‹ Les SourcesChapitre 95 sur 96 · III

III

C’est alors que le genre humain tout entier, dans une force, une lumière, une liberté croissantes, s’élancera pour remplir et dominer le globe: «Croissez, multipliez et remplissez la terre.» Et lorsque notre terre, vraiment peuplée et cultivée, fera vivra dix milliards d’hommes, le genre humain verra de nouveau que la terre est petite et qu’elle ne suffit pas.

Un temps viendra, si le monde vit, où les hommes comprendront que le nombre ici-bas doit s’arrêter, et, comme il arrive à chaque homme un sommet de la vie, on cessera de croître. L’équilibre commencera, et peut-être la décroissance.

C’est alors que l’on connaîtra le devoir de transfigurer par la chasteté et par l’innocence réparée le dernier tiers de la vie, aussi bien que de maintenir le premier tiers dans la pureté angélique. C’est alors que les lois catholiques sur le mariage apparaîtront comme la vérité même, comme la vraie loi sociale. On verra quelle chose sainte est la virginité, quelle chose sacrée est le mariage, quelle grande chose c’est de mettre un homme au monde, quelle divine chose c’est de sanctifier un homme, et comment l’homme est élevé au ciel dès cette vie, par le divin développement personnel intérieur que donne la chasteté.

«S’élever au ciel» est une parole que le genre humain comprendra lorsqu’il verra que la terre est par trop étroite.

Représentez-vous donc ce que sera l’esprit humain, où il se tournera, quand l’universelle préoccupation des peuples, de la science et de la politique sera celle-ci: Tout est rempli, la terre nous manque! Et les flots humains montent toujours! Sobriété croissante et continence croissante, voilà donc la justice, la vertu, la nécessité.

Mais quoi? l’homme voudra toujours croître en bonheur, et il aura raison. C’est alors qu’il sera démontré au monde entier: que la plus grande partie de la félicité doit être recherchée dans l’âme, au for intérieur, et dans les joies de la conscience et de l’esprit.

Mais les hommes veulent une félicité concrète, et les joies de la conscience et de l’esprit, si le sens de ces mots n’est bien pris, sont une ressource abstraite, dont l’humanité, toujours plus altérée à mesure que la lumière monte, ne peut se contenter.

Mais si ces joies sont l’amour de Dieu et des âmes, du Dieu vivant, et riche, et infini dans les biens qu’il prodigue, l’amour des êtres personnels, immortels dans la vie et dans la beauté: oui, alors l’humanité entière a trouvé son issue. Alors le cœur humain se demandera, comme je me le demande aujourd’hui, moi qui ai traversé le monde et la vie, par l’âge et par la réflexion, on se demandera s’il n’est pas quelque extension possible de cette vie courte et de ce petit monde: on regardera au ciel, au ciel visible et au ciel invisible; on cherchera les liens vivants, les communications possibles de la terre à ce qui l’entoure: on cherchera, on trouvera.

Par les merveilleux développements des sciences de la lumière, on saura quelque chose peut-être de l’usage des étoiles, quelque chose de la vie actuelle, des destinées communes de l’univers entier, quelque chose de la vie intime du radieux soleil qui nous donne la fécondité.

Et qui sait si les autres mondes ne nous seront point une ressource? qui sait tout ce que l’on peut tirer du soleil, et quel travail, un jour, l’homme peut faire faire à ses rayons?

Qui sait jusqu’à quel point le Christ saura multiplier les pains, et surtout les rayons de l’Esprit, et si sa promesse était vaine quand il disait: «O Père, je dis ces choses au monde, afin qu’ils aient ma joie, ma joie pleine résidant en eux!»

Qui sait si l’espèce de toute-puissance que la prière pourra donner au genre humain, quand on dira: Jusqu’à présent nous n’avons point prié! maintenant que notre terre n’est plus qu’un temple unique, où nous nous touchons tous, maintenant que nous sommes toujours assemblés, prions, afin que tous les cœurs se touchent, encore plus que les lieux, et que l’intensité de la vie des âmes, que leur divine vigueur, leur ardente prière continue soient un soutien, une force morale et même une force physique, et presque un aliment, pour les plus pauvres et les plus faibles.

Oui, le Seigneur a dit: «Jusqu’à présent, vous n’avez rien demandé en mon nom, demandez et vous recevrez, afin que votre joie soit pleine[71].»

[71] Joan., XVI, 26.

Demandons la joie pleine.

Et qui sait si le grand effet de cette prière et ce don de joie pleine ne consisteront pas à croire et à savoir que nous sommes tous, et pour toujours, une même vie, un même amour, comme le Père et le Fils sont un dans l’unité de l’amour éternel[72], et que chaque homme peut et doit dire avec le Christ: «O Père, je désire que là où je serai, tous ceux que vous m’avez donnés y soient aussi[73]!»

[72] Sint unum sicut et nos unum sumus. (Jean, XIX, 11.)

[73] Joan., XVII, 24.

Qui sait, dis-je, si la joie pleine, la joie suprême du Saint-Esprit consolateur, ne consistera pas, dès cette vie même, dans la claire vue donnée au genre humain, que cette prière est la vérité, que les hommes vivent et qu’ils vivront, et qu’ils seront ensemble dans un lieu où ils se verront, dans ce lieu que le premier-né de la vie éternelle, Jésus-Christ, a promis, lorsqu’il quitta cette terre, d’aller nous préparer: «Je vais vous préparer le lieu[74]!»

[74] Joan., XIV, 2.

Qui sait enfin si la science et la foi, et la révélation et la lumière de l’Esprit-Saint, ne nous montreront pas l’existence du ciel de l’immortalité, et sa nature et son rapport à l’univers, et si de vivantes relations, réelles et personnelles, naturelles ou surnaturelles, avec les immortels de l’autre vie, ne seront pas l’accomplissement de la grande joie!

Alors l’humanité pourra dire avec l’apôtre des nations: «Oui, tout est à nous, et le monde, et la vie, et la mort même; les choses présentes et les choses à venir: tout est à nous[75].»

[75] I Corinth., III, 22.

Oui, nous sommes dans la vie, et nous y resterons!

Au fond, la grande terreur et la grande douleur, c’est la mort. La grande consolation sera donc l’immortalité manifeste.

Pourquoi la vue de l’immortalité ne nous serait-elle pas donnée un jour, comme tous les jours nous avons la vue de la mort?

Mais quoi! est-ce que le fond même du christianisme n’est pas déjà cette vue de la vie éternelle, la vue du Christ ressuscité? N’est-ce pas ainsi que le Christ nous délivre? En se montrant vivant, dit saint Paul, il met en liberté les hommes que la crainte de la mort faisait esclaves pendant la vie entière.

Oui, j’ai cette espérance; oui, si l’humanité devient juste, si dans la dernière phase de sa vie terrestre, elle renaît vraiment de l’Esprit, comme Dieu le veut, oui, je l’espère, il en sera ainsi. Et l’humanité, sur cette terre, finira comme un saint, dans la sérénité de la lumière, dans la joie pleine du Christ.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Avis de l’éditeur V

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