III
Pythagore avait divisé la journée des disciples de la philosophie en trois parties: la première partie pour Dieu dans la prière: la seconde pour Dieu dans l’étude; la troisième pour les hommes et les affaires.
Ainsi toute la première moitié du jour était pour Dieu.
C’est, en effet, le matin, avant toute distraction et tout commerce humain, qu’il faut écouter Dieu.
Mais précisons. Qu’est-ce, en effet, qu’écouter Dieu? me direz-vous. En pratique, écouterai-je ainsi, comme les contemplatifs de l’Inde, depuis le matin jusqu’à midi? Me tiendrai-je le front penché et la tête appuyée sur ma main, ou les yeux fixés vers le ciel? Que ferai-je en réalité?
Voici la réponse. Vous écrirez.
Vous êtes-vous quelquefois demandé: Quel est le moyen, y a-t-il un moyen d’apprendre à écrire? Ce moyen d’apprendre à écrire et de développer, en ce sens, vos facultés dans toute leur étendue, je vous l’offre ici. Ce sera là l’avantage secondaire de l’emploi de vos matinées.
Parlons d’abord, sous ce second point de vue, de votre travail du matin. Ce ne sera pas un hors-d’œuvre, ni même une digression, car nous verrons que cet exercice secondaire vous mène ici droit au but principal.
Saint Augustin commence ainsi son livre des Soliloques: «J’étais livré à mille pensées diverses, et depuis bien des jours, je faisais les plus grands efforts pour me trouver moi-même, moi et mon bien, et pour connaître le mal à éviter, quand tout à coup,--était-ce moi-même? était-ce un autre? était-il hors de moi ou en moi? je l’ignore et c’est précisément ce que je désirais ardemment de savoir;--toujours est-il que tout à coup il me fut dit: Si tu trouves ce que tu cherches, qu’en feras-tu? A qui le confieras-tu avant de passer outre?--Je le conserverai dans ma mémoire, répondis-je.--Mais ta mémoire est-elle capable de conserver tout ce que ton a esprit a vu?--Non, certes, elle ne le peut.--Il faut donc écrire.--Mais comment, puisque tu crois que ta santé se refuse au travail d’écrire? Ces choses ne se peuvent dicter: elles demandent toute la pureté de la solitude.--Cela est vrai; je ne sais donc que faire.--Le voici: demande de la force, et puis du secours pour trouver ce que tu cherches; puis écris-le, pour que cet enfantement de ton cœur t’anime et te rende fort. N’écris que les résultats, et en peu de mots. Ne pense pas à la foule qui pourra lire ces pages; quelques-uns sauront les comprendre[3].»
[3] Œuvres complètes, t. I, p. 698.
Maintenant, je vous prie, pensez-vous que ces choses n’arrivent qu’à saint Augustin? Si elles n’arrivent qu’à lui et ne nous arrivent pas, c’est que notre pitoyable incrédulité s’y oppose. Croyez-vous en Dieu? Dieu est-il muet? N’est-il pas certain que Dieu parle sans cesse, comme le soleil éclaire toujours? Je vous dirai ici avec Thomassin: «Quiconque s’étonne de ces choses et les regarde comme incroyables, inespérées, inouïes, celui-là ne sait pas ou ne réfléchit pas que la descente de Dieu, réelle et substantielle, dans la nature intelligente, est un fait continuel et quotidien[4].»
[4] Dogm. theol., de Incarnat., lib. I, cap. XXI.--Lisez, dans notre Logique, le livre intitulé: Des vertus intellectuelles inspirées.
Mais n’insistons pas en ce moment sur ce côté de la question. Saint Augustin lui-même, parlant de son inspirateur, ne se demande-t-il pas: «Était-ce moi-même? était-ce un autre?» Je vous dis seulement ici que si vous suivez mon conseil, si vous consacrez à écrire les meilleures heures du jour, rien ne peut vous donner autant de chances pour entendre ou pour voir la vérité, et rien ne saurait, au même degré, vous former à écrire. Là sont les sources du génie et du talent.
Traitons ceci avec quelque détail, c’est le lieu: le livre correspondant de la Logique d’Aristote traite beaucoup de la rhétorique.
