III
Aussi longtemps que Jean chez les hommes vécut, Son front demeura lumineux d'avoir conçu Lui le premier, quand Jésus-Christ dormait sous terre, L'héroïsme tranquille, intime et solitaire Qui changea l'âme humaine et qui l'exalte encor. Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort; Il inclina son cœur, lampe ardente et fragile, Sur chacun des versets de son pur évangile, Il se sentait aimé où les autres étaient craints. Quand il prêchait, le soir, dans les cités d'Asie, Les brises qui passaient en semblaient adoucies Et les femmes pleuraient en lui tendant les mains. Il mourut plein de jours et de calme sagesse, Aidé par tous les siens, à l'aube, dans Ephèse, Et sa voix se fit claire à son dernier moment: «Jésus, si je vous ai servi, dévotement, Et de toute ma force et de toute mon âme, Accueillez-moi là-haut où vos anges proclament L'aveuglante splendeur de votre éternité. J'ai porté votre gloire avec humilité Et lavé bien des fronts de leur erreur ancienne. Néanmoins, qu'avant tout, Seigneur, il vous souvienne Qu'au temps où vous dormiez dans le morne tombeau, Seul, parmi tous, j'ai recueilli votre flambeau Et que ma pauvre main abrita sa lumière, Si bien qu'en m'approchant de mon heure dernière, C'est lui que je vous tends, c'est lui, ce même cœur Qui remplaça, pendant trois jours, avec ferveur, Seigneur, Le vôtre, sur la terre.»
LES BARBARES
Là-bas, Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volga, Où la bise éternelle, à rude et sombre haleine, Durcit la plaine; Et puis, là-bas encor, Où les glaçons monumentaux des Nords Bloquent, de leurs parois hiératiques, Les bords Du fiord Scandinave et du golfe baltique, Et puis, plus loin encor, plus loin toujours, Sur les plateaux d'Asie Où les rocs convulsés dressent leur frénésie Jusqu'à barrer le jour, Les barbares voyaient un merveilleux mirage, Tenace et obsédant, Se déplacer vers l'Occident, De route en route, et d'âge en âge.
Apres, hardis, aventureux, Ils se le désignaient en s'exaltant entre eux. Les plus ardents partaient à travers monts et plaines; Ils dérobaient des chars et des peaux et des laines Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers. Des foules se joignaient à l'appel passager Qu'ils lançaient aux échos du haut de leurs montures; Les chefs étaient de haute et compacte stature: Leurs longs cheveux nattés battaient leurs torses roux; Ils se disaient issus des aurochs ou des loups. O ces brusques départs de hordes violentes Se ruant à l'assaut de la terre tremblante, Ces blocs errants et lourds de peuples rassemblés, Et ces trots de chevaux sur les pays brûlés, Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres, Et ces rires dans le carnage et les désastres, Et, tout à coup, Tous ces fourmillements et ces tumultes fous Laissant crouler leurs montagnes de cris et d'hommes Vers Rome!
Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords: Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie, Mais le soleil jusqu'où sa gloire était jaillie Semblait changer ses toits en longs bouclier d'or Comme pour la défendre à cette heure dernière. Le Capitole étincelait dans la clarté Et, malgré tout, dardait encor sa volonté De rester ferme et droit et pur sous la lumière. Les barbares se désignaient, dans le lointain, Le palais des Césars où vivait Augustule Et, parmi les frontons ardents du Janicule, Les hauts gestes des Dieux barrant le ciel latin. Ils hésitaient devant la suprême bataille: Leur esprit trouble et lourdement mystérieux Sentait comme un effroi brusque et contagieux Sortir des blocs fendus de l'antique muraille. Des prodiges apparaissaient sur les maisons: Des nuages soudains et pareils à des aigles Se levaient en tumulte et s'envolaient sans règle Et, tour à tour, quittaient ou gagnaient l'horizon. Et quand la sombre nuit voila la voûte éteinte, De toutes parts, sur les terrasses et les tours, Des feux multipliés y maintinrent le jour Et jetèrent au cœur des Hérules, la crainte. Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'élan Qui les portait, depuis les temps tumultuaires Qu'ils avaient dû quitter l'autre bout de la terre. Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent, Ils erraient par les monts et les forêts tranquilles, Ne cherchant qu'un abri sous les arbres épais, Et qu'à flairer de loin, dans le vent qui passait, L'énorme et chaude odeur qui montait de la ville.
