‹ Les Rythmes souverains: PoèmesChapitre 10 sur 11 · IV

IV

Heures de paix, temps de naguère, Charmes de celle, hélas! qui l'attendait toujours Avec son âme et son amour, A l'autre bout des mers et de la terre, Il négligea, brutalement, vos doux appels. Son cœur grandi avait changé à un point tel Qu'il ne s'angoissait plus que des forces profondes Qui font d'un cœur humain le cœur même du monde Et lui donnent pour large et formidable loi On ne sait quel allègre et merveilleux effroi. Heures de paix, temps de naguère, ardeur, oubli, Image d'or dont l'or jour à jour a pâli; Oh! qu'elle fut tragique et sanglotante Cette heure et cette nuit d'hiver, Quand le cristal du miroir clair, Où leurs regards s'étaient brûlés dans un éclair, Se brisa, tout à coup, dans les doigts de l'amante!

Son cœur ne lui fut plus'qu'un douloureux tombeau; Seul y brillait le souvenir comme un flambeau. Avec de grandes fleurs avant le soir fanées Elle usait la longueur de ses tristes journées. Ceux qui s'en revenaient des Océans lointains, Se taisaient devant elle en sachant son destin. Plus rien ne lui était secours ni viatique. Aucune onde n'exaltait plus l'air magnétique Quand son corps redressé se tournait vers la mer. Ses yeux devinrent beaux d'avoir longtemps souffert Et son âme, dont se taisait la violence, Se mit à refleurir dans l'ombre et le silence, Si fort, Qu'elle accueillit la mort, Très doucement, Sans plainte vaine, un soir d'hiver, par un sourire, Et que le dernier mot qui fut pour son amant Fut simplement le mot qui pardonne et admire.

Et maintenant C'est bien au bord des landes Que le kiosque étrange et suranné Où leur amour est né Demeure et leur survit abandonné; C'est bien, au bord des landes Où les bateaux monumentaux Mirent dans l'or et dans la boue Leur proue, C'est bien là-bas, au bord des landes Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.

LA CITÉ

L'or serait tout, s'il était maître des idées,

Mais lentement, mais jour à jour, Avec terreur, avec amour, La ville Les a, grande de fièvre ou de force tranquille, Elucidées.

Ce fut d'abord Le sort De ses rêveurs et de ses sages D'en prévoir les contours Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'image Quand la foule à son tour S'en empara Pour les tenir, devant elle, dressées, Elle y glissa son sang bien plus que sa pensée, Mais son ardeur les robura De joie immense et angoissée.

O le travail des ans! O le travail des heures! Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur Dans telle âme profonde Devint bientôt le bruit et la clameur Du monde.

Alors Ceux qu'écrasait le sort Ou que ployait la mine ou que courbait la terre, Sentant peser sur eux les destins millénaires, Redressèrent le dos Sous leur fardeau; Tels mots qui tout à coup rayonnent et délivrent Se levèrent du fond des livres: Selon qu'ils effleuraient tels cœurs ou tels cerveaux, Ils acquéraient un sens plus large et plus nouveau; Qui les criait, le soir, sur les places publiques, En aggravait soudain la puissance tragique; Leurs syllabes semblaient être faites d'airain Pour réveiller et pour armer l'espoir humain Et propager, parmi la peur et l'épouvante, Le bondissant tocsin des vérités vivantes.

Un jour, en des jardins qu'avaient ornés les rois, Avec des mains en sang fut bientôt vendangée La vigne formidable où mûrissent les droits. En vain les vieux décrets et les antiques lois Repoussaient vers la nuit la justice insurgée, La révolte eut raison des coupables pouvoirs: Dans un air saturé de poussière et de poudre, Devant les seuils tout à coup clairs des palais noirs, Elle agitait, dardait et projetait sa foudre Et, n'eût été son trop sauvage et fol élan Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force, Elle eût tué d'un coup le vieux monde branlant Gomme un arbre qu'on brûle à travers son écorce.

Depuis lors, la révolte habite et vit en nous; Et nous chauffe le cœur avec sa sourde flamme; Ceux mêmes qui la maudissent l'ont dans leur âme Et se sentent jetés par son grand geste fou Hors de leur sûr repos et de leurs vieux usages. Et voici que s'élève afin de l'attester Comme une heureuse et vivace nécessité Jusqu'au cri des savants qui dissèquent les âges, Si bien qu'elle apparaît dans le vieil Occident La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend Et qui retrempe au torrent d'or des incendies La boiteuse équité mourante et refroidie.

Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour; Détresse, orgueil; assauts, reculs; chutes, victoires; Comme vibre notre heure et frissonnent nos jours De vos rythmes contradictoires!

