‹ Les SourcesChapitre 37 sur 96 · VI

VI

La croix, outre ce qu’elle est d’ailleurs, est donc le véritable, le seul instrument de la science.

Les ministres de Dieu, ou les hommes sacrifiés à Dieu, seront ses ouvriers. Les autres les aident et taillent les pierres. Eux seuls connaissent le plan, l’ensemble, la loi, la vie du tout, et ont la force qui élève et rapproche les fragments du vrai. Eux seuls peuvent, par le sacrifice, acquérir quelque science expérimentale des choses d’en haut, et traduire en lumière humaine les données obscures de la foi; eux seuls peuvent écouter Dieu dans la limpidité de la vie pure, le silence de l’humilité, le calme de la pauvreté. Eux seuls devenus humbles par la croix et sacrifiés dans l’étroite personnalité de l’esprit individuel, peuvent travailler plusieurs en un. Nos adversaires ne peuvent se réunir, si ce n’est en tumulte et pour détruire; nous seuls, par l’amour intellectuel des esprits sacrifiés, pouvons nous réunir en ordre pour édifier. Nous seuls donc pouvons, par le nombre et l’union, l’effort suivi, la prière pénétrante et la bénédiction de Dieu, parcourir et connaître le monde immense des sciences contemporaines, parcourir et connaître le monde presque indéfini de l’histoire et de la science sociale, parcourir et connaître le monde plus immense encore de la théologie et de la foi; puis rapprocher les mondes, les comparer, en faire, non pas la confusion et le mélange, mais la mutuelle pénétration dans la lumière, et dans la lumière de la croix, de manière à rapporter toute la nature à l’homme, tout l’homme à Jésus-Christ, à l’Homme-Dieu crucifié et ressuscité et «montant comme il l’a dit lui-même, vers son Père et notre Père, vers son Dieu et notre Dieu.»

Messieurs, toutes ces paroles seront peut-être énigmatiques pour plusieurs d’entre vous; elles seront certainement moins obscures pour ceux qui ont longtemps médité l’Évangile. Quoi qu’il en soit, vous comprenez tous que le travail des ministres de Dieu, des chrétiens dévoués, unis par l’amour de la foi et travaillant dans la saine lumière de la philosophie chrétienne sur les admirables données de la foi, de l’histoire, des sciences, de la nature et de la société, peut produire en ce siècle un mouvement d’ensemble que les siècles passés étaient impuissants à produire; un mouvement d’ensemble que l’esprit païen, esprit de division et d’incrédulité, dénué de philosophie véritable, livré au rêve du scepticisme, ou bien à la folie du panthéisme, ne saurait pas même entreprendre.

Voilà, Messieurs, notre irrésistible puissance dans notre lutte contre les forces du mal.

Nous tenons dans nos mains le principe, la possibilité d’une lumière catholique, universelle, à la fois divine et humaine, que l’adversaire n’a pas et ne saurait avoir. De plus, il y a une force publique, universelle aussi, qui est le gouvernail du monde, et qui est la parole fixée et multipliée par la presse. Nous pouvons nous en emparer le jour même où nous marcherons avec ensemble dans la voie de cette science. Car si l’adversaire a pour lui le nombre, l’intensité des voix, et la clarté superficielle, et l’entraînement du rire et la ligue des passions; nous, nous avons pour nous la vérité, Dieu même et le fond des âmes. Nous n’avons plus seulement la vérité énoncée en langue inconnue, mais bien la vérité traduite, selon la pensée de saint Paul, la vérité scientifiquement et philosophiquement offerte à tout esprit qui pense, en même temps qu’enseignée à tous, populairement et par divine autorité. Nous avons en outre pour nous bien plus de la moitié du camp des adversaires; car le nombre des esprits séduits, dans leur sincère amour du vrai, par la demi-lueur des vérités partielles, frauduleusement tournées contre la vérité, est bien plus grand que celui des méchants, qui, par perversité d’instinct, orientent la foule vers l’erreur. Qu’un rayon parte de la croix, les méchants seront terrassés, et tous leurs auxiliaires séduits seront pour nous, et la croix deviendra le sceptre des chefs intellectuels, comme elle est devenue le sceptre de Constantin. La croix brillera dans le ciel de l’intelligence, comme Constantin la vit briller dans le ciel des batailles. La croix aura son second triomphe et son second avènement dans le monde des esprits créés, avant le dernier avènement où elle brillera dans tous les cieux et dans le ciel des cieux pour le dernier jugement.

O sainte et bienheureuse fécondité de cette seconde époque du triomphe temporel de la croix, n’est-ce pas vous que Bossuet voyait quand il disait: «Heureux les yeux qui verront l’Occident et l’Orient se réunir pour faire les beaux jours de l’Église!» N’est-ce pas vous que Fénelon rêvait toujours? N’est-ce pas vous dont Leibniz disait: «Le temps vient où les hommes se mettront plus à la raison qu’ils n’ont fait jusqu’ici?» N’est-ce pas vous que Joseph de Maistre nommait: «les admirables reconstructions que Dieu prépare?» vous que sainte Hildegarde voyait quand elle parlait du siècle d’admirable vigueur des ministres de Dieu, siècle de vraie lumière, où les deux mondes, l’esprit et le corps, seront confondus dans une même science? vous dont un intelligent historien a dit: «Il se prépare une nouvelle apologie du christianisme, qui réunira les chrétiens, qui entraînera l’incrédulité même[41];» vous dont un philosophe a dit: «C’est l’époque où le panthéisme sera détruit, où l’arbre de la science s’élèvera sur les racines de la révélation: renaissance qui sera pour le monde la plus grande des époques!» N’est-ce pas vous qui faites enfin l’espérance du vicaire actuel de Jésus, l’homme de la croix, qui au pied de la croix avec la Vierge immaculée sa mère, prophétise toutes les fois qu’il parle, quelque grand triomphe de la croix!

[41] Rancke, Fin de l’histoire de la papauté, 1re édition.

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