I
«On n'est plus assez juste pour Chateaubriand tant vanté naguère!» écrivait un jour avec toute raison notre excellent confrère et ami Léon Gautier. Le temps est loin, hélas! où un poète républicain adressait à l'auteur du _Génie du Christianisme_ cette épître qui n'est pas assurément l'une des pièces les moins remarquables de la _Némesis_:
.... Aussi quand tu parus dans ton vol triomphant, Fils du Nord, le Midi t'adopta pour enfant. Oh! Dieu t'avait créé pour les sublimes sphères, Où meurt le bruit lointain des mondaines affaires; Il te mit dans les airs où ton vol s'abîma Comme le grand condor que vénère Lima: Oiseau géant, il fuit notre terre profane, Dans l'océan de l'air il se maintient en panne; Là, du lourd quadrupède il contemple l'abri, L'aigle qui passe en bas lui semble un colibri, Et noyé dans l'azur comme une tache ronde, On dirait qu'immobile il voit tourner le monde. C'était là ton domaine alors, que revenant Des huttes du Sachem sur le vieux continent, Tu t'élevas si haut d'un seul bond que l'Empire Un instant s'arrêta pour écouter ta lyre. Le monde des beaux-arts à peine renaissant Se débattait encore dans son limon de sang; Ce chaos attendait ta parole future; Tu dis le _fiat lux_ de la littérature.
Quelques années après, un illustre orateur, du haut de la chaire de Notre-Dame, adressait au même poète un hommage plus solennel encore quoique en moins de paroles: «... Et tant d'autres que je ne veux pas nommer, pour ne pas approcher trop près des grands noms de l'époque; car, si j'en approchais, pourrais-je m'empêcher de saluer cet illustre vétéran, ce prince de la littérature française et chrétienne, sur qui la postérité semble avoir passé déjà tant on respire dans sa gloire le parfum et la paix de l'antiquité.»
Ce langage dans la bouche de Lacordaire étonnerait sans doute aujourd'hui que, provoquée surtout par les _Mémoires d'Outre tombe_, la réaction s'accentue si énergiquement et ne reste pas toujours dans la juste mesure. Du grand écrivain si l'on ne se tait pas, on parle presque avec le ton du dédain, et cela de jeunes Messieurs tout fiers d'écrire, au courant de la plume et sans râture dans le journal en vogue, la chronique quotidienne et qui croient bien dans le for intérieur que feu Chateaubriand ne leur va pas à la cheville. Le chantre des _Martyrs_! bath, un phraseur et qui avait l'ingénuité de croire que les écrits, dignes de ce nom, ne s'improvisent pas, que:
La méditation du génie est la soeur;
que les grandes pensées ne sauraient se passer de la nouveauté et de la splendeur de la forme. Quoique on prétende aujourd'hui, Chateaubriand n'est pas le premier venu dans la république des lettres et il a laissé bon nombre de pages qui sont des plus belles de notre langue et que ne doit pas dédaigner la postérité. Dans le _Génie du Christianisme_ en particulier, si l'auteur avec un grand appareil scientifique, se montre parfois médiocre docteur, faible théologien, polémiste arriéré; si, comme critique littéraire, il laisse à désirer par exemple lorsqu'il s'emporte à des louanges tellement hyperboliques pour B. Pascal dont «les Pensées tiennent plus du Dieu que de l'homme;» il n'est que juste de reconnaître que beaucoup de chapitres, tout le livre en particulier relatif à l'histoire naturelle, _Instinct des Oiseaux_, _Migrations des Oiseaux_, _des Plantes_ etc., n'ont rien perdu de leur fraîcheur et de leur éclat. Il y a là un souffle puissant, un parfum de grâce et de poésie dont l'âme se sent doucement pénétrée comme d'une rosée céleste. Il en est de même de bien des pages qu'un chrétien seul pouvait écrire et dans lesquelles vibre l'accent de la conviction, le chapitre sur l'_Extrême-Onction_ entre autres, ceux relatifs aux _Missions_, etc. Sans doute on peut reprocher parfois à l'auteur dans son meilleur langage un peu trop d'alliage et le mélange de locutions profanes; mais qui sait si ce n'était point une nécessité de l'époque et si, pour être compris de son siècle, il ne fallait pas ce style parfois un peu bariolé et qui s'efforce le plus possible de dérober aux regards ce que Bossuet appelle éloquemment «la face hideuse de l'Évangile?»
