagnes du Ghilan pendant la nuit.

Un quart d’heure après le passage de la rivière, le pneumatique de gauche arrière s’aplatit. Nouvelle réparation. Cette fois-ci la chaleur en plein soleil est à mourir. Ouvrir les boîtes d’outils, défaire la courroie des enveloppes, enlever la vieille chambre à air et remonter la nouvelle, pomper surtout, que cela est fatigant! On ne sait pas, avant de l’avoir essayé, ce qu’il faut de courage, arrosé de sueur, pour gonfler un pneumatique dans le désert, à midi au mois de juin.

[Illustration: Une crevaison de pneu à midi dans le désert!]

Accablés de fatigue, nous repartons, priant le dieu qui conserve les pneumatiques d’avoir pitié de nous.

Mais ce dieu se moque de nos prières, car moins d’une heure après la même chambre à air éclate, et l’enveloppe aussi. C’est une réparation d’une demi-heure. Nous sommes heureusement dans un petit village. Les habitants se rassemblent autour de nous; et nous prenons l’un d’eux pour gonfler la nouvelle enveloppe. Je le photographie en train de se livrer à cette besogne inaccoutumée.

Il est deux heures et demie de l’après-midi. Avec quel retard arriverons-nous à Resht, et, si notre déveine continue, nous restera-t-il assez d’enveloppes et de chambres à air?

Vers trois heures et demie, nous entrons sans nouvel incident dans la cour du monumental chapar khané de Kaswyn. Nous mourons de faim et nos épines dorsales ont déjà reçu quatorze cents secousses violentes au passage d’autant de caniveaux. On imagine difficilement la lenteur du service dans ce relais où des affiches imprimées en persan, en français et en russe donnent la liste des plats que l’on tient à la disposition des voyageurs et le prix modique que l’on aura à payer.

Il faut une heure et demie pour obtenir quelques portions de kebab et un samovar.

A cinq heures, au moment où nous voulons partir, un orage noircit le ciel et soulève des tourbillons de poussière. Nous sommes aveuglés et forcés d’arrêter un instant dans l’avenue royale, près du palais du gouverneur. Puis c’est une brève et violente averse et tout de suite après un soleil radieux.

Nous sommes maintenant dans la montagne. Nous avons à peu près quatre cents mètres à gravir pour arriver au point le plus haut d’où nous redescendrons de seize cents mètres sur la Caspienne par une route difficile, dans la nuit.

Mais nous n’en avons pas fini avec les ennuis de pneumatique. Comme nous commençons la descente, la chambre à air de la roue de gauche devant crève. Vingt-cinq minutes de perdues. Et ce ne sera pas tout. Avant la nuit encore nous serons obligés de changer enveloppe et chambre à air à droite devant. Jamais guigne pareille ne nous poursuivit.

Bien que nous soyons à quinze cents mètres et que le soleil soit couché, la chaleur est si forte que nous restons dans l’auto en manches de chemise et sans gilet. Nous traversons un paysage et des montagnes arides d’une extraordinaire grandeur. La nuit vient et s’installe brusquement au-dessus des cimes déchiquetées. Voici, éclatantes au-dessus de nous, Véga de la Lyre, Deneb du Cygne, à gauche Altaïr de l’Aigle, à l’ouest Arcturus du Bouvier.

Notre phare est allumé; nous avançons aussi vite que possible pour gagner Mendjil où un pilaf nous attend à la zastava amie. Dans le fond de l’auto, nous sommes meurtris de tant de secousses et très las.

A dix heures, nous arrivons à la zastava dans le défilé, si fatigués que c’est à peine si nous pouvons jouir de l’excellente hospitalité qu’on nous y offre. Seul du thé bouillant nous est un réconfort.

Pendant que nous sommes là, nous entendons, sur la route, les clochettes des chameaux dont les longues caravanes commencent à passer.

Nous partons enfin pour notre dernière étape. Nous devrions ne pas mettre plus de trois heures pour les quatre-vingt-dix kilomètres qui nous restent à faire.

