CHAPITRE VI.
TOUÂREG DANS LEUR VIE EXTÉRIEURE.
La conservation de leur indépendance au milieu de voisins de races différentes, leurs ennemis ou leurs rivaux, a exigé des Touâreg, souvent affaiblis par leurs divisions intestines, toujours à la discrétion d’étrangers pour les besoins de leur consommation, un grand déploiement de vitalité extérieure, ici pour conserver de bonnes relations, là pour défendre leur territoire. L’examen des procédés par lesquels ils font face aux besoins de leur politique n’est donc pas sans intérêt.
Ces procédés sont ceux des nations civilisées : les négociations amiables ou la lutte à main armée. A l’exception de rares moments de trève, la vie des nobles se passe ou à prendre part à des assemblées, mia’âd, ou à faire la guerre, âmdjer, sous la forme de course, êdjen.
§ Ier. — ASSEMBLÉES OU MIA’ÂD.
Je suppose le cas, journalier d’ailleurs, où s’élèvent des contestations, soit entre Touâreg, soit entre Touâreg et étrangers. On essaie d’abord les voies de la conciliation. A cet effet, un mia’âd est proposé et presque toujours accepté, parce que si les Touâreg tiennent à leur réputation d’hommes de guerre, ils aiment aussi à faire preuve d’habileté diplomatique, à se montrer éloquents, mais surtout à prendre leur large part des repas homériques qui ouvrent et terminent les assemblées publiques.
Le choix du lieu de la réunion est toujours une affaire importante, car chaque parti élève ordinairement la prétention de placer son adversaire dans des conditions défavorables pour sa défense, si le démon de la traîtrise venait à s’introduire dans l’assemblée.
Quand les circonstances sont délicates, on choisit ordinairement un terrain neutre et on détermine à l’avance le nombre d’hommes armés qui pourront, de part et d’autre, assister à la réunion.
Une fois les préliminaires réglés et le lieu de la réunion fixé d’un commun accord, les chefs, les hommes graves, s’y rendent avec l’escorte convenue.
La politesse la plus exquise préside à la rencontre. Les salutations, les compliments durent le temps nécessaire à la cuisson d’un chameau et de plusieurs moutons.
« Quand le ventre est satisfait, dit un proverbe local, le cerveau est bien près de l’être aussi. »
Conformément aux habitudes musulmanes, la première entrevue s’effectue sans qu’il soit question de l’objet de la réunion.
En attendant, chaque parti scrute les regards de l’autre, sonde les dispositions hostiles ou favorables des hommes influents et demande à la nuit quelque bon conseil.
Le lendemain, la conférence s’ouvre.
Ces congrès, inutile de le dire, ont toujours lieu en plein air et en présence de toute l’assistance.
Deux arcs de cercle concentriques, formés vis-à-vis l’un de l’autre par les plénipotentiaires, gravement assis à la façon orientale et roulant leurs chapelets dans leurs doigts, marquent la limite de l’enceinte réservée aux orateurs.
Autour, deux autres arcs de cercle réunissent la foule des auditeurs, debout ou assis, qui écoutent, dans le plus grand respect, toutes les raisons pour ou contre, afin d’en rendre un compte exact aux absents.
Toujours le silence est rompu par une imprécation contre le démon :
« Que Dieu éloigne ses mauvais conseils ! »
« Amîn, ainsi soit-il, » répondent tous les assistants.
Chacun prend la parole, à tour de rôle, les chefs des chefs, ceux qui doivent tirer la conclusion, se réservant de parler les derniers.
L’habitude, dans ces réunions, est de parler lentement, distinctement, sobrement, après avoir pesé, avec une grande réserve, les arguments de la partie adverse.
Aucun secrétaire ne dresse procès-verbal de la séance, mais personne n’a d’effort de mémoire à faire pour se rappeler tout ce qui a été dit, tant il y a de calme dans toute la délibération.
Rien n’est simple, mais rien n’est majestueux comme ces assemblées d’hommes voilés, aux vêtements noirs, désarmés pour délibérer, mais dont les lances et les javelots, plantés en terre, se dressent en faisceaux derrière eux.