La faim Les fit sortir des bois et les rendit enfin Maîtres des destinées.
Là victoire sans grand effort fut moissonnée.
Déjà Ils parcouraient la ville en y semant la flamme Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur âme, La frayeur d'être là; Mais les vins absorbés, et les viandes rouges, Mais l'odeur que Subure épandait de ses bouges, Mais les ors flamboyant de palais en palais Leur donnèrent soudain l'audace qu'il fallait, Pour abattre l'orgueil millénaire de Rome.
O cette heure qui clôt une ère et la consomme! Et qui surveille, et qui écoute, et qui entend Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps! O ces siècles armés, qui tout à coup s'écroulent! Ces flux et ces reflux de rages et de foules, Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil! O ces coups de marteaux sur des marbres vermeils, Ces corniches de gloire et de beauté vêtues Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues, Et ces trésors vidés, et ces coffres fendus, Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus, Et ces plaintes, et ces râles contre des portes, Et ces amas encor tièdes de vierges mortes, Et leurs regards d'effroi, et leurs bouches, gardant Des poils roux arrachés, dans l'étau blanc des dents, Et la flamme rôdeuse, et tout à coup grandie, Et lançant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie!
LA CROISADE
Un cri s'élève, et vole, et frappe, et puis s'étend D'Ardenne en Vermandois, et de Flandre en Luzarche; Et les glaives au clair et les pennons en marche, Dès que passe ce cri, hérissent l'Occident.
O ces milliers de pas, sur ces milliers de routes, O ce bruit régulier, fourmillant et profond, Dont tressaillent les eaux, dont s'émeuvent les monts, Et que les morts sous terre écoutent; Bruits étouffés sous bois, bruits éclatés dans l'air, Bruits qui montent soudain et tout à coup s'affaissent, Comme si par instants des quartiers de falaise Croulaient et s'abîmaient en mer.
Les chemins débordés envahissaient les plaines: On broyait les épis; on piétinait les graines; On dévastait à mesure que l'on errait, Soit au bord des étangs, soit au long des forêts, Tragiquement, avec la faim dans les entrailles. Parfois s'improvisaient de rapides batailles, Autour de hauts trésors ou de butins captés, Un chef intervenait, tenace et redouté, Et reployait sous lui les volontés serviles. Les soirs, ceux qui campaient aux limites des villes Se ruaient vers la femme avec de fortes mains, Et le viol criait et s'étouffait dans l'ombre. Mais tous, le jour levé, reprenaient le chemin, Et la terre, à nouveau, grondait de pas sans nombre.
Là-bas Sous le ciel bleu de Palestine, Un pâle croissant d'or courbe sa pointe fine, A l'endroit même où l'étoile guidait les pas Des bergers et des mages. Et, sur le bloc du sarcophage,
Où Jésus-Christ dormit sa mort, Un drapeau vert aux franges d'or, Depuis quels temps, âpres et sombres, Laisse flotter et s'exalter, Son ombre.