Mais nous constatons bientôt qu’il n’est pas question de faire trente kilomètres à l’heure dans la nuit, car à chaque moment nous rencontrons ou rattrapons une caravane. Quand ils voient le phare éblouissant de l’auto, les grands chameaux tremblent sur les quatre articulations de leurs pattes, forment un cercle, tournent le dos à l’ennemi, mettent leurs têtes les unes tout près des autres et se racontent leur frayeur. J’ai beau leur crier: «Kabardar, kabardar», ils n’écoutent rien. Les chameliers accourent; les chameaux oscillent de droite et de gauche, mêlent les cordes qui les attachent, et nous restons à attendre que ces nœuds inextricables d’animaux se défassent. Les ânes, eux, ont une autre façon de procéder; ils s’hypnotisent sur le phare, refusent de bouger, et il faut les porter sur le bord de la route.

Nous rencontrons et croisons peut-être une vingtaine de caravanes de chameaux et autant de caravanes de mulets et d’ânes. C’est chaque fois entre cinq et dix minutes d’arrêt forcé.

Nous arrivons enfin à la forêt: il y règne une fraîcheur délicieuse. A la clarté du phare nous voyons les oliviers centenaires, le dôme que nous font les hêtres et les érables; des haies de liserons courent le long de la route, et les fontaines descendent en cascades à travers les bois; le bruit de leurs chutes nous accompagne et berce notre fatigue extrême. A peine gardons-nous les yeux ouverts; mais les cahots rudes nous empêchent de dormir et nous obligent à nous tenir à nos sièges. Sur la route un chacal file devant nous obliquement. Georges Bibesco est toujours au volant.

Un nouvel arrêt, encore un pneumatique crevé. Il ne reste plus qu’une chambre à air; on est obligé de mettre un bandage à l’enveloppe. Longue réparation pendant laquelle nous nous enfonçons dans la forêt à la recherche d’un torrent que nous entendons chanter doucement près de nous. Sous les arbres, l’obscurité est profonde. A grand peine nous arrivons au bord du ruisseau, nous nous déchaussons et plongeons nos pieds dans l’eau fraîche. Entre les feuilles, on aperçoit le ciel plein d’étoiles claires.

Nous filons de nouveau. Il est plus de trois heures du matin. Jamais fatigue plus forte ne nous accabla. Voilà dix-neuf heures que nous sommes en route. Le bandage cède. Il faut le renforcer. Et nous repartons. Nous longeons des clairières ouvertes et des taillis obscurs.

Maintenant une aube affaiblie laisse voir les grands arbres immobiles qui bordent la route. Autour d’eux flotte une buée légère, comme la respiration de la nuit qui s’en va. Le ciel est gris, chargé de vapeurs. On y voit à peine.

Pourtant l’énervement a gagné notre conducteur. Nous marchons à grande allure, car nous avons quitté les montagnes et sommes en terrain plat. Dans le fond de la voiture, la princesse Bibesco, son cousin et moi sommes si fatigués que nous ne pouvons plus parler. Il semble que nous touchions à la limite extrême où l’on perd conscience. C’est un engourdissement des membres rompus par les secousses, engourdissement qui est très douloureux et presque agréable.

Nous arrivons à un carrefour. Un arc de triomphe dit que le Chah a passé par là. A droite? A gauche? Nous prenons à droite entre deux habitations qu’une galerie supérieure réunit. Nous filons à cinquante kilomètres à l’heure dans la lumière indistincte de l’aube. Soudain, nous sommes projetés en l’air tous trois, nous envolons et parcourons d’un furieux élan je ne sais combien de mètres. Comment cela finira-t-il?... Retrouverons-nous, lorsque nous redescendrons, l’automobile intact?... Oui, nous retombons sur nos sièges et l’auto qui avait donné violemment contre un dos d’âne continue comme si de rien n’était. Nous n’avons eu aucune émotion, nous étions trop fatigués, mais la violence de la secousse nous a réveillés et nous regardons autour de nous.