Enfin le moment solennel de la conclusion est arrivé.
La conclusion ordinaire d’Ikhenoûkhen peut se résumer en ces quelques mots :
« Tout ce que vous venez de dire n’a pas le sens commun. Voilà ce qui sera, quia ego nominor leo. »
Chez les Touâreg, comme ailleurs, la raison du plus fort est souvent la meilleure.
Cependant, comme la diplomatie saharienne ne se tient pas pour battue après un insuccès, elle en appelle d’un premier mia’âd à un second, même à un troisième. Souvent, dans l’intervalle, les passions s’appaisent, la réflexion l’emporte sur la colère et un marabout arrive à point pour tout concilier.
Dans ces cas heureux, on ne se sépare pas sans sceller l’alliance nouvelle en mangeant le même pain et le même sel, avec l’accompagnement obligatoire de chamelles et de moutons rôtis, et, souvent, pour perpétuer la mémoire d’un aussi heureux résultat, on dresse une pyramide en pierres sèches sur le point où le mia’âd a été tenu.
Mais quand, de chaque côté, il y a un Ikhenoûkhen, malgré les efforts des marabouts, malgré l’intérêt général qui réclame la paix, il faut avoir recours à la force des armes.
§ II. — GUERRE.
Les Touâreg distinguent la guerre, âmdjer, de la course, êdjen (le rhezî des Arabes), quoique le plus souvent la course soit l’unique manifestation d’un état hostile après une déclaration de guerre.
La guerre offensive et défensive n’est qu’exceptionnellement possible de nomade à nomade. La surprise ou la fuite constitue la seule tactique dans le Sahara, aussi les Touâreg doivent-ils toujours veiller et être prêts à lever leurs camps.
Mais avant d’arriver sur le champ de la lutte, il y a lieu de faire connaître, de pied en cap, le chevalier târgui, son armement, son équipement, sa monture, en un mot tous les détails d’une guerre exceptionnelle.
Armement.
L’armement complet d’un târgui comprend un sabre, un poignard, une lance, un javelot, un arc, des flèches, un anneau de pierre, un bouclier, quelquefois un fusil et des pistolets.
Le sabre, takôba, est un glaive droit et long, tranchant des deux bords ; les plus estimés sont fabriqués dans le pays ; le plus grand nombre vient de Solingen en Allemagne. (Voir planche XXV, fig. 2.)
Le fourreau du sabre, partie en fer ou cuivre et partie en cuir, s’appelle tedoummân. Il est toujours un produit de l’industrie locale.
Le poignard, têlaq, porté sur la face interne de l’avant-bras gauche, est tantôt un long couteau de chasse droit, tantôt un large poignard qui représente en petit le sabre actuel de notre infanterie.
Cette arme, que le târgui ne quitte jamais, comprend une poignée, une lame, un fourreau et un bracelet.
La poignée est en bois d’ébène, avec des incrustations en cuivre ;
La lame est en acier à trempe douce ;
Le fourreau, en cuir rouge avec des garnitures en cuivre festonnées à l’emporte-pièce, peut être considéré comme un ornement ;
Le bracelet, en maroquin rouge avec des broderies de soie ou de cuir jaune, permet tous les mouvements sans les gêner. Il fait corps avec le fourreau.
Le tout, sauf la lame, est de fabrication locale. (Voir fig. 8.)
La lance, âllârh, de 2m 70 centimètres à 3 mètres de hauteur environ, est une verge en fer, de quatre centimètres de circonférence, fabriquée dans le pays avec du fer tendre de première qualité. Latéralement, sur ses quatre faces, au-dessous du fer tranchant destiné à ouvrir la voie, elle est armée de crochets comme les harpons, de sorte qu’en la retirant du ventre ou de la poitrine de l’ennemi, on ramène au dehors une partie des intestins ou des poumons. (Voir fig. 1.)
Le javelot est une arme de jet, sous forme de lance, avec hampe en bois et pointe en fer à crochets. Un petit javelot se dit târhda, un grand, âdjedel. Cette arme ne peut être lancée qu’à une distance très- rapprochée. (Voir fig. 1 bis.)
