IV
Il y a plus de trente ans qu’un homme d’un grand sens, et qui certes n’était poussé par aucun fanatisme religieux, disait: «Le clergé catholique pourrait, s’il le voulait, prendre le sceptre de la science qui est par terre. Je ne lui demande pour cela que dix années d’efforts.» Ce mot est encore plus vrai que ne le pensait son auteur, et Dieu même en prépare l’accomplissement. Dieu dis-je, prépare, au fond de l’esprit moderne une science d’ensemble, dominée par la croix, Dieu prépare la réalisation littérale et textuelle du mot de la sainte Écriture: «Les lèvres du prêtre seront les dépositaires de la science.» Expliquons-nous.
Je parle de la science. Non pas des sciences partielles, mais de la science.
La science est la connaissance de ce qui est. Or, qu’est-ce qui est?
«Il y a trois mondes, dit Pascal: le monde des corps, le monde des esprits et le monde de la charité, qui est surnaturel.» Aristote avait dit la même chose en des termes fort peu différents: «Il y a, dit-il, trois essences, deux naturelles, une immuable.» Il est évident qu’il y a ces trois mondes et point d’autres. Il y a les corps et les esprits créés, et puis il y a Dieu. Connaître ces trois mondes et leur rapport autant qu’il peut être donné à l’homme sur cette terre, c’est la science.
S’il en est ainsi, la science proprement dite n’a jamais été possible que de nos jours, et elle n’est devenue possible que par le christianisme. L’antiquité ne connaissait ni le monde d’en haut, ni le monde d’en bas. Elle ne connaissait pas le monde des corps, c’est un fait. Elle ne connaissait pas le monde d’en haut, parce qu’on ne peut le connaître solidement que par la foi et la révélation. L’antiquité ne connaissait donc que l’esprit de l’homme, et bien imparfaitement, puisqu’on ne peut connaître suffisamment l’un des mondes que par sa comparaison aux deux autres.
Le christianisme, la foi, la croix de Jésus-Christ sont venus révéler le monde d’en haut et ses mystères. Les Pères de l’Église et le moyen âge étaient donc en possession de deux mondes, le monde d’en haut, obscurément révélé par la foi, et le monde de l’esprit créé, illuminé par cette révélation d’où est sortie une science théologique et philosophique supérieure, sans nulle comparaison, à la science des anciens. Mais notre moyen âge lui-même ne pouvait pas encore essayer heureusement l’encyclopédie véritable, ni le commencement de la science proprement dite; l’un des trois mondes lui manquait: le monde visible lui était inconnu à peu près autant qu’aux anciens. Mais, le temps venu, Dieu veut donner au peuple chrétien la science de ce troisième monde: il inspire, il pousse l’esprit humain à connaître enfin la nature. Il suscite des esprits pleins de force et d’élan, remplis de l’enthousiasme de la vérité: Copernic, Galilée, Kepler, Pascal, Descartes, Leibniz, qui furent les créateurs de tout le mouvement scientifique moderne, et qui firent entrer dans le monde la science de la nature visible. «Seigneur, dit Kepler, vous avez attendu six mille ans un contemplateur de vos œuvres. Soyez béni. J’ai dérobé les vases des Égyptiens; j’en veux faire un tabernacle à mon Dieu.»
Ce tabernacle, conséquence des découvertes de Kepler, n’est achevé que de nos jours. Depuis peu, l’homme possède un certain ensemble de la grande science de la nature, non pas complet, mais suffisant pour commencer.
Aujourd’hui donc, pour la première fois, nous avons sous les yeux les trois mondes: le monde d’en haut révélé par l’Incarnation, donnée obscure, mais déjà profondément étudiée par le travail théologique de dix-huit siècles, travail immense, incomparable, dont le monde du dehors ne se doute pas. Nous avons sous les yeux le monde des corps, dont la science marche de conquête en conquête depuis trois siècles; et nous avons la science de l’esprit humain enrichie de l’expérience de tous les siècles tant anciens que modernes.
Donc la science d’ensemble, la science proprement dite, l’encyclopédie véritable peut commencer. On peut maintenant comparer la théologie, la philosophie et les sciences. On peut comparer les trois mondes. «Attendez, disait M. de Maistre il y a quarante ans, attendez que l’affinité naturelle de la science et de la religion les réunisse!»
Mais qui peut faire cette réunion et cette comparaison?