Au pays de Clermont, un moine avait prêché: «Voulez-vous être exempt de fange et de péché, Lorsque la mort vous saisira dans son étreinte? Soyez ceux-là qui conquerront la terre Sainte. La tombe ouverte, où Jésus-Christ languit trois jours, Crie au monde qu'elle est sans gloire et sans secours Et que sa pierre encor sanglante est profanée. O voix du sang divin, lentement obstinée, Tu n'as frappé, jusqu'en ces temps, qu'un écho mort Mais voici l'heure enfin de l'unanime effort, Pour créer et muscler une force nouvelle. Il faut que le silence apaise les querelles, Sur le brin d'un devoir ou le fétu d'un droit, Que les comtes, les ducs, les marquis et les rois Coupent les rameaux noirs des haines réfractaires, Qu'ils soient, non pas seigneurs,mais croisés de leurs terres Qu'il n'y ait qu'un orgueil sur l'Occident--debout, Ici, là-bas, plus loin, de l'un à l'autre bout Des vallons baptisés et des plaines chrétiennes, Afin que soient armés d'ardeur quotidienne Ceux qui partent mourir en des pays lointains, Pour qu'au monde l'Europe impose son destin. Quittez donc vos maisons par Dieu même gardées, O vous, les pas, qu'on entendra jusqu'en Judée, Pas venus de partout avec l'ombre et le vent Comme un broussaillement ténébreux et mouvant, Pas qui traverserez les pays d'Allemagne, Et les ponts du Danube, et ses âpres montagnes, Et le Bosphore, et puis l'Asie, et puis là-bas Les torrides chemins d'Alep et de Damas, Et qui toujours, toujours plus loin, de proche en proche, Viendrez camper, un soir, sous les murs d'Antioche; O pas rués vers la victoire, éperdûment, Je bénis votre fièvre, et votre acharnement.»
Alors qu'ils chevauchaient entre Bude et Belgrade, Le front libre du casque et l'étrier ballant, Tancrède et Bohémond causaient en camarades, Du discours de l'Hermite et de son cri brûlant. Ils n'avaient point compris la harangue trop belle; Pour eux, tout étranger demeurait l'ennemi, Et rien ne distinguait du Musulman rebelle L'Anglais envahisseur ou l'Allemand conquis. Pourtant, comme ils passaient à Varna, le dimanche, Leur prière mêlée aux prières de tous Sous les vélums soyeux des basiliques blanches, Leur inculqua soudain un esprit moins jaloux. Ils mangèrent le pain d'une commune idée Que leur tendit un prêtre extatique et chenu, Et leur bouche baisant la même croix dardée, Ils se crurent chez eux sous ce ciel inconnu.
Tandis que Godefroid, ayant gagné l'Asie Pour s'attaquer, lui le premier, à l'hérésie Des hauts sultans de soie et de béryls couverts Et des peuples tannés par les vents du désert, Ne rencontra jamais en ces hommes étranges Qu'une foi monstrueuse et de sang et de fange, Et ne comprit jamais la torride clarté Que leur versait au cœur une autre vérité.
Sion, vous reposiez là-bas au bout des plaines Avec vos minarets dorés par le couchant, D'où le haut muézin d'une ample et longue haleine, De terrasse en terrasse, illimitait son chant! Et Godefroid songeait que la sainte lumière, La maison de Marie et la tombe de Dieu, Ecoutaient, tous les jours, l'insultante prière Dont cet homme souillait la pureté des cieux. D'un bond géant, il eût voulu gagner la ville, Mais ses guerriers lassés se couchaient en chemin, Leur courage s'usait, et leur fièvre indocile Laissait frémir, parfois, la révolte en leurs mains. Malgré toute sa fougue, il lui fallut attendre Que l'Occident lui dépêchât d'autres soldats, Et ce furent ceux-là du Vexin et de Flandre, Dont il ouït d'abord se rapprocher les pas. Et puis ce fut, superbement, l'armée entière, Avec ses étendards repliés ou flottants, Il crut à quelqu'orage enfermé sous la terre, Qui tout à coup se délivrait en s'exaltant; Les Aquitains chantaient un hymne ardent et grave, Que l'ordre de leur marche, avec calme, scandait, Tandis que les Normands, les Saxons, et les Slaves, La-bàs, au loin, sur les routes leur répondaient. Un seul pas fourmillant semblait mouvoir leurs foules Que le soleil frappait de haut, terriblement, Et c'étaient des clartés croulant comme des houles, De l'un à l'autre bout de leur piétinement. O les nuits de repos et les matins d'alerte! Et tout à coup, au soir tombant du jour dernier, Debout, là, devant tous, dans sa ceinture verte, Jérusalem que dominaient de hauts palmiers. Alors l'élan fut tel dans l'ombre et la poussière Qu'on eût dit que le sol lui-même s'emportait Au soulèvement fou des pas myriadaires. L'air était bondissant et le vent haletait, La force et la valeur se muaient en miracles. En vain, herses et ponts et douves et créneaux, Et rocs et murs et tours étageaient leurs obstacles, L'énorme tourbillon devint soudain l'assaut Rué comme un torrent contre la cité sainte, Et les portes tombaient en écrasant les cris, Et les flammes sautaient au-dessus de l'enceinte, Et le mont Golgotha s'éclaira dans la nuit.