Pl. XXIV. Page 444. Fig. 39.
[Illustration : ÉQUIPEMENT DE MARCHE DES TOUÂREG.
D’après une photographie de M. Puig.]
L’arc, tanâchchabt, faite avec un bois léger nommé kînba, est plus en usage chez les Touâreg du Sud que chez les Touâreg du Nord. (Voir fig. 3.)
Les flèches, enderbâ, sont en roseau ou en bois léger avec pointes ailées en fer. (Voir fig. 4.) Jamais elles ne sont empoisonnées.
L’anneau de bras, âhabedj, a un double but : donner plus de force pour porter le coup de sabre ; offrir un point d’appui solide pour écraser la tête de son ennemi, en cas de prise de corps. Cette manière de tuer prend le nom de temârhaît.
Cette arme, je l’ai déjà dit, est portée au bras droit, entre l’attache inférieure du deltoïde et le ventre du biceps.
Le bouclier, ârhar, est la seule arme défensive des Touâreg. C’est un grand disque, en peau épaisse, qui couvre tout le corps, moins la tête et les pieds.
La peau adoptée pour la confection des boucliers est celle de l’antilope mohor, très-commun dans le pays d’Aïr.
Impuissant contre la balle, le bouclier résiste aux flèches, amortit les coups de sabre et de lance. On voit qu’ils sont utiles, car beaucoup sont couverts d’honorables cicatrices.
Les armes à feu, très-rares chez les Touâreg nomades, sont plus communes chez les serfs pacifiques du Fezzân, qui s’en servent principalement pour la chasse ; cependant quelques chefs ont des fusils et des pistolets à pierre, du même modèle que ceux des Arabes du Sud de l’Algérie.
Les noms donnés à ces armes témoignent du peu d’habitude de s’en servir :
On appelle : un fusil albârôd, du mot arabe qui signifie poudre ; un pistolet elrhodrîyet, d’un mot également arabe qui signifie traîtrise ; la poudre, etoû ; la balle, tabellâlt ; la pierre à fusil, tafarâst ; la corne à poudre, attelkhîg.
A la joie qu’Ikhenoûken a éprouvée en recevant de moi une paire de pistolets, et de M. le gouverneur général de l’Algérie un magnifique fusil, je dois croire que les Touâreg apprécient à leur valeur les armes à feu, et que, s’ils n’en sont pas tous pourvus, il faut l’imputer à la difficulté de s’en procurer.
Cependant, la substitution des armes à feu aux armes blanches mettra le pouvoir aux mains du premier groupe qui pourra faire entendre la poudre. S’il entrait jamais dans la politique française de constituer un makhzen târgui, pour la protection de notre commerce et la sécurité des routes, ainsi que l’a proposé M. le commandant Hanoteau, la délivrance de quelques centaines de fusils à ces auxiliaires les aurait bientôt rendu les arbitres des destinées du pays.
En l’état de l’armement, les rencontres ont lieu de très-près, presque corps à corps, mais, en somme, elles sont très-peu meurtrières. Le combat cesse dès qu’il y a quelques hommes tués ou blessés de part ou d’autre.
En 1860, les Azdjer et les Ahaggâr en sont venus aux prises ensemble ; les premiers ont eu quatre hommes tués.
Antérieurement, les Cha’anba avaient opéré une grande rhazia sur les Azdjer, au pied du Tasîli ; la perte a été de quelques hommes seulement.
Dans leurs rencontres avec les Teboû, les Touâreg sont exposés aux blessures très-dangereuses du changuermanguer, à la fois arme de jet et d’escrime. (Voir planche XXV, fig. 5.)
Équipement.
Le méhari, aredjdjân, est, par excellence, l’animal de guerre, car on n’en connaît pas d’autre. C’est à peine si, dans la totalité des tribus des Azdjer, on trouverait une dizaine de chevaux de selle.
Le méhari est au chameau porteur ce que, chez nous, le cheval de selle est au cheval de trait. Autant l’un est lourd et lent, autant l’autre est léger et vif.
Le méhari marche, trotte et galope, mais ses allures accélérées sont très-dures. Généralement, on le tient au pas.
