II
Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de vous dire une seule chose: écoutez Dieu dans le silence, dans la méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la lecture. Comme lecture, je ne vous ai encore parlé que d’un seul livre, l’Évangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elle les livres humains? Brûlerons-nous tout pour l’Évangile comme on a tout brûlé pour le Coran? Non: le livre divin n’exclut pas plus les livres humains que l’amour de Dieu n’exclut l’amour des hommes. L’amour de Dieu donne l’amour des hommes; de même on puise dans l’Évangile l’intelligence des pensées des hommes: on y puise l’esprit philosophique et scientifique le plus profond; et, il faut dire avec saint Thomas: «La science du Christ ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.» Un esprit élargi par l’Évangile, voit dans les livres humains des étendues, des profondeurs, que l’homme souvent n’y a pas mises, mais qu’il a rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D’ordinaire, notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d’autrui, que ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais l’esprit dilaté par l’Esprit du Christ a cet incomparable don des langues, qui comprend les langages divers des différentes natures d’esprit. Il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les accidents de la parole: remonte de la parole à son sens dans l’esprit, et de ce sens lui-même, tel qu’il est dans l’esprit de nos frères, à l’éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens. En sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l’esprit voit les choses même à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.
On sait qu’il n’y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât quelque fruit.
Faites de même ou plutôt faites mieux. Puisqu’il est permis de choisir, ne lisez que les excellents. Il faut peu lire, disait Malebranche. Il ne faut lire qu’un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là la puissance toujours considérable de l’unité. Mais que serait-ce si vous saviez trouver l’unité des esprits du premier ordre, et si vous pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin, Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz! Ce sont là, je crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à en voir l’unité! Puissiez-vous parvenir à comprendre dans quel sens général et commun Dieu inspire les grands hommes, et ce qu’il veut de l’esprit humain! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et dans Platon la grandeur de l’esprit de l’homme et ses bornes, et dans les autres, l’immensité qu’ajoute à la raison humaine la lumière révélée de Dieu!