O jeune et violente et rapide victoire! O péril dûment surmonté! O geste gauche encor, dans la lointaine histoire, D'une Europe vers l'unité!
MARTIN LUTHER
Les Monastères, On les voyait jadis, ainsi que de grands fronts, Du fond des bois, du bout des monts Illuminer la terre, Leurs tours les éclairaient comme autant de flambeaux; Au-dessus d'eux, les étoiles posaient leurs sceaux, Et sur les champs, les clos, les lacs et les vallées, Ils dardaient de très haut Le dogme inexpugnable et la foi crénelée.
Rome pensait pour tous; Mais eux songeaient pour Rome. Ils dominaient la vie et les brusques remous bue creusait en son lit le flot rétif des hommes. Partout, de bourg en bourg, de cité en cité, Pesaient sur les cerveaux leurs blocs d'autorité. Peuples des pays clairs, peuples des landes sombres N'étaient que leur vouloir sacré devenu nombre. Ils déployaient sur Dieu leurs syllogismes froids. Ils inspiraient la crainte au cœur sans peur des rois, Et personne n'osait au brasier de son âme Réveiller un feu d'or où ne brillât leur flamme.
Pendant mille ans, Ils maintinrent ainsi comme un glaive en sa gaîne, A la merci de leur bras ferme et vigilant L'ardeur humaine; L'esprit ne sentait plus agir comme un ferment La raison rude; La recherche était morte, et l'on croyait dûment, Par habitude; Le doute allègre était traqué de seuil en seuil Comme une bête, Et celui-là mourait qui pavoisait d'orgueil Humain, sa tête.
O ce grand ciel chrétien, despotique et mental, Envoûtant sous ses lois l'espace occidental, Qui donc l'affronterait, là haut, sur la montagne? Ce fut un moine ardent, sensuel et buté, Qui serrait sous le froc deux poings de volonté, Et qu'offrit à la terre un pays d'Allemagne.
Les textes nus et froids lui semblaient sans vertu; C'étaient des poteaux secs qui se croyaient des arbres, L'esprit vivant gisait sous la lettre abattu Et le pape, là-bas, dans sa ville de marbre, Mettait la grâce en vente et trafiquait du ciel. Partout le décor creux masquait les lignes fermes Et les hautains piliers d'un temple essentiel, Les pépites de l'or semblaient autant de germes Dont les prêtres ensemençaient le sol chrétien. Tout un peuple de saints imposait sa tutelle A la supplique humaine et la chargeait de liens. Le cri direct de l'homme à Dieu n'avait plus d'ailes.
Bien qu'il ne vît autour de lui Que des mains en fureur se crisper dans la nuit Et des gestes armés de crosses Le menacer, soudain, de vengeances féroces Jusqu'au delà de son tombeau, Bien que le monde entier pesât sur son cerveau Avec ses vieux décrets et ses vieux anathèmes, Rien n'empêcha Martin Luther Devant l'aube du matin clair De penser par lui-même.
Il libéra le monde, en étant soi, pour tous.