Comparé au cheval, il peut faire une plus longue marche sans boire ni manger ; il peut porter un poids plus lourd, mais il a moins de vitesse, il est moins docile ; quand le méhari est en fureur, ce qui arrive souvent, c’est un animal terrible. Parfois il jette à terre celui qui le monte, et les chutes sont suivies d’accidents graves.
Pour monter un méhari ou pour en descendre, il faut qu’il se soit mis à genoux, et un long dressage est nécessaire pour qu’il se prête à cette manœuvre. Par précaution, les chefs sont assistés d’un homme à pied chaque fois qu’ils veulent monter ou descendre.
Pl. XXV. Page 447. Fig. 40 à 54.
[Illustration : ARMEMENT ET HARNACHEMENT.
No 7, fouet. — No 9, sandale. — No 11, coussin. — No 15, boîte en cuir.]
L’équipement du méhari est à peu près celui du cheval.
La selle ordinaire, ârhazer (rihla des Arabes), la selle de luxe des chefs, âtarâm, sont construites sur le modèle de celles de nos spahis. Le dossier en est moins large et moins élevé, le pommeau est en croix au lieu d’être rond. En somme, ce serait un bon siége de marche s’il était rembourré. (Voir planche XXV, fig. 6 et planche XXIV.)
A la différence de la selle du cheval, la selle du dromadaire n’a pas d’étriers, îlekif, support inutile, les pieds du cavalier à dromadaire, eg-emîs, étant croisés sur le cou de la bête. Mais, en revanche, elle est ornée d’une masse de lanières en cuir, de toutes couleurs, qui tombent sur les jambes de l’animal et le sollicitent à la marche.
Des groupes de clochettes, anaïna, en cuivre et étain, fixées à l’avant et à l’arrière de la selle, servent de parure et tiennent continuellement le dromadaire en éveil.
La selle est posée sur le garot, à l’endroit où le cou s’attache au corps, en avant de la bosse. Elle est fixée au moyen d’une sangle en fines lanières de cuir tressées à plat. Ce genre de sangle, à la fois souple et solide, doit avoir une très-grande durée.
Entre la selle et le dos de l’animal, un feutre épais, isâtfâr, prévient les blessures.
La bride, tîrhounîn, est aussi une corde tressée, en cuir, qui s’attache à un anneau en métal fixé au nez de l’animal, et qui le fait obéir à la main du cavalier. (Voir planche XXV, fig. 10.)
Les accessoires de la selle sont considérables, car ils doivent contenir tout ce que l’homme de guerre emporte avec lui. Ils consistent :
1o En un grand sac de cuir, ârheredj, orné de lanières, de franges et de dessins, dans les divers compartiments duquel entre tout l’arsenal du cavalier : sabre, fusil, javelot, arc, flèches, pistolets, quand on ne les porte pas à la ceinture ; en un mot, les armes et les munitions. Ce sac est à droite, pour être toujours à la disposition de la main. Il est recouvert et protégé par le bouclier. (Voir planche XXV, fig. 12.)
2o En un second sac en cuir, servant de pendant à l’ârheredj, et contenant les provisions de bouche : farine de gafoûli, farine de gueçob, tabac à fumer, tabac à chiquer, natron, pipes, etc., etc., le tout dans des compartiments séparés. (Voir planche XXV, fig. 14.)
3o En une ou plusieurs outres, abeôq, ou peaux tannées, dans lesquelles est la provision d’eau.
Les chefs ont quelquefois la djebîra des Arabes, pour y serrer leurs objets les plus précieux. (Voir planche XXV, fig. 13.)
A part ce qui est sur le méhari, les guerriers Touâreg n’ont pas d’autres bagages, ni tentes, ni vivres, ni bêtes de somme.
Si l’expédition est heureuse, les chameaux conquis sur l’ennemi porteront les prises. En cas de revers, on ne veut pas d’embarras.
Rencontres.