Pour juger sainement du livre et tenir compte à l'auteur de tout le bien qu'il a produit, il faut se rappeler dans quelles circonstances il parut et quel était l'état général des esprits au lendemain du XVIIIe siècle et de la Révolution. Voici à ce sujet et comme indication sûre, d'après un témoin oculaire, ce qui se passait en 1797 ou 1798 dans l'atelier du peintre David:
«Il arriva qu'un des élèves, en racontant une histoire bouffonne, y mêla à plusieurs reprises le nom de Jésus-Christ. La première fois, Maurice ne dit rien, seulement sa physionomie devint sévère; mais lorsque le conteur eut répété de nouveau le nom sacré, alors les yeux du chef de la secte des penseurs s'enflammèrent, et Maurice fit taire le mauvais plaisant en lui imposant impérieusement silence. L'étonnement des élèves parut grand; mais il ne fut exprimé que sur la physionomie de chacun qui resta muet. Maurice était sujet à des colères très-vives, mais qui duraient peu; il avait d'ailleurs du tact, et en cette occasion, il sentit la nécessité de justifier par quelques paroles la hardiesse de la sortie qu'il venait de faire:
«--Belle invention vraiment, dit-il en continuant de peindre, que de prendre Jésus-Christ pour sujet de plaisanterie! Vous n'avez donc jamais lu l'_Évangile_ tous tant que vous êtes? L'_Évangile_! c'est plus beau qu'Homère, qu'Ossian! Jésus-Christ au milieu des blés, se détachant sur un ciel bleu! Jésus-Christ disant: «_Laissez venir à moi les petits enfants!_» Cherchez donc des sujets de tableaux plus grands, plus sublimes que ceux-là! Imbécile, ajouta-t-il en s'adressant avec un ton de supériorité amicale à son camarade qui avait plaisanté, achète donc l'_Évangile_ et lis-le avant de parler de Jésus-Christ.»
«Il faut le répéter, de telles paroles, dites à cette époque et dans un lieu tout à fait public, eussent certainement excité de la rumeur et pu compromettre la sûreté du harangueur. Tous les élèves le sentirent bien; car lorsque Maurice eut cessé de parler, il y eut un intervalle de silence assez long pendant lequel tout le monde se consulta du regard pour savoir comment on prendrait la chose.
«Le brave Moriès trancha la difficulté: «_C'est bien cela, Maurice!_» dit-il d'une voix ferme; et à peine ces mots eurent-ils été prononcés que tous les élèves crièrent à plusieurs reprises: _Vive Maurice_!
«On aurait tort de croire cependant que, dans le sentiment généreux que fit éclater cette jeunesse, il entrât des idées de piété. À l'atelier de David, comme par toute la France alors, on était et l'on affectait surtout d'être très-indévot.»
C'est à ce moment là même ou bientôt après, que parut le livre de Chateaubriand et l'on sait avec quel immense succès. Il fallait pour cela qu'il parlât au siècle une langue que celui-ci pût tout d'abord comprendre, qui lui fût sympathique bien loin de l'effaroucher, ce qui n'empêche pas que cette langue riche, imagée, colorée, brillantée, mais parfois trop humaine, n'ait fréquemment aussi la vraie note chrétienne, capable de faire sur le lecteur une heureuse impression, plus sans doute qu'on ne veut l'admettre aujourd'hui. Il nous semble que le livre, débarrassé du fatras scientifique et soi-disant théologique, et allégé par quelques autres retranchements, pourrait être grandement utile encore. Dans nul autre peut-être de ses ouvrages, Chateaubriand ne fut mieux inspiré, moins obsédé de préoccupations étrangères ou personnelles, et l'on sent à l'énergie de son accent, à la vivacité de sa foi, qu'il était dans toute la ferveur du néophyte et sous le coup encore du douloureux événement qui l'avait frappé comme un coup de foudre en déterminant sa conversion ainsi que lui-même l'a proclamé dans une page éloquente:
«Ma mère, dit-il, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans les cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira sur un grabat où ses malheurs l'avait reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume. Elle chargea, en mourant, une de mes soeurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma soeur me manda les derniers voeux de ma mère; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma soeur elle-même n'existait plus; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé; je suis devenu chrétien; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie de mon coeur; j'ai pleuré et j'ai cru.»
L'_Itinéraire de Paris à Jérusalem_ est un livre des plus remarquables et dans lequel on sent la conviction comme aussi sans doute dans les _Martyrs_ encore que Chateaubriand, dominé par ses souvenirs ou ses préjugés classiques, ait fort enguirlandé, enjolivé, poétisé le paganisme de la décadence qui fait trop belle figure en vérité à côté du christianisme de l'âge d'or ou de l'âge héroïque. Puis dans tel chapître, l'épisode de Velléda par exemple, le langage des passions terrestres, des passions coupables, fait explosion avec trop de violence et ce n'est pas à tort que Feller a dit: Un reproche assez grave a été fait à Chateaubriand; dans le tableau qu'il fait des passions, ses peintures sont si voluptueuses qu'elles ne peuvent être mises sans danger sous les yeux de la jeunesse et qu'elles seraient même capables de troubler l'âge mûr et la vieillesse.» Reproches qui peuvent et doivent s'adresser à _Réné_, _Atala_, les _Martyrs_, la _Vie de Rancé_.
Dans des livres même sérieux pour le fond comme pour la forme, les _Études et Discours historiques_ par exemple, l'illustre écrivain, qu'on ne saurait excuser parfois de témérité, quant à ses appréciations des faits politiques ou religieux, n'est pas toujours assez discret dans ses peintures ou ses citations, qu'il s'agisse des moeurs des païens ou de celles de telle période de notre histoire. On ne saurait l'excuser par exemple de sa complaisance à citer tout au long, à propos du règne de Henri III, un immonde épisode qu'il copie textuellement dans Brantôme, (_Les Femmes galantes_). Ces passages risqués et ces témérités de langage sont d'autant plus regrettables que le livre est en général écrit de la meilleure plume du maître, qu'il abonde en portraits étonnants de relief, en tableaux saisissants, en réflexions et commentaires vraiment éloquents.