Comme une forteresse, il maintenait debout, Près de son cœur, sa conscience. La bible était pour lui, non pas une prison, De textuelle obédience, Mais un jardin bougeant sous l'or dès frondaisons Où chaque homme, selon son âme, Choisit la fleur qu'il aime et mord au fruit qu'il veut Et sous le ciel ardent de flammes Distingue le chemin qui le conduit vers Dieu. Voici la vie, après combien de jours, ouverte A la saine croyance et la libre ferveur. L'idée humaine, enfin, marche à sa découverte Et prend le jeune orgueil pour guide et pour sauveur. Il n'importe que tonne encor la voix romaine, Luther a sous l'orage engrangé la moisson. Sa force, il l'a trouvée en son âme germaine Que la nature entière emplit de son frisson, Il est homme de passion franche: il le crie; La vigne de la chair, il la veut vendanger. Jamais, il n'est à bout de sa propre furie Ni de sa joie âpre et folle d'être en danger. Il est terrible et gai; son humeur est soudaine; Il est contradictoire avec ténacité; Tous les fleuves d'amour, tous les torrents de haine Creusent, sans le trouer, son grand cœur exalté; Il demeure inquiet jusque dans sa victoire, Et, quand la mort s'étend de son cœur à son front, On dirait que la nuit couvre d'une aile noire, De roc en roc, les flancs et le sommet d'un mont.
MICHEL-ANGE
Quand Buonarotti dans la Sixtine entra, Il demeura Comme aux écoutes, Puis son œil mesura la hauteur de la voûte Et son pas le chemin de l'autel au portail. Il observa le jour versé par les fenêtres Et comment il faudrait et dompter et soumettre Les chevaux clairs et effrenés de son travail. Puis il partit jusques au soir vers la campagne.
Les lignes des vallons, les masses des montagnes Peuplèrent son cerveau de leurs puissants contours. Il surprenait dans les arbres noueux et lourds Que le vent rudoyait et ployait avec force Les tensions d'un dos, ou les galbes d'un torse, Ou l'élan vers le ciel de grands bras exaltés, Si bien qu'en ces instants toute l'humanité --Gestes, marches, repos, attitudes et poses-- Prenait pour lui l'aspect amplifié des choses. Il regagna la ville au tomber de la nuit, Tour à tour glorieux et mécontent de lui, Car aucune des visions qu'il avait eues Ne s'était, à ses yeux, apaisée en statue.
Le lendemain avant le soir, Sa lourde humeur crevant en lui comme une grappe De raisins noirs, Il partit tout à coup chercher querelle au pape. «Pourquoi l'avoir choisi, Lui, Michel-Ange, un statuaire; Et le forcer à peindre en du plâtre durci Une sainte légende au haut d'un sanctuaire? La Sixtine est obscure, et ses murs mal construits: Le plus roux des soleils n'en chasse point la nuit! A quoi bon s'acharner sur un plafond funèbre A colorer de l'ombre et dorer des ténèbres. Et puis encor, quel bûcheron lui fournirait Le vaste bois pour un si large échafaudage?» Le pape répondit sans changer de visage: «On abattra pour vous ma plus haute forêt.»
Michel-Ange sortit et s'en alla dans Rome, Hostile au pape, hostile au monde, hostile aux hommes, Croyant heurter partout aux abords du palais Mille ennemis qui le guettaient, groupés dans l'ombre, Et qui raillaient déjà la violence sombre Et la neuve grandeur de l'art qu'il préparait. Son sommeil ne fut plus qu'une énorme poussée De gestes orageux à travers sa pensée; Qu'il s'étendît, le soir, dans son lit, sur son dos, Ses nerfs restaient brûlants jusques dans son repos; Il était frémissant toujours, comme une flèche Qui troue une muraille et vibre dans la brèche, Pour augmenter encor ses maux quotidiens Il s'angoissait des maux et des plaintes des siens; Son terrible cerveau semblait un incendie Plein de feux ravageurs et de flammes brandies.