Les éclaireurs, amârhelâi, jouent un grand rôle dans les guerres de surprise ; c’est par eux que la proie est signalée, guettée, livrée aux capteurs. Si tous les Touâreg, en général, ont la vue et l’ouïe d’une délicatesse qui les fait voir et entendre à des distances incroyables, les éclaireurs ont ces qualités au suprême degré. Devançant la troupe au loin, pour observer, ils savent toujours où ils retrouveront leurs amis. La subtilité de leurs sens est pour eux un guide certain.
Les interrogatoires que les Touâreg font subir à tous les étrangers traversant leurs territoires sont aussi un moyen de savoir ce qui se passe autour d’eux, car on s’expose peu à les tromper.
La rapidité de la transmission des nouvelles par les voyageurs est quelque chose d’incroyable. Pendant mon séjour dans le Sahara, j’ai toujours appris les événements importants longtemps avant d’en avoir été avisé par ma correspondance ; ainsi l’entrée de notre khalîfa Sîdi-Hamza à El-Golêa’a, la marche de M. le commandant Colonieu sur Timmîmoun, la mort du sultan ’Abd-el-Medjîd, ont été connues très-rapidement.
L’ennemi découvert, on cherche toujours à l’aborder en le surprenant.
Les hommes montés se battent du haut de leurs chameaux ; les serfs, qui n’ont pas de méharis, se battent à pied.
L’armement exige qu’on s’aborde de très-près, à la distance d’un fer de lance.
Chaque târgui, dit M. le commandant Hanoteau, tient le bouclier de la main gauche et le javelot de la droite ; le sabre est suspendu au côté. Le combat commence en lançant le javelot, dont on pare les coups avec le bouclier, puis on s’aborde au sabre.
L’agilité des Touâreg, leur habileté à manier le bouclier, le long apprentissage qu’ils ont fait de l’escrime, font qu’ils peuvent se battre longtemps sans résultat. Tant que l’un des deux partis ne tourne pas le dos, il n’y a pas d’action décisive. Mais, malheur à celui qui est obligé de battre en retraite, car il est poursuivi, la lance dans les reins. Quoique les combats, akennâs, cessent dès que l’honneur peut être réputé satisfait et dès qu’il y a un certain nombre de tués ou de blessés, on cite cependant des batailles qui ont été très-meurtrières et dans lesquelles la destruction du parti vaincu a été la conséquence de la victoire.
Mais, généralement, on préfère la surprise à la rencontre. Voici ce qui a lieu dans ce cas. Les tribus enveloppées n’opposent pas de résistance et fuient, abandonnant tout ce qu’elles possèdent. De leur côté, les assaillants, plus préoccupés de piller que de poursuivre leur ennemi, se hâtent de s’emparer au plus tôt du butin, dans la crainte d’un retour offensif, qui est à redouter, même après quatre et cinq jours de capture.
C’est dans les retours offensifs que les Touâreg paraissent redoutables.
Les pillés, imîhaghen, (sing. amîhagh), réunissent leurs méharis, font appel à leurs amis et alliés, et quelle que soit la célérité que les pilleurs, imôhagh, apportent à la retraite, on se met à leur poursuite.
On tâchera de les devancer aux premiers puits où ils doivent abreuver leurs montures et leurs bêtes de somme, et là, on est sur que le besoin de boire amènera toutes les bêtes de prise au pouvoir de leurs anciens maîtres.
Les capteurs, chargés de butin, traînant à leur remorque des bêtes de somme, au pas lent, et obéissant mal à la voix de nouveaux conducteurs, n’ont d’autre expédient, pour échapper à la poursuite d’ennemis légers et résolus à reconquérir leurs biens, qu’en dérobant leur marche de retraite, ce qui n’est pas facile avec des rôdeurs comme les Touâreg.
On cite un retour offensif d’Ikhenoûkhen contre les Cha’anba, où après quatre grands jours de marche forcée ces derniers ont été obligés d’abandonner toutes leurs prises, en perdant beaucoup de monde.