Vous le savez, il n’y a que les ouvrages bien écrits qui subsistent et qui font trace. Les autres, même savants, ne sont que des matériaux. Ce sont comme des créations inférieures destinées à être assimilées par quelque esprit plus vigoureux qui s’en nourrit, les fait homme, et les ajoute à la vie de l’esprit humain. Si donc vous voulez propager la vérité, il faut savoir écrire. Je dirais qu’il vous faut acquérir du style, si ce mot n’avait deux sens, dont l’un, le sens vulgaire, est pitoyable. Dans ce dernier sens, il serait bon de dire: «Pas de style!» comme on a dit: «Pas de zèle!» Le meilleur style, en ce sens, est de n’en point avoir. Ce style, on le voit assez, sert à déguiser la pensée ou son absence: vêtement toujours un peu de mauvais goût, qui, en tous cas, par cela seul qu’il est vêtement, nous empêche d’arriver à la sublime et saisissante nudité du vrai.
Mais si vous entendez le style dans le sens de ce très beau mot, «le style c’est l’homme», le style, alors, c’est aussi l’éloquence, quand toutefois on la définit avec un maître habile: «L’éloquence n’est que l’âme mise au dehors.»
Cela posé, je trouve tout, comme règle pratique de l’art d’écrire, dans le fragment de saint Augustin qui vient d’être cité.
Le style, l’éloquence, la parole dans le sens le plus élevé du mot, c’est l’homme, c’est l’âme mise en lumière. C’est-à-dire que si vous voulez apprendre véritablement à écrire, il faut apprendre à éviter non seulement tout mot sans pensée, mais encore toute pensée sans âme.
«Le style, disait Dussaulx, est une habitude de l’esprit.»--«Heureux ceux, dit Joubert, dans lesquels il est une habitude de l’âme.» Et Joubert ajoutait: «L’habitude de l’esprit est artifice; l’habitude de l’âme est excellence ou perfection.»
Donc, pour écrire, il ne faut pas seulement sa présence d’esprit, il faut encore sa présence d’âme; il faut son cœur, il faut l’homme tout entier: c’est à soi-même qu’il en faut venir. Saint Augustin commence donc parfaitement quand il dit: JE ME CHERCHAIS MOI-MÊME.
Mais il faut plus. Non seulement il faut apprendre à éviter toute parole sans pensée et toute pensée sans âme, mais encore il faut éviter, je dis, pour bien écrire, tout état d’âme sans Dieu. Car, sans doute, ce que l’éloquence entend mettre au dehors, ce n’est pas l’âme dans sa laideur, c’est l’âme dans sa beauté. Or, sa beauté, indubitablement, c’est sa ressemblance à Dieu. Car comme le dit encore excellemment Joubert: «Plus une parole ressemble à une pensée, une pensée à une âme, une âme à Dieu, plus tout cela est beau.»
Il faut donc, comme saint Augustin, chercher son âme, se chercher soi, SOI ET SON BIEN, son âme et sa beauté. (Quærenti mihi memetipsum et bonum meum.) Il vous faut donc, pour très bien écrire, la présence de votre âme et la présence de Dieu: c’est-à-dire il faut que votre âme tout entière, s’il est possible, soit éveillée et que la splendeur de Dieu soit sur elle.
C’est là, dis-je, ce qu’il faut chercher. Mais qui cherche trouve. Si vous cherchez dans le silence et la solitude, avec suite et persévérance (volventi mihi diu, et per multos dies sedulo quærenti), plus d’une fois il vous arrivera d’être comme réveillé et de sentir que vous n’êtes plus seul. Cependant l’hôte intérieur et invisible est tellement caché et impliqué dans l’âme que vous doutez. Est-ce moi-même ou est-ce un autre qui a parlé? Où est-il? Se fait-il entendre de loin ou parlera-t-il dans ce fond reculé de moi-même si éloigné de la surface habituelle de mes pensées?
Ne vous arrêtez pas à ce doute. En pratique, peu importe. Tâchez seulement de ne pas laisser perdre ce que vous entendez et ce que vous voyez alors. Ne vous fiez pas à la mémoire. La mémoire n’est fidèle et complète qu’en présence des objets. La mémoire est une faculté qui oublie. Quand la lumière céleste des idées luit sur elle, elle croit que cette lumière ne lui sera point ôtée et qu’elle verra toujours le même spectacle. N’en croyez rien. Quand la lumière se sera retirée, la mémoire pâlira, comme la nature quand le soleil s’en va, car ici l’absence c’est l’oubli.
