‹ Les ruines en fleurChapitre 9 sur 23 · VIII

VIII

LE SALON DE L’ÉPINETTE

Enfin, Pierre Fargeot fut introduit dans le salon de l’épinette et mademoiselle Charlotte de Chanteraine, superbe de solennité et de grâce tout ensemble, daigna faire deux pas au-devant de lui.

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-elle. C’est n’avoir pas perdu tous les privilèges de la noblesse que de pouvoir connaître encore la joie de pratiquer l’hospitalité.

La phrase lui parut si bien tournée et elle se sut si bon gré de l’avoir dite, qu’elle gratifia sa propre amabilité d’un sourire satisfait dont Pierre bénéficia.

Puis des présentations eurent lieu, des sièges furent offerts et une conversation s’engagea.

On ne parla guère que de la pluie et des beaux jours, des bois du Hautvert, dont mademoiselle Charlotte disait «nos bois», du temps des fêtes de Trianon dont elle disait «notre temps» et de J.-J. Rousseau dont elle disait «votre Rousseau», mais à qui elle pardonnait d’avoir commis le Contrat social qu’elle n’avait pas même ouvert, parce qu’il avait écrit la Nouvelle Héloïse qu’elle avait lue plusieurs fois.

La vieille demoiselle ne tint cependant qu’à demi la promesse que lui avait demandée sa nièce, de s’interdire toute allusion aux événements de 89 et à ceux qui avaient suivi. Un moment vint où le mot de «révolution» lui chatouilla si irrésistiblement la langue qu’il lui fallut, coûte que coûte, le prononcer.

Ce fut à propos d’un incident fort banal.

M. Fridolin avait posé un peu trop près d’un rideau la lampe dont il s’était servi pour lire.

--Fridolin, Fridolin, êtes-vous fou? s’écria soudain mademoiselle Charlotte, sur le ton de la plus intense frayeur. Vraiment, c’est à croire que vous voulez l’incendie du château et notre mort à tous!

--Oh! madame, pardonnez-moi, je suis désolé! gémit Fridolin, qui se montrait en effet beaucoup plus désolé que ne semblait l’exiger une aussi légère peccadille.

--Je vous pardonne, mon ami, concéda mademoiselle de Chanteraine un peu remise.

Puis elle se tourna vers Pierre:

--Vous serez moins surpris de mon émoi monsieur, expliqua-t-elle, lorsque vous saurez qu’il est très probablement permis d’attribuer à une imprudence semblable la mort de mon neveu, le marquis de Chanteraine, celle de la marquise, sa femme, et celle du petit Gérard, leur fils, unique héritier de notre nom... Pendant la nuit et, comme tout dormait, le feu prit à l’hôtel qu’ils habitaient à Paris... allumé--des témoignages sérieux l’ont démontré plus tard--par une petite lampe veilleuse qu’on avait posée trop près d’un rideau de gaze... Et tous trois furent étouffés, brûlés, que sais-je?... avant même que l’on pût organiser les secours.

--Oh! c’est atroce! Quelle mort affreuse!... s’écria le jeune homme saisi d’horreur.

--Vous aimeriez mieux mourir, tué par une balle, sur un champ de bataille, que brûlé vif, dans un incendie, n’est-il pas vrai?

Pierre sourit.

--Par la force de l’habitude, je me sens très calme sous une grêle de balles, madame, répondit-il, tandis que je n’ai jamais pu traverser un village ou une maison en flammes, sans que quelque chose d’inconscient, une sorte d’instinct obscur, frémît en moi... C’est une faiblesse qu’il me faut confesser, bien que je m’en sois toujours rendu maître... L’origine en remonte, je crois, à un rêve un peu maladif que je faisais au temps de mon enfance... Je me figurais alors, assez souvent, au milieu de mon sommeil, que le feu prenait à la maison où je dormais... et je m’éveillais en criant, avec une impression d’épouvante dont mon souvenir retrouve encore l’intensité.

Je ne sais quel esprit de taquinerie s’empara alors de la vieille demoiselle.

--Eh bien, monsieur, reprit-elle, le sentiment d’angoisse, que vous cause la vue d’une maison en flammes, une chandelle trop proche d’un rideau suffit à me le donner... et cependant... cependant, je vous jure, sur ma vie, que j’envie mon neveu, ma nièce et leur innocent enfant et que j’aurais mieux aimé être brûlée comme eux, il y a une vingtaine d’années, que d’avoir assisté à votre ignoble révolution!

Mais Fargeot ne voulut pas voir la provocation.

--Ce regret est digne d’une héroïne, répondit-il simplement en souriant.

Et ces paroles étaient dites avec une si parfaite courtoisie, par ce beau cavalier qui n’aurait pas voté la mort du roi, que mademoiselle Charlotte en fut touchée et déplora sa boutade.

--Voilà, fit-elle aimablement, un mot qui me flatte, car, si les apparences ne sont pas trompeuses, vous devez vous connaître en héroïsme, monsieur!

Et la conversation fut reprise au point où on l’avait laissée, lorsque l’imprudence de Fridolin avait effrayé mademoiselle de Chanteraine.