Par nature, par tempérament, les Touâreg sont constitués pour être de braves guerriers, et ils le sont, sans quoi ils eussent déjà été dévorés par leurs voisins, bien plus nombreux, bien mieux armés qu’eux, surtout ceux du Nord, les Cha’anba et autres. Mais indépendamment de leurs dispositions naturelles à la bravoure chevaleresque, les Touâreg sont encore sollicités à l’héroïsme par leurs femmes qui, dans leurs chants, dans leurs improvisations poétiques, flétrissent la lâcheté et glorifient le courage. Un târgui qui lâcherait pied devant l’ennemi et qui, par sa défection, compromettrait le succès de ses contribules, ne pourrait plus reparaître au milieu des siens. Aussi est-ce sans exemple.
Entre Touâreg, quand deux partis en sont venus aux mains, et que l’un des deux est battu, les vainqueurs crient aux vaincus, de ce cri sauvage particulier aux Touâreg :
Hia hia ! hia hia !
Il n’y aura donc pas de rebâza !
Le rebâza est le violon sur lequel les femmes chantent la valeur de leurs chevaliers.
A la menace du silence des rebâza, les vaincus reviennent à la charge, tant est grande la crainte du jugement défavorable des femmes.
Chants de guerre.
Comme tous les peuples guerriers, les Touâreg ont leur chants de guerre.
Les Arabes, ces grands mangeurs, qui vivent dans une abondance enviée et enviable, ont surtout excité la verve de poëtes affamés. Voici leur Marseillaise contre les Cha’anba, jadis leurs plus intimes ennemis :
Abâ mak, Ma’talla, alhîn, keïhân !
Mîdden dîh souort arhêledh iyyân
Ezzâin asîkel aked aoudân
Ezzâin înnen înhâyen ôdouân
Ezzâin iddâsin âles insân
Nanesberhôr sâdhittes telâ djân
Tekenâs atiti âberdjen îkenân
Tekenâs tâftaq imêzhen îmedân
Ietkâr derhêred idemânen ingngân
Dakh-an-tlemîn sîkid izzedj edsân
Sarhtîn des âllarh ioulân desennân
Ieqqân isîfef âttedjmodan mân
Nellilouet ournoûye oualâmân
Ietkît tekhamkhâm iôkây ezegzân.
Voici la traduction, mot à mot, de ce chant. Les mots en italiques sont sous-entendus dans le texte original.
« Que Dieu maudisse ta mère, Ma’talla[124], car le diable est en ton corps !
« Ces hommes, les Touâreg, tu les prends pour des lâches ;
« Cependant, ils savent voyager, et même guerroyer ;
« Ils savent partir de bon matin et marcher le soir ;
« Ils savent surprendre, dans son lit, tel homme couché ;
« Surtout le riche qui dort, au milieu de ses troupeaux agenouillés ;
« Celui qui a orgueilleusement étendu sa large tente ;
« Celui qui a déployé, en leur entier, et ses tapis et ses doux lainages ;
« Celui dont le ventre est plein de blé cuit avec de la viande,
« Et arrosé de beurre fondu et de lait chaud sortant du pis des chamelles ;
« Ils le clouent de leur lance, pointue comme une épine,
« Et lui se met à crier, jusqu’à ce que son âme s’envole.
« Nous le laverons de son bien, sans même lui laisser d’eau ;
« Sa gourmande de femme[125] ne pourra plus supporter son désespoir[126]. »
La traduction est impuissante à rendre et l’harmonie imitative et le laconisme de cette poésie sauvage.
Que de choses en peu de mots !
La guerre est sainte, car Ma’talla est un suppôt de Satan.
Elle est juste, car Ma’talla traite de lâches des hommes qui sont les plus braves de la terre.
Puis vient l’appel à toutes les passions qui remuent le cœur d’un târgui :
Ma’talla dort,
Sur de moelleux tapis,
Dans une large tente,
Entourée de gras troupeaux !
Ma’talla a le ventre plein :
De blé cuit,
Avec de la viande.
Et cet assaisonnement n’a pas suffi à sa gourmandise ; il a encore arrosé son blé et sa viande de beurre fondu et de lait chaud.
La femme de Ma’talla,
Celle qui fait tekhamkhâm en mangeant,
Elle est là aussi,
Avec le ventre plein.
Toutes ces jouissances, inconnues des Touâreg, car ils n’ont ni lits, ni tapis, ni tentes ; car leurs troupeaux maigres ne donnent pas assez de lait pour faire du beurre ;
Toutes ces richesses, dont leurs femmes, à l’estomac vide, sont toujours privées ;
Un coup de lance les leur donnera.