Il faut donc écrire alors. (Ergo scribendum est.) Il faut s’efforcer de décrire l’ensemble vaste, les détails délicats du spectacle intérieur que vous voyez à peine; il faut écouter et traduire les veines secrètes du murmure sacré (venas divini susurri); il faut suivre et saisir les plus délicates émotions de cette vie éveillée.
Mais je ne puis, répond saint Augustin; ma santé m’en empêche. (Valetudo scribendi laborem recusat.) Et ici, il faut reconnaître que chacun a naturellement cette sorte de santé qui ne peut pas écrire. Est-ce que l’état presque toujours grossier, enivré, remuant, lourd, somnolent, de mon corps, ne m’empêche pas d’écrire, c’est-à-dire de suivre et de fixer ces beautés intérieures que j’aperçois à peine, et ces délicates émotions, croisées, effacées, étouffées par les rudes et pétulantes émotions de mes sens?
Que faire donc? (Nescio quid agam.) il faut qu’il soit porté remède à cet état de votre corps. (Ora salutem et auxilium.) Il faut fuir cet état ténébreux du corps qui empêche d’écrire. Il faut demander à Dieu cette sorte de santé précieuse et bénie qui rend le corps simple et lumineux, et dont l’Évangile parle quand il dit: «Si votre œil est simple, tout votre corps sera éclairé et vous illuminera comme un réflecteur de lumière[5].»
[5] ... Totum corpus tuum lucidum erit, et sicut lucerna fulgoris illuminabit te. (Luc, XI, 36.)
Oui, il faut que votre corps même soit entraîné et entre dans la voie de votre esprit et de votre âme. «Tout ce qu’on pense, dit parfaitement Joubert, il faut le penser avec l’homme tout entier, l’esprit, l’âme et le corps.» Oui, le corps est de la partie, et saint Augustin le sentait.
Il faut que l’esprit, l’âme et le corps, en harmonie, soient devenus ensemble comme un seul instrument docile à l’inspiration intérieure: inspiration qui manque peu, mais qui trouve rarement l’instrument préparé.
Le délicat et profond écrivain que j’aime à vous citer sur ce sujet l’avait bien observé: «Quand il arrive à l’âme de procéder ainsi, dit-il, on sent que les fibres se montent et se mettent toutes d’accord. Elles résonnent d’elles-mêmes, et malgré l’auteur, dont tout le travail consiste alors à s’écouter, à remonter la corde qu’il entend se relâcher, et à descendre celle qui rend des sons trop hauts, comme sont contraints de le faire ceux qui ont l’oreille délicate quand ils jouent de quelque harpe.
«Ceux qui ont jamais produit quelque pièce de ce genre m’entendront bien, et avoueront que, pour écrire ou composer ainsi, il faut faire de soi d’abord, ou devenir à chaque ouvrage un instrument organisé[6].»
[6] Pensées de Joubert, t. II, p. 95.
N’est-ce pas là ce que veut dire le prophète qui s’écrie: «Éveille-toi, ma glorieuse lumière! éveille-toi, lyre de mon âme!» (Exsurge, gloria mea. Exsurge, psalterium et cithara.) Mais, je vous en préviens, si vous attendez pour écrire que votre âme et votre corps soient devenus cet instrument sonore et délicat, vous n’écrirez pas. Que dit en effet, saint Augustin? «Priez, demandez la force, la santé, le secours, et écrivez, afin que, vous sentant père, vous en deveniez plus fort (ut prole tua fias animosior).»
Oui, commencez par écrire et produire, dussiez-vous sacrifier ensuite les premiers-nés. Mais, en tout cas, les premiers fruits vivants de votre esprit l’animeront; les fibres se monteront, et se mettront d’accord d’elles-mêmes.
Savez-vous pourquoi des esprits, d’ailleurs très préparés, restent souvent improductifs et n’écrivent pas? C’est parce qu’ils ne commencent jamais, et attendent un élan qui ne vient que de l’œuvre. Ils ignorent cette incontestable vérité, que pour écrire, il faut prendre la plume, et que, tant qu’on ne la prend pas, on n’écrit pas.
