II
On sait le rôle glorieux de Desaix pendant la campagne d'Égypte, et qu'après avoir conquis le Saïd septentrional (Égypte moyenne) et la Thébaïde (haute Égypte) (1798-1799), il y fit bénir son administration tutélaire par les populations indigènes qui, d'une voix unanime, lui décernèrent le beau surnom de _Sultan juste_. Dans l'admiration de la bravoure des soldats comme de leur exacte discipline, des scheiks lui disaient: «Sultan, tu ne devrais pas donner de pain à tes soldats, ils méritent d'être nourris avec du sucre.»
On ne s'étonne pas aussi de voir le général en chef écrire à son illustre lieutenant: «Croyez que rien n'égale l'estime que j'ai pour vous, si ce n'est l'amitié que je vous porte.»
Lorsqu'à la suite des nouvelles venues d'Europe, Bonaparte eut résolu de quitter l'Égypte, il hésita sur le choix du général à qui il confierait le commandement de l'armée d'Orient. S'il eût consulté celle-ci, nul doute qu'elle aurait désigné Desaix, «le plus capable de tous,» comme Napoléon l'écrivait à Sainte-Hélène, mais en ajoutant: «Il était plus utile en France.» Et Kléber lui fut préféré. En même temps Desaix, par une lettre écrite la veille du départ, était invité à s'embarquer pour l'Europe dans le courant de novembre.
Ce ne fut pourtant qu'au mois de janvier (1800) qu'il put effectuer son départ et prendre passage sur un vaisseau neutre, muni en outre d'un sauf-conduit signé par Sidney Smith, en conséquence de la convention d'El-Arish. Malgré ces garanties formelles, dans les eaux de la Sicile, le _Saint-Antoine de Padoue_, sur lequel se trouvait Desaix avec ses deux aides de camp, ayant été rencontré par la corvette anglaise la _Dorothée_, les Français furent retenus prisonniers par les ordres de lord Keith, amiral de la flotte britannique. Lord Keith, par le désir de rabaisser la France dans la personne de ses plus braves soldats, fit offrir au patron du _Saint-Antoine de Padoue_ mille guinées s'il voulait déclarer que les marchandises confisquées sur le bâtiment appartenaient aux passagers. L'honnête marin se refusa énergiquement à ce mensonge, dont la proposition fit dire à Desaix:
«Monsieur l'amiral, prenez le navire, prenez nos bagages, nous tenons peu à l'intérêt, mais laissez-nous l'honneur.»
Enfin, par l'ordre du gouvernement anglais, qui se refusa à sanctionner une telle iniquité, les prisonniers furent rendus à la liberté, et peu de jours après, ils débarquaient à Toulon. Pendant son séjour forcé au lazaret, Desaix trompa son ennui par une correspondance très-active. Il adressa d'abord à son ancien général en chef, devenu le premier Consul, une dépêche dans laquelle on lit: «Je sais que vous voulez porter la France à son plus haut point de gloire, et cela en rendant tout le monde heureux. Peut-on faire mieux? Oui, mon général, je désire vivement faire la guerre, mais de préférence aux Anglais... Quelque grade que vous me donniez, je serai content; vous savez que je ne tiens pas à avoir les premiers commandements... que je ne les désire pas; je serai avec le même plaisir volontaire ou général. Je désire bien connaître ma situation de suite afin de ne pas perdre un instant pour entrer en campagne. _Un jour qui n'est pas bien employé est un jour perdu._»
À sa mère, à sa soeur, il écrit des lettres pleines de la plus touchante effusion et dans lesquelles son coeur s'épanche avec bonheur. Dans une lettre à un ami nous trouvons ces lignes: «J'ai vu bien des pays, l'Égypte, la Syrie, la Grèce, la Sicile, Rome. Que de monuments, que de ruines! J'ai acheté ce plaisir par des peines excessives, des fatigues prodigieuses, des inquiétudes sans nombre, mais j'ai revu la patrie et tout s'est effacé.»
Enfin les portes du lazaret sont ouvertes. Desaix ne perd pas un instant pour rejoindre, en Italie, le premier Consul, et «le 11 juin, dit M. Thiers, on vit arriver au quartier général de Stradella, un des généraux les plus distingués de l'époque, Desaix, qui égalait peut-être Moreau, Masséna, Kléber, Lannes, en talents militaires, mais qui, par les rares perfections de son caractère, les effaçait tous.»