Quel bonheur pour un târgui d’aller sonder un ventre si bien plein, avec une épine bien pointue et armée de harpons !
Et ce coup de lance lui donnera, non-seulement la vie de Ma’talla, mais encore tous ses biens.
Et on emportera tout, même l’eau.
Quant à la tekhamkhâm, en lui épargnant la douleur de la lance, on lui réserve un supplice bien plus cruel : celui de vivre avec rien, comme les femmes des Touâreg. Mais elle ne résistera pas, parce qu’elle n’est pas habituée aux privations.
D’où la conclusion, sous forme de morale, que les femmes târguies doivent apprécier le mérite de leur misère habituelle, puisqu’elle les préserve du sort de la tekhamkhâm.
Mais, quelles que soient les chances diverses de la lutte, quel que soit le parti qui entonne les chants de victoire, il y aura toujours lieu à traiter de la paix. Alors recommence la série des mia’ad. S’ils sont vainqueurs, les Touâreg se montrent de bonne composition, car ils sont généreux dès que leur amour-propre est satisfait. D’ailleurs, il est à remarquer, quoiqu’ils soient souvent en guerre, qu’ils font tout leur possible pour l’éviter.
CONCLUSION.
Dans leurs rapports avec les Français, les Touâreg se sont montrés, jusqu’à ce jour, fort dociles. On leur a demandé de venir à Alger ; ils y sont venus. On m’a envoyé au milieu d’eux, ils m’ont bien accueilli. On a invité leur principal marabout à visiter la France ; malgré l’imprévu de la demande, malgré l’inconvénient d’abandonner sa famille, pendant plusieurs mois, sans avoir pourvu à tous ses besoins, le Cheïkh-’Othmân s’est rendu à nos désirs. En vain Mohammed-ben-’Abd-Allah a sollicité le concours des Touâreg dans la prise d’armes qui l’a fait tomber en nos mains, les Touâreg se sont abstenus.
Espérons qu’il en sera toujours ainsi. D’ailleurs, en terminant, je constate un fait capital : jusqu’à ce jour, aucun des voyageurs européens qui ont exploré l’intérieur de l’Afrique n’a été victime d’un acte de brutalité ou de fanatisme, ni sur le territoire des Touâreg, ni de la main d’un târgui.
Cette honorable exception répond à toutes les calomnies que les Arabes, leurs ennemis, avaient propagées sur leur caractère indomptable.
[Note 124 : Ma’talla est le nom d’un chef arabe.]
[Note 125 : Je traduis le mot tekhamkhâm, par sa gourmande de femme, à défaut d’un mot dans notre langue pour signifier celle qui, devant un bon mets, fait hen, hen, hen, comme le cheval auquel on apporte sa musette pleine d’orge.]
[Note 126 : M. Hanoteau, dans son Essai de Grammaire tamâchek’, donne, livre VI, pages 209, 210, 211, une variante de ce chant.
J’ai tout lieu de croire que l’auteur doit mieux se rappeler son œuvre que ceux qui récitent un chant, en le modifiant au gré de leurs caprices ; c’est pourquoi j’en donne ici une seconde édition conforme à l’original.]
APPENDICE.
· · ·
GÉOGRAPHIE ANCIENNE.
La partie aujourd’hui explorée du Sahara était comprise dans la Libye intérieure des géographes grecs et romains.
Les documents anciens sur cette contrée sont vagues et, jusqu’au moment de la publication du dernier ouvrage de M. Vivien de Saint-Martin : le Nord de l’Afrique dans l’antiquité grecque et romaine, leur interprétation prématurée est venu jeter la confusion au milieu d’erreurs originelles, inévitables pour des compilateurs qui n’avaient pas vu le pays, qui ne connaissaient ni les langues ni la technologie géographique locales et qui, pour la plupart, se sont faits les échos des dires des indigènes, sans pouvoir les contrôler. On ne sera donc pas étonné que je ne laisse pas à d’autres, beaucoup plus érudits, sans doute, mais qui ne peuvent s’inspirer de mes appréciations personnelles, le soin de comparer les éléments de la géographie moderne avec ceux de la géographie ancienne que le hasard a fait arriver jusqu’à nous.