La ville vous écoute et vit de vos ardeurs Des blocs de ses pavés aux frontons de ses faîtes, Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses fêtes Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs. Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie En sa rage foulée et sa force asservie Qu'elle distingue et suit tout geste même obscur Vers le futur, Et qu'elle veut à travers tout, fût-ce contre elle, Fût-ce contre ses Dieux, sa gloire et son passé, D'âge en âge, tragiquement, s'électriser D'une âme dangereuse, éclatante et nouvelle.

LE PEUPLE

Tonnante, La fête s'annonçait, dès le matin, là-bas.

Comme en un brusque branle-bas, Mille mains rapides et frissonnantes Ornaient encor D'argent et d'or Le moyen d'une roue ou le timon d'un char.

Près des remparts Où se massaient dans les allées Les hauts soldats aux tuniques bariolées, Les chevaux hennissaient du côté de la mer.

Sous un hangar de verre et fer, S'illuminaient et les pennons et les bannières, Et le soleil, entrant par les vitraux, Faisait comme des bonds de lumière, Sur les drapeaux.

Et plus loin, du côté des bassins et du port, Tous les navires Hissaient leurs pavillons et pavoisaient leur bord, Et, doucement, Leurs cordages vibraient au vent Comme des lyres.

Et puis là-bas, plus loin encor, De quartier en paroisse, et de rue en impasse, Les murs allègrement portaient des dédicaces. On travaillait au ras du sol et sur les toits, Dans un enmêlement de gestes et de voix, Avec la bière ardente et claire Comme auxiliaire, On travaillait partout--entrain, hâte, gaieté-- Si bien qu'à ses confins la grouillante cité Semblait brûler déjà et de fièvre et d'audace, Avant que l'ample joie incendiât les places.

Or, à cette heure, en sa maison, Celui pour qui battaient à l'unisson Tant de cœurs doux, naïfs et rudes, Etudiait comme un secret, Quelle parole, il jetterait A la rouge et chantante et folle multitude. Il lui fut autrefois appui, guide, conseil; Il inventait les mots pour les mornes détresses. Mais quel geste trouver pour bercer les ivresses Et les tressaillements d'un triomphal réveil?

Comme à l'éparpillée, Les cent cloches mêlant leurs voix multipliées, À la fête tonnante au loin, sur les remparts, S'interpellaient et babillaient de toutes parts,

Dans l'air de flamme; Quand tout à coup, de large en long, Balla le lourd et violent bourdon, De Notre-Dame.

Dès ce moment, Sinueuses comme un embrasement, Du coin des carrefours et du fond des ruelles, Vers leur tribun déconcerté, Se mirent à s'orienter Les foules éternelles.

Du centre d'un marché, Où de grands arcs empanachés Dardaient à leur fronton un millier d'oriflammes, Partit un chœur de femmes, Au col puissant, aux larges seins, Et dont les mains Soulevaient leurs enfants, très haut, droit devant elles, Afin d'unir

Les gestes clairs de l'avenir A la fête torrentielle. Et les bourgerons bleus et les tabliers noirs Envahissaient les longs trottoirs, Et les grilles des gymnases et des lycées Cédaient gaiement sous la poussée Jeune et franche des écoliers. Ceux des docks, des arsenaux, des ateliers Précipitaient leur multitude ardente et drue De rue en rue.

Et tout cela montait, montait, Du fond des carrefours, au long des avenues: On aurait cru parfois que les murs éclataient Sous cette marche énorme et continue; Et les portes, les fenêtres et les balcons, Peuplés de bras tendus, bruyants de cris tenaces, Suivaient le mouvement trépidant et profond Qui emportait, vague à vague, toute la masse Tasser ses blocs humains au cœur de la grande place.

Celui qui triomphait Attendait là, sur les terrasses, L'esprit flottant toujours de projet en projet.

Aussi longtemps qu'il fut vraiment le maître, La ville et sa détresse avaient grandi son être, Mais aujourd'hui, Tant d'appels inconnus se projetaient vers lui, Qu'ils chaviraient son âme.

Sous les midis d'été criblés d'or et de flamme Tout le peuple debout, Avec des cris jaillis, avec des gestes fous, Lui submergeait le cœur de ses vagues de joie; La fête le domptait; il devenait sa proie; Il la voyait grossir encor, grossir toujours Et comme soulever les maisons et les tours, Pour entraîner soudain en ses transports fébriles Jusqu'à l'entêtement des choses immobiles; Et tout au loin il regardait la vaste mer Pousser vers lui l'élan compact de sa marée Et se joindre, elle aussi, aux foules enivrées Avec sa houle et son vent large et ses flots verts.

L'orgueil était trop faible et trop pauvre en son torse, Pour qu'il fît siens d'un coup ces grands rythmes de force, Si bien que, ne songeant qu'aux maux qu'il affronta, Comme jadis, aux temps mauvais, il sanglota.