Puis ce fut M. de Plouvarais qui accapara l’officier et profita de ce que sa vieille cousine n’écoutait pas pour questionner l’hôte du château. Avec beaucoup de mesure et de tact, Pierre renseigna de son mieux le pauvre homme qui en était toujours resté à la mort de Louis XVI et qui, moins héroïque que mademoiselle Charlotte, ne semblait pas aussi inébranlable qu’elle dans sa résolution de bouder le soleil jusqu’au retour d’un roi. Cette causerie, à laquelle M. Fridolin prit part, tandis qu’autour du métier où brodait Claude, mademoiselle Charlotte de Chanteraine et mademoiselle de Plouvarais discutaient les mérites d’un motif de dentelle, fut très courtoise. Les deux emmurés y trouvaient, à dire vrai, infiniment de plaisir.

--Le hasard nous a envoyé un hôte fort présentable, déclara plus tard le cousin de Plouvarais. Son langage est celui d’un honnête homme et ses manières ne laissent rien à désirer... Je ne dirai point qu’il ait la grâce fine de nos gentilshommes d’autrefois, mais ses allures sont empreintes de je ne sais quelle élégance mâle dont un Montmorency s’arrangerait tout aussi bien qu’un petit colonel de la République.

Mademoiselle Charlotte haussa les épaules en répliquant:

--Taisez-vous, chevalier!

Puis elle ajouta, radoucie:

--Il est certain que pour un sans-culotte, ce monsieur n’a pas trop mauvaise façon.

--Mais avez-vous remarqué la forme de sa main brune? s’écria mademoiselle Marie-Rose de Plouvarais. Ces mains-là n’ont certes jamais labouré et s’accommoderaient fort bien d’une manchette de dentelles.

M. Fridolin renchérit encore:

--J’admire, remarqua-t-il, que la vie des camps n’ait point dégoûté des belles-lettres ce émule de Mars, et qu’il ait pu me citer des vers d’Homère... en grec!... J’aimerais bien savoir ce que ses yeux me rappellent!

Cependant, Pierre Fargeot causait à son tour, près du métier à broder. A sa prière, la partie de tric-trac avait repris de plus belle, la romance vieillotte s’envolait de nouveau des profondeurs de l’épinette et les lunettes d’or de M. Fridolin continuaient leur lecture patiente.

Claude avait interrogé l’officier sur sa vie de soldat, sur ses dernières campagnes, sur sa famille aussi et, dévoré par une sorte de remords--car il lui semblait avoir fait preuve d’une ingratitude noire en admettant, ne fût-ce qu’un moment, la réalité de la faute dont s’était accusé Antonin Fargeot mourant--Pierre se complut à parler de son père, à en parler longuement, avec amour et vénération. Cet hommage rendu au maître d’école, cette réparation tacite, lui était douce, apaisait son cœur.

Claude écoutait, attentive, sympathique à ce qui lui était dit.

--... Et maintenant, vous êtes tout seul, vous n’avez plus au monde que votre vieille tante? Oh! c’est triste! Il est vrai qu’un soldat est accoutumé à vivre loin des siens. Mais il me semble à moi que, plus que personne, un soldat doit avoir besoin de penser à quelqu’un d’aimé, de sentir que quelqu’un d’aimé pense à lui... Peut-être d’ailleurs... peut-être avez-vous une fiancée?

Ces mots étaient dits très timidement.

Pierre répondit:

--Non, mademoiselle... Quand ma pauvre tante Manon, qui est bien vieille, aura rejoint mon père, mort bien jeune encore, personne ne pensera plus à moi...

Il vint aux lèvres de mademoiselle de Chanteraine une phrase qui lui parut à elle-même si folle qu’elle en fut étonnée, un peu honteuse et se garda de la prononcer. Alors, il y eut entre les deux jeunes gens un moment de silence et quelque chose d’indéfinissable, de presque insoupçonné qui ressemblait à de la gêne, puis Claude reprit:

--Nous avons eu, vous et moi, monsieur, ce malheur commun de ne pas connaître notre mère, mais un grand bonheur vous a été donné qui m’a manqué complètement: Vous avez été élevé par votre père. Moi, je n’ai pu garder aucun souvenir de mes parents. Mon père est mort des suites d’une chute de cheval avant que je vinsse au monde et deux mois après, ma naissance coûta la vie à ma mère.

--Pauvre enfant! murmura malgré lui l’officier, que de douleurs déjà en votre vie!

--C’est vrai, oh! oui, c’est vrai! s’écria la jeune fille. Mais il y a eu dans cette vie un moment précis où j’ai senti que j’apprenais la douleur: c’est quand j’ai perdu mon grand-père... J’avais à peine onze ans. Mais nous avions vécu étroitement rapprochés et nous nous aimions beaucoup, et nous nous comprenions... si différents que fussent nos âges! Une terrible fatalité semblait s’être acharnée contre sa famille. Fils, brus, petits-fils, il avait tout perdu. J’étais le seul être qui lui restât de deux générations... et je crois qu’il avait reporté sur moi toute la tendresse qu’il ne pouvait plus donner aux disparus... Voulez-vous voir son portrait?

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