Dans l’état actuel de nos informations sur le Sahara, je me crois autorisé à conclure :
1o Qu’à l’exception de l’oasis, jadis éthiopienne, d’Aïr, identifiée[127] avec raison à l’Agisymba regio des expéditions de Septimius Flaccus et de Julius Maternus, les anciens n’ont pas connu le plateau central du Sahara au delà du tropique du Cancer qui correspond, à peu près, à la limite de la Libye intérieure avec l’Éthiopie intérieure ;
2o Que, restreintes à cette limite méridionale, leurs connaissances se bornent :
A la topographie des masses montagneuses qui séparaient la Libye intérieure des autres contrées au Nord et au Sud ;
A la division de l’espace intermédiaire en deux grands bassins ;
A la présence d’immenses masses de sables dans les bas-fonds de ces bassins ;
3o Que les détails donnés par Pline, Ptolémée et autres, détails résumés en des noms de lieux, de peuples, quelques distances et orientations — à supposer que, primitivement, ils fussent tous exempts d’erreurs et de confusions, ce qui n’est pas, — ne peuvent être vraisemblablement retrouvés aujourd’hui, après les changements survenus depuis dix-huit cents ans, à l’exception, toutefois, des centres les plus importants qui semblent être restés comme des points géodésiques pour guider et diriger les recherches.
Cet Appendice n’a d’autre but que de démontrer ces trois propositions.
Agisymba regio.
L’Agisymba regio est le point le plus méridional du Sahara que les anciens puissent revendiquer à leur avoir géographique. Voici, en résumé, à quoi se borne ce qu’ils nous apprennent sur cette contrée.
« Septimius Flaccus faisant une expédition contre les Éthiopiens était arrivé chez ceux-ci, en trois mois, à partir du pays des Garamantes, en se portant dans la direction du Sud.
« Julius Maternus qui avait rejoint, à Garama, le Roi des Garamantes pour opérer avec lui contre les Éthiopiens, avait mis quatre mois, en marchant constamment au Sud, pour atteindre le pays éthiopien d’Agisymba. »
C’est Marin de Tyr qui nous révèle ces faits.
Ptolémée, en reproduisant ces extraits, critique les appréciations de son informateur quant à la latitude donnée à Agisymba, mais y ajoute deux détails importants.
« Les Éthiopiens contre lesquels l’expédition de Maternus est dirigée sont, dit-il, les propres sujets du Roi des Garamantes. »
L’Agisymba regio, d’après le géographe grec, est une région de montagnes, dans laquelle il place « les monts Mesche, Zipha et Bardetus. »
La distance de Garama à Agisymba, l’orientation de la marche, la nature montagneuse de la contrée, but de l’expédition, ont paru à M. Vivien de Saint-Martin des motifs suffisants pour identifier l’Agisymba regio de Ptolémée au pays d’Aïr ou Azben, patrie des Touâreg Kêl-Ouï.
Mes recherches personnelles me permettent d’appuyer ces déductions de l’autorité d’un fait matériel important dans la question.
Ce fait matériel est celui de la route de Garama à Agisymba, car des armées romaines, à une époque où le chameau n’était pas encore introduit en Afrique, ne se portaient pas en avant, à trois et quatre mois de leur point de départ, sans avoir des masses de bagages, attendu que, dans le désert, les besoins du retour doivent être prévus à l’avance, et, sans que ces masses de bagages eussent une route carrossable pour y circuler, car, à défaut d’animaux porteurs, des voitures étaient indispensables.
La date probable des expéditions de Flaccus et de Maternus est de la fin du Ier siècle de l’ère chrétienne.
A cette époque vivait Pline, mort en 81 de J.-C.
Or, Pline qui énumère tous les animaux de l’Afrique ne mentionne pas le chameau, mais parle des bœufs des Garamantes qui paissent à reculons (Liv. VIII, 70), reproduisant en cela une notion tirée d’Hérodote (Liv.