‹ Les SourcesChapitre 13 sur 96 · IV

IV

Mais je ne m’arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail. Voici pour arriver à ce grand but,--qui est précisément ce que Dieu veut de l’esprit humain;--voici encore, si vous ne vous lassez pas de me suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre esprit.

Voici ce conseil: Travaillez la science comparée. Ceci demande explication.

Travailler la science comparée, c’est prendre pour devise, dans vos études, cette parole de Leibniz: «Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la géométrie, de la morale partout.» C’est ajouter encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne désavouera pas, et dire: «Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, de la théologie, de la physique, de la géométrie, de la morale partout.» C’est y ajouter encore une autre parole que nous citons sans cesse et que nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d’or, et que voici: «Il faut savoir qu’il y a trois sortes de sciences: la première est purement humaine; la seconde, divine simplement; la troisième est humaine et divine tout ensemble; c’est proprement la vraie science des chrétiens[12].»

[12] Vie de M. Olier, t. II, p. 277.

Si vous voulez aujourd’hui travailler utilement, contribuer au retour du siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de la raison publique, c’est dans ce sens qu’il vous faut travailler.

Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre, ce demi-prophète:

«Attendez que l’affinité naturelle de la religion et de la science les réunisse dans la tête d’un seul homme de génie: l’apparition de cet homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà. Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure toujours[13].»

[13] Soirées de Saint-Pétersbourg. Onzième entretien.

Remarquez toutefois que si l’homme de génie était né avant 1810, ou même avant 1820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie. Considérez de plus que l’œuvre est tellement immense qu’Aristote ou Leibniz n’y suffirait pas. Aristote a trop peu d’élan; Leibniz a trop de singularités. Peut-être saint Thomas d’Aquin pourrait-il entreprendre la Somme du dix-neuvième siècle: génie d’un élan prodigieux, sans aucune singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu tout au moins qu’Aristote ou Leibniz, on n’ose lui tracer de limites ni dire ce qu’il ne pourrait pas.

Mais où est saint Thomas d’Aquin? Où est la plus haute sainteté, unie au plus haut génie? Où est l’absolue chasteté d’une vie entière, unie à la richesse d’une nature méridionale? Où sont la solitude, le silence, le cloître, et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient, cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces dictées que Dieu inspire?

Que faire donc? Il faut, en attendant, que quelque coup de génie nous réveille et entraîne l’esprit européen dans cette féconde et magnifique carrière, il faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y donner d’abord et tout entier. Qui sait si l’on ne fera pas, par le nombre et l’union, ce que Joseph de Maistre attend de l’unité et de la solitude du génie?

Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n’y aura plus d’écoles, où l’on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où l’on pratiquera en un certain sens élevé ce mot du Christ: «N’appelez personne sur la terre votre maître, parce que vous n’avez qu’un maître, qui est le Christ, et que vous êtes tous frères.» Peut-être que plusieurs humbles disciples du Christ, unissant leurs intelligences dans l’humilité fraternelle, et méritant, dans l’ordre de la science, cette bénédiction du vrai maître: «Lorsque deux ou trois d’entre vous s’unissent en mon nom sur la terre, je suis au milieu d’eux;» peut-être, dis-je, que plusieurs humbles frères, unis en Dieu, feront plus qu’un grand homme.

Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et poussés par un architecte invisible, construiront l’édifice comme des abeilles construisent une ruche.

Mais je suis seul, me direz-vous. Alors soyez du moins aussi courageux que Bacon, mais plus modeste. Ne dites pas comme lui: Viam aut inventam aut faciam; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon, qui cherchait à briser une porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il donné d’ouvrir modestement à d’autres plus forts que vous, qui sauront conquérir la place, une porte qu’ils n’apercevaient pas.

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