Je dis qu’elle n’est possible que par la vertu de la croix: c’est là, chrétiens, votre triomphe. Qu’ont donc produit jusqu’à présent nos adversaires? J’entends par là ceux qui veulent renverser la croix, ceux qui veulent rejeter de la vie et de l’esprit humain la pratique et l’idée du sacrifice. Qu’ont-ils produit?
Vous entendez dire quelquefois qu’ils ont produit le mouvement scientifique moderne. Mais quoi! c’est le dix-septième siècle qui a tout fait et tout créé; depuis, l’on a perfectionné. Mais tous les inventeurs étaient chrétiens. Ces sciences sont donc à nous par leurs inventeurs: les peuples chrétiens seuls étaient capables de les créer. Elles ont été créées, non par révélation assurément, ni par voie de conséquence théologique, mais par l’effort de l’esprit humain, béni de Dieu, pénétré par la sève chrétienne, par les prières des saints, par la lumière des contemplatifs, par l’élan des mystiques, par la philosophie profonde des grands théologiens. Oui, ces forces, ces lumières, ces grâces et ces bénédictions, par la vertu du sacrifice et de la croix, ont soulevé l’esprit humain vers un plus grand amour du vrai et de plus grands élans.
Ces sciences donc, par leurs inventeurs, sont à nous. Les continuateurs ont pu être ce qu’on voudra, bons ou mauvais; il n’importe. En elles-mêmes, d’ailleurs, toutes ces sciences, astronomie, mathématiques, physique, sont évidemment neutres. Elles sont au premier occupant, à celui qui saura s’en servir, et les faire entrer, toutes pénétrées de lumière et de philosophie, dans l’unité de l’encyclopédie véritable.
Or, nos ennemis le peuvent-ils? Je demande encore une fois, pour juger leurs forces, ce que jusqu’à présent ils ont produit, outre les ruines. Mettons à part ces ruines, qu’ont-ils dit, affirmé, démontré? qu’ont-ils construit? Je ne trouve absolument rien.
Ils ne peuvent nommer que deux choses: la philosophie du dix-huitième siècle et la philosophie du dix-neuvième siècle, c’est-à-dire un éclat de rire, suivi d’un acte de folie.
La philosophie du dix-huitième siècle est un éclat de rire contre toute religion et toute philosophie. Ils ont dit: «Entre Platon et Locke, il n’y a rien en philosophie;» c’est avouer qu’ils ne savaient plus même ce que veut dire philosophie. Pour eux, saint Augustin, saint Thomas et saint Anselme, tous les Pères grecs et tous les scolastiques, tous les mystiques, tout le dix-septième siècle, Descartes, Pascal, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz, n’étaient rien en philosophie. Ils ont dit: «Nous avons quatre métaphysiciens: Descartes, Malebranche, Leibniz et Locke; ce dernier seul n’était pas mathématicien, et de combien n’était-il pas supérieur aux trois autres?» Ce qui veut dire simplement que le dix-huitième siècle avait perdu le sens philosophique, et qu’à ma connaissance, aucun siècle, depuis Platon, n’a été philosophiquement aussi nul. C’est une éclipse philosophique absolue. A partir de la plus vive lumière théologique, philosophique et scientifique, ils sont tombés en un instant dans les ténèbres.
Que ne puis-je exprimer ce que je vois! Vous qui savez et qui pensez, je vous le demande, méditez ceci. Je vois au milieu du dix-huitième siècle, par suite du règne de la débauche, une négation subite du christianisme, et le propos délibéré d’écraser Jésus-Christ et la croix. Je vois, au même instant, les ténèbres envahir ce siècle, comme au calvaire, à la mort du Christ, et toute lumière immédiatement retirée aux esprits ennemis de Dieu. J’insiste. Je vois le religieux dix-septième siècle en possession de la lumière des trois mondes, lumière théologique révélée, lumière expérimentale et scientifique du monde des corps, puis une troisième lumière proprement philosophique, résultant des deux autres, par l’élan du génie et la force profonde de la foi. Le scepticisme impie rejette la lumière révélée du monde divin: à l’instant même la lumière de la philosophie lui est ôtée. Il cesse de pouvoir comprendre, et même d’apercevoir toute la philosophie du monde moderne. Non seulement il perd la lumière d’en haut et ses effets sur la philosophie proprement dite, mais il perd la meilleure moitié de la lumière d’en bas. Il tombe absolument au-dessous de Platon et au niveau de Démocrite dans les atomes et dans le vide. L’élan naturel qui, de la vue du monde physique, s’élance vers les idées, et prend son vol vers Dieu, lui devient impossible. Leur esprit a perdu ses ailes, leur raison son élan; c’est-à-dire, ô prodige! que le plus noble et le plus efficace des mouvements de la raison, celui qui s’élève, qui découvre, qui a des ailes et qui est, comme nous l’avons souvent dit, le calque logique du sacrifice,--ce que Platon avait dit avant nous,--ce mouvement s’arrête en eux. Leur esprit, qui niait la croix, a été, comme par miracle et châtiment, paralysé en un instant dans ses deux ailes! O amis! si l’on voyait les choses spirituelles comme on voit le monde extérieur, le seul spectacle de ce châtiment intellectuel des impies ramènerait le monde au christianisme.