Bonaparte serra Desaix dans ses bras à plusieurs reprises, et se plut à le montrer à cheval à ses côtés, _comme un gage assuré de la victoire_; il ne se trompait pas. Mais cette victoire, Desaix devait la payer de son sang. On sait toutes les vicissitudes de cette étrange bataille de Marengo, où Mélas, qui se croyait victorieux, fut le vaincu. Un moment cependant, dans l'armée française, on crut tout perdu. Les généraux, formés en cercle autour du premier Consul, le pressent d'ordonner la retraite. Bonaparte s'y refuse en demandant l'avis de Desaix. Celui-ci tire sa montre et dit au général en chef: «Oui, la bataille est perdue; mais il n'est que trois heures, nous avons encore le temps d'en gagner une autre.»
À l'instant, l'offensive est reprise à la voix de Bonaparte, qui parcourt le front des régiments en disant aux soldats: «C'est avoir fait trop de pas en arrière; le moment est venu de faire un pas décisif en avant. Soldats, souvenez-vous que notre habitude est de coucher sur le champ de bataille.»
Sur toute la ligne, la fusillade et la canonnade recommencent. Une charge, surtout, exécutée par Desaix, décida la victoire. Mais, au moment même où les cavaliers arrivaient sur l'ennemi comme une furieuse avalanche, on vit Desaix chanceler sur son cheval et tomber sans avoir pu proférer une parole, au dire du dernier biographe. Le soir, comme les officiers félicitaient Bonaparte de cette belle journée, il répondit: «Oui, bien belle, si ce soir j'avais pu embrasser Desaix sur le champ de bataille. J'allais le faire ministre, je l'aurais fait prince si j'avais pu.»
Savary, depuis duc de Rovigo, l'un des aides de camp de Desaix, nous dit dans le premier volume de ses Mémoires:
«Le colonel du 9e léger m'apprit qu'il n'existait plus. Je n'étais pas à cent pas du lieu où je l'avais laissé, j'y courus et le trouvai par terre, au milieu des morts déjà dépouillés, et dépouillé entièrement lui-même. Malgré l'obscurité, je le reconnus à sa volumineuse chevelure, de laquelle on n'avait pas encore ôté le ruban qui la liait.
«Je lui étais trop attaché depuis longtemps, pour le laisser là, où on l'aurait enterré, sans distinction, avec les cadavres qui gisaient à côté de lui. Je pris à l'équipage d'un cheval, mort à quelques pas de là, un manteau qui était encore à la selle du cheval; j'enveloppai le corps du général Desaix dedans, et un hussard, égaré sur le champ de bataille, vint m'aider à remplir ce triste devoir auprès du général. Il consentit à le charger sur son cheval et à conduire celui-ci par la bride jusqu'à Garofolh, pendant que j'irais apprendre ce malheur au premier Consul... Il m'approuva et ordonna de faire porter le corps à Milan pour qu'il y fût embaumé[75]».
Il n'est pas besoin de dire quelle fut la douleur de la mère et de la soeur de Desaix. Le premier Consul, en témoignant par une lettre à la première de sa profonde sympathie, lui fit remettre le premier quartier d'une pension qui lui était accordée au nom de la patrie reconnaissante. La seconde fut mariée par lui au général Becker, officier très-estimé.
Des honneurs singuliers furent rendus à Desaix, dont la tombe se voit au sommet du grand Saint-Bernard.
En posant la première pierre du quai qui devait porter ce nom illustre, Lucien Bonaparte prononça ces paroles: «Puisse ce quai avoir une durée aussi longue que la mémoire de Desaix!»
Un monument à la gloire du héros et surmonté de son buste orne la place du Châtelet.
Voici, d'après Martha Becker, l'épitaphe qui fut faite à Strasbourg pour Desaix: «_Hic jacet hostium terror et admiratio, Patriæ amor et luctus._»
[73] _Éloge de Kléber et Desaix_, par Garat (1er vendémiaire, an IX).--1800. In-8º.
[74] _Le général Desaix_, 1 vol. in-8º.
[75] Savary: _Mémoires_.
MATHIEU DE DOMBASLE