‹ Les sentiers dans la montagneChapitre 19 sur 53 · VIII

VIII

En attendant qu'un hasard ou un dieu nous éclaire, il sait garder en présence de l'inconnu le grand silence religieux et attentif qui règne seul dans les meilleures âmes d'aujourd'hui. A ceux qui lui disent: «Maintenant que vous avez cueilli ample moisson de détails, vous devriez à l'analyse faire succéder la synthèse, et généraliser, en une vue d'ensemble, la genèse des instincts.» Il répond, avec l'humble et magnifique loyauté qui illumine toute son oeuvre: «Parce que j'ai remué quelques grains de sable sur le rivage, suis-je en état de connaître les abîmes océaniques? La vie a des secrets insondables. Le savoir humain sera rayé des archives du monde avant que nous ayons le dernier mot d'un moucheron.»

«Le succès est aux bruyants, aux affirmatifs imperturbables; tout est admis à la condition de faire un peu de bruit. Dépouillons ce travers et reconnaissons qu'en réalité nous ne savons rien de rien, s'il faut creuser à fond les choses. Scientifiquement, la nature est une énigme sans solution définitive pour la curiosité de l'homme. A l'hypothèse succède l'hypothèse, les décombres des théories s'amoncellent et la vérité fuit toujours. Savoir ignorer pourrait bien être le dernier mot de la sagesse.»

Évidemment, c'est espérer trop peu. Dans l'effroyable gouffre, dans l'entonnoir sans fond où tourbillonnent tous ces faits contradictoires qui se résolvent en obscurité, nous en savons tout juste autant que notre ancêtre des cavernes; mais du moins nous savons que nous ne savons pas. Nous parcourons toute la face noire des énigmes, nous essayons de calculer leur nombre, d'ordonner leurs ténèbres, d'acquérir une idée de leur situation et de leur étendue. C'est déjà quelque chose en attendant le jour des premières lueurs. En tout cas, c'est faire en présence des mystères tout ce qu'y peut faire aujourd'hui l'intelligence de bonne foi et c'est aussi ce qu'y fait, avec plus de confiance qu'il n'en avoue, l'auteur de cette incomparable Iliade. Il les regarde attentivement. Il épuise sa vie à surprendre leurs secrets les plus minutieux: il leur prépare dans ses pensées et dans les nôtres l'espace nécessaire à leurs évolutions. Il grandit à leur taille la conscience de son ignorance et apprend à comprendre plus profondément qu'ils sont incompréhensibles.

Page 1