Ce n’est pas tout. La chute devait être encore plus profonde, le châtiment plus étonnant. Si vous saviez ce qu’est la sophistique contemporaine et la folie panthéistique, qui se nomme la folie nouvelle, vous verriez l’esprit des impies qui au dix-huitième siècle, marchait du moins sur terre, mais privé d’ailes et dans les ténèbres, vous le verriez faire de nos jours un incroyable effort pour descendre sous terre et prendre, de haut en bas, je ne sais quel vol lugubre et singulier, comme pour chercher des lumières souterraines dans les abîmes.
Leurs pères avaient perdu la force de leurs ailes, mais avaient conservé la marche. Ceux-ci n’ont plus ni vol ni marche, ils n’ont plus qu’un seul mouvement, la chute.
Ils ont voulu se donner un élan, mais c’était un élan retourné.
Ils se sont fait des ailes, mais des ailes plus lourdes que l’homme, plus lourdes que la terre, qui précipitent au lieu d’élever.
Regardez bien, Messieurs, et vous verrez dans ces images le caractère précis du sophisme contemporain. Leur volonté a dénaturé les deux mouvements de la raison; ils nient les deux principes de la pensée: celui qui marche dans l’identité des déductions; celui qui monte d’un libre élan sous l’infaillible attrait de la souveraine vérité. Ils détruisent le premier en affirmant audacieusement l’identité des contraires, ce qui est le propre caractère et l’aveu naïf de l’absurde. Ils détruisent le second en retournant sa direction, et prenant ainsi leur élan vers les ténèbres librement choisies. Ce qu’ils découvrent dans cet élan, le voici: c’est que la vérité est nulle, que l’Être n’est pas, que le Néant est identique à l’Être. Voilà, ô frères, les deux philosophies qui remplacent la philosophie chrétienne du monde moderne. La première avait répudié la lumière révélée et perdu la lumière philosophique, mais s’attachait à la lumière du monde des corps et continuait avec effort la science de la nature, créée par les chrétiens. Les autres ont tout perdu, à ce point qu’ils rejettent la science du monde des corps, comme n’étant pas philosophique, qu’ils méprisent la nature comme étant un obstacle à l’idée, et qu’ils ont affirmé ceci: «Quand la nature n’est pas d’accord avec notre philosophie, c’est que la nature s’est trompée!»
Voilà, chrétiens, nos adversaires. Nous n’avons d’autres adversaires que ces deux sectes. Quiconque repousse le panthéisme contemporain, quiconque s’élève plus haut que le rire voltairien, celui-là n’est point contre nous. Or, qui n’est pas contre nous est pour nous, selon la parole du Sauveur.
Nos adversaires dans l’ordre de la vérité, de la science, de l’affirmation, sont donc absolument et radicalement impuissants. Ils peuvent nier, détruire, diviser et se diviser; mais se réunir pour construire, pour édifier, pour affirmer, ils ne le peuvent. S’ils l’essayent, comme le panthéisme contemporain, ils produisent des monstres, qui sont une démonstration par l’absurde de leur incurable stérilité.
Il reste donc, mes frères, que les chrétiens, au nom de Jésus-Christ crucifié, s’emparent des trois lumières: lumière divine et révélée du monde d’en haut, lumière purement naturelle du monde des corps, et lumière à la fois divine et humaine de la sagesse chrétienne, de la philosophie du monde nouveau. Il reste qu’éclairés par la croix, les ministres de Dieu rassemblent en un seul faisceau les trois lumières, et qu’ils élèvent ce phare incomparable sur le trône de la force moderne, qui s’appelle la parole publique, fixée pour tous les temps, multipliée pour tous les lieux.