Et ils ne prennent jamais la plume, parce que je ne sais quelle circonspection les arrête; ils pensent au lecteur, ils tremblent devant toute cette foule de critiques qu’ils imaginent et devant leurs mille prétentions.
Aussi, que dit saint Augustin? «Ne cherchez pas à attirer toute cette foule; quelques-uns sauront vous comprendre.» (Nec modo cures invitationem turbæ legentium.)
Le respect humain est un fléau dans tous les ordres de choses. Pensez à Dieu et à la vérité, et ne craignez pas les hommes: règle fondamentale pour bien écrire, comme pour parler.
Ne faites donc point d’apprêts pour attirer les hommes. Pas de style, avons-nous dit, mais la sévère nudité du vrai! N’écrivez que les résultats, en peu de mots (paucis conclusiunculis breviter collige); retranchez tout ce qui n’est que vêtement, ornement, appât, ruse, effet, précaution, transition. Transition! fléau du style et de la parole! Combien d’esprits que les transitions empêchent de passer, et ne laissent jamais arriver à ce qu’ils voulaient dire! N’écrivez que là où vous voyez, où vous sentez. Là où vous ne voyez pas, où vous ne sentez pas, n’écrivez pas; taisez-vous. Ce silence-là aura son prix, et rendra le reste sonore.
Quelle dignité, quelle gravité, quelle vérité dans la parole de celui qui n’attend rien des hommes, qui ne cherche aucune gloire, mais qui cherche la vérité: qui craint Dieu seul et attend tout de Dieu! Le Christ parlant à ceux qui cherchent la gloire venant des hommes, et non pas celle qui vient de Dieu, ne dit-il pas: «Son Verbe ne demeure point en vous» (verbum ejus non habetis in vobis manens)? Donc cherchez la gloire qui vient de Dieu; alors le Verbe de Dieu demeure en vous.
«Jouez pour les Muses et pour moi,» disait un célèbre Athénien à un grand musicien méconnu. Appliquez-vous ce mot. Écrivez pour Dieu et pour vous. Écrivez pour mieux écouter le Verbe en vous, et pour conserver ses paroles. Supposez toujours qu’aucun homme ne verra ce qui vous est ainsi dicté.
Plus un livre est écrit loin du lecteur, plus il est fort. Les pensées de Pascal, les travaux de Bossuet pour le dauphin, la Somme de saint Thomas d’Aquin surtout, écrite pour les commençants, en sont des preuves. Une preuve des plus singulières en ce genre se trouve dans les deux styles de Massillon: celui du Petit Carême, et celui des Discours synodaux: le premier, préparé pour la cour, où l’auteur abuse vraiment de la ductilité de la pensée, où le délié de la trame épuise la patience du regard; l’autre presque improvisé pour quelques curés d’Auvergne, courtes pages vivantes, énergiques, où l’on rencontre un autre Massillon, aussi supérieur au premier qu’un beau visage est supérieur à un beau voile.
Voici encore une précaution à prendre.
L’esprit est prosaïque, l’âme poétique est musicale. Symphonialis est anima: ainsi parlait une sainte du moyen âge. Le livre de l’Imitation le dit aussi. Quand l’âme se recueille et entend quelque chose de Dieu, que la paix et la joie l’inondent, il arrive bien ce que dit Gerson: Si das pacem, si gaudium sanctum infundis, erit anima servi tui plena modulatione. Joubert aussi l’avait compris: «Naturellement, dit-il, l’âme se chante à elle-même tout ce qu’il y a de beau.» Aussi, quand le style est une habitude de l’âme, il y a un écueil à éviter: c’est le chant. C’est l’excès de l’harmonie musicale dans le style, et l’introduction involontaire, presque continuelle du rythme et du vers dans la prose: c’est un vrai défaut, quoique dans une prose parfaite, toute syllabe, je crois, est comptée, et même pesée. Mais il faut rompre ce chant trop explicite, non par un calcul de détail, mais par une modération générale et une profonde pudeur de l’âme, qui, n’osant pas chanter, modère le rythme des mots, le rend presque insensible, de même qu’elle renferme en elle, avec pudeur, l’enthousiasme de sa pensée, et le maintient intime, caché, réservé, presque insensible, mais d’autant plus irrésistible et pénétrant.