[Illustration: Paysage aux environs de Resht.]

Nous sommes dans un lieu calme, inattendu, dont l’étrangeté nous surprend et nous ravit. Au lieu de la route, une allée droite couverte de sable fin; des deux côtés, des rizières restreintes la bordent d’une eau de couleur jade clair encadrée par des haies de buis taillé d’un vert foncé. De petites touffes de riz percent à intervalles réguliers la surface glauque et luisante de l’eau. Par-delà les rizières, des taillis et de nobles bosquets d’arbres, un bois paisible où pas un oiseau ne chante. De place en place, bâtie sur pilotis, une petite maison couverte de chaume; sur la galerie ouverte, protégés par un store de roseaux, des jardiniers dorment couchés sur des nattes de jonc. Dans un réchaud des braises couvent sous la cendre. Et sur tout cela règne un calme solennel; c’est la paix où s’assoupit le parc d’une Belle au Bois dormant. Nous regardons ces choses précieuses avec des yeux pleins de sommeil, et, ne sachant si nous rêvons ou si nous sommes éveillés, ne parlons pas de peur de chasser la vision de ces petits parterres de jade enchâssés de buis vert.

· · ·

A six heures, nous arrivons au consulat. Il y a vingt-deux heures que nous sommes sur route, fatigués et poussiéreux comme nous ne l’avons jamais été. Nous espérons quelques heures de repos, mais les moustiques ne nous laissent pas dormir.

[Illustration: A Resht.]

A dix heures arrivent les Phérékyde qui n’en sont plus à compter leurs accidents de voiture. Une roue a cassé; ils ont fait les derniers trente kilomètres sur les charrettes sans ressorts de la poste.

· · ·

Le soir de ce même jour nous prenons une voiture, non pour retourner dans le parc de l’aube de peur de ne le retrouver point, mais pour aller dans un autre jardin que veut nous montrer la princesse Bibesco. Des chevaux sont attachés à la porte où nous laissons la voiture pour flâner à pied sous les ombrages centenaires. Des Persans y passent par couples; il y a des allées, des arbres, des fleurs et des pelouses. Que j’aime ce parc dans la nuit!

[Illustration: Jardin de fleurs à Resht.]

Et comme nous nous promenons, nous arrivons près d’une enceinte grillée. Derrière la grille, on distingue dans l’obscurité des jardins de lis et plus loin un pavillon rond, à galeries ouvertes, où sont accrochées des lanternes allumées. Nous trouvons une porte ouverte, nous entrons parmi les lis, les iris, les marguerites; l’air de la nuit est lourd de parfums. Dans une allée un Persan s’approche de nous; c’est le maître du jardin. Il nous remercie courtoisement d’y être entrés; il fait apporter des sièges, des rafraîchissements, du thé, des glaces au citron. Un ami qui l’accompagne, un vieillard, tire de sa poche une blague qu’il déplie lentement et qu’il nous tend. Dans l’obscurité, je ne vois pas ce qu’il nous offre; je crois que c’est du tabac, mais, en le prenant dans la main, je suis détrompé. C’est une odorante pincée de fleurs de chèvrefeuille que ce vieux Persan porte avec tant de précaution au fond de sa poche.

Nous emportons de Resht, ces visions exquises de l’aube et de la nuit.

· · ·

10 juin.--Nous avons quitté la Perse.

Nous sommes à l’ancre devant Lencoran. Georges Bibesco, le médecin du bord, et moi, nous déshabillons dans les roues du bateau et faisons une pleine eau dans la Caspienne. L’eau est tiède.

11 juin.--Nous traversons Bakou, et prenons le train pour Tiflis. Nous ne nous arrêtons plus.

12 juin.--Tous les magasins de Tiflis sont fermés. A l’hôtel de Londres, nous retrouvons Léonida revenu depuis deux jours. Il nous conte ses aventures périlleuses. Elles valent, à elles seules, un chapitre.

[Fleuron]

[Bandeau]

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