Un brusque arrêt se fit dans le vol des pensées; L'allégresse sentit sa fureur menacée; En un instant, céda le lien aux longs fils d'or Qui maintenait la ville et son tribun d'accord. Les merveilleux remous de folie et de flamme Effleurèrent son corps sans pénétrer son âme; Ils l'atteignaient pour le brûler de leur ardeur, Et ne trouvaient que cendre au foyer de son cœur; Sa force à lui ne s'était point élucidée; Il n'était l'homme, hélas! que d'une seule idée.

Et la fête reprit plus rouge et rebondit D'un plus géant essor encor, par-dessus lui.

LA PRIÈRE

Que bondisse soudain mon âme aventurière Vers l'avenir, Et tout à coup je sens encor, Comme au temps de l'enfance, au'fond de moi, frémir L'aile qui dort Des anciennes prières.

D'autres phrases et d'autres mots sont murmurés, Mais le vieux rythme avec ses cris est demeuré, Après combien de jours, le même; Les temps l'ont imprimé aux sursauts de mon cœur, Dès que je suis allègre et violent d'ardeur, Et que je sens combien je m'aime.

O l'antique foyer dont survit l'étincelle! O prière debout! O prière nouvelle! Futur, vous m'exaltez comme autrefois mon Dieu, Vous aussi dominez l'heure et l'âge où nous sommes, Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.

Dussiez-vous être moins que ne le veut mon rêve, Que m'importe, si chaque fois Que mon ardeur vous entrevoit Elle s'attise et se relève.

Dès aujourd'hui mon cœur se sent d'accord Avec vos cris et vos transports, Hommes d'alors Quand vous serez vraiment les maîtres de la terre. Et c'est du fond du présent dur Que je dédie à votre orgueil futur Mon téméraire amour et son feu solitaire.

Je ne suis point de ceux Dont le passé doux et pieux Tranquillise l'âme modeste; La lutte et ses périls font se tendre mon corps, Vers le toujours vivace et renaissant effort, Et je ne puis songer à limiter mes gestes Aux seuls gestes qu'ont faits les morts.

J'aime la violente et terrible atmosphère Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre, Et les essais, et les combats, et les labeurs D'autant plus téméraires, Qu'ils n'ont pour feux qui les éclairent Que des lueurs.

Dites, trouver sa joie à se grandir soi-même, En ces heures ou de ferveur ou d'anathème Lorsque l'âme angoissée est plus haute qu'aux jours D'uniforme croyance et de paisible amour; Dites, aimer l'élan, qui refoule les doutes, Dites, avoir la peur de s'attarder en route, Et de n'être vaillant assez pour faire accueil Au jeune, alerte et dangereux orgueil.

Dites, vouer à tous son verbe autoritaire, Qu'admirera peut-être et chantera la terre Quand elle en comprendra la fervente âpreté; Donner un sens divin aux passions humaines Pour que leurs nœuds formidables fassent les chaînes Qui relient l'avenir, avec témérité, Au présent déjà surmonté.

Dites, ne reculer que pour bondir plus fort, Au rebours de l'habitude qui est la mort; Savoir que d'autres mains imposeront la gloire Au front encor voilé des finales victoires, Que le geste qu'on fait n'est point pour notre temps, Mais le faire quand même avec un cœur battant; Aimer toute œuvre où s'ébauchent les destinées Et pour les jours où reviendraient l'ombre et l'effroi, Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi, Une confiance acharnée.

Et guetter l'heure où les soirs d'or, Réveillent, doucement, la belle aile qui dort Des prières profondes Pour imprimer l'élan à la nouvelle foi, Qui fait du monde l'homme et de l'homme le monde, Et lentement s'impose et se condense en loi.

LE NAVIRE

Nous avancions, tranquillement, sous les étoiles; La lune oblique errait autour du vaisseau clair, Et l'étagement blanc des vergues et des voiles Projetait sa grande ombre au large sur la mer.

La froide pureté de la nuit embrasée Scintillait dans l'espace et frissonnait sur l'eau; On voyait circuler la grande Ourse et Persée Comme en des cirques d'ombre éclatante, là-haut.

Dans le mât d'artimon et le mât de misaine, De l'arrière à l'avant où se dardaient les feux, Des ordres, nets et continus comme des chaînes, Se transmettaient soudain et se nouaient entre eux.

Chaque geste servait à quelque autre plus large Et lui vouait l'instant de son utile ardeur, Et la vague portant la carène et sa charge Leur donnait pour support sa lucide splendeur.

La belle immensité exaltait la gabarre, Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin, L'homme, qui maintenait à contre-vent la barre, Sentait vibrer tout le navire entre ses mains.

Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes, D'accord avec chaque astre et chaque volonté, Et, maîtrisant ainsi les forces unanimes, Semblait dompter et s asservir l'éternité.

TABLE

LE PARADIS HERCULE PERSÉE SAINT JEAN LES BARBARES LA CROISADE MARTIN LUTHER MICHEL-ANGE

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