Mais plus son cœur souffrait, Plus l'amertume ou la rancœur y pénétrait, Plus il se préparait à soi-même d'obstacles Pour éloigner l'instant de foudre et de miracle Qui tout à coup éclairerait tout son labeur, Mieux il élaborait en son âme croyante L'œuvre sombre et flamboyante Dont il portait en lui le triomphe et la peur.
Ce fut au temps de Mai, quand sonnaient les matines, Que Michel-Ange, enfin, rentra dans la Sixtine Avec la force en son cerveau. Il avait ramassé son idée en faisceaux: Des groupes nets et sûrs, d'une ligne ample et fière, Se mouvaient devant lui dans l'égale lumière. L'échafaudage était dressé si fermement Qu'il aurait pu mener jusques au firmament. Un grand jour lumineux se glissait sous la voûte, En épousait la courbe et la fleurissait toute. Michel-Ange montait les échelles de bois, Alerte, et enjambant trois degrés à la fois. Une flamme nouvelle ardait sous sa paupière, Ses doigts, là-haut, palpaient et caressaient les pierres Qu'il allait revêtir de gloire et de beauté. Puis il redescendit d'un pas précipité Et verrouilla, d'une main forte, La porte.
Il se cloîtra pendant des jours, des mois, des ans, Farouche à maintenir l'orgueil et le mystère Autour de son travail nombreux et solitaire; Chaque matin, il franchissait, au jour naissant, De son même pas lourd, le seuil de la chapelle, Et comme un tâcheron violent et muet, Pendant que le soleil autour des murs tournait, Il employait ses mains à leur œuvre immortelle.
Déjà, En douze pendentifs qu'il leur départagea Sept prophètes et cinq sybilles Cherchaient à pénétrer de vieux livres obscurs Dont le texte immobile Arrêtait devant eux, le mobile futur. Le long d'une corniche aux arêtes carrées, De beaux corps lumineux se mouvaient hardiment Et leur torse ou leur dos peuplait l'entablement De leur vigueur fleurie et de leur chair dorée. Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons, Des guirlandes jetaient ci et là leurs festons, Le long serpent d'airain sortait de sa caverne, Judith se pavanait dans le sang d'Holopherne, Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument Et, vers les cieux, montait le supplice d'Aman.
Et sans erreurs, et sans ratures, Et jour à jour, et sans repos, L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure; Bientôt La Genèse régna au centre de la voûte: On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joute Avec le chaos sombre et la terre et les eaux; La lune et le soleil marquaient d'un double sceau, Dans l'étendue ardente et nouvelle, leur place. Jéhovah bondissait et volait dans l'espace, Baigné par la lumière ou porté par le vent; Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant D'une force ample et lente, et dûment ordonnée; Devant son créateur, la belle Ève étonnée Levait ses tendres mains et ployait le genou, Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes; Et Caïn et Abel préparaient leurs offrandes; Et le démon devenu femme et tentateur Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur; Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire; L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol; Et le déluge noir épandait comme un vol Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.
Dans ce travail géant que seul il acheva Michel-Ange brûlait du feu de Jéhovah; Un art surélevé jaillit de sa cervelle; Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle D'êtres majestueux, violents et pensifs. Son génie éclatait, austère et convulsif, Comme celui de Dante ou de Savonarole, Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles, Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins, Sous les fronts relevés, dans les torses hautains, Grondait et palpitait sa grande âme profonde; Il recréait, selon son cœur, l'homme et le monde Si magnifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux Que hantent les splendeurs et les gloires latines, Il a fixé, sur la voûte de la Sixtine, Son geste tout puissant, dans le geste de Dieu.
Ce fut par un jour frais d'automne, Que l'on apprit enfin Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin Et que l'œuvre était bonne. La louange monta comme un flux de la mer Avec sa vague ardente et son grondement clair.
Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure, Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure, Et le peintre s'enfuit vers son isolement. Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment, Et la rage, et l'orgueil, et leur tristesse étrange, Et le soupçon mal refréné Se remirent à déchaîner Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.