VII
On ne suppose pas que le marquis de Brunoy, après avoir dilapidé le quart de sa prodigieuse fortune à acheter des cloches, des moines, du vin, des dais de 30,000 livres, des chanoines, des chapes, se contentât de jouir en égoïste de ces richesses d'un nouveau genre; il vivait toujours d'ailleurs avec sa colère cachée dans les replis de son ame avinée; son oeuvre n'était pas complète. Tant qu'il lui resterait un sou de revenu, il ne devait pas se regarder quitte envers la noblesse, si ce sou était susceptible de lui fournir un grès ou une poignée de sable pour jeter au visage de sa caste. Il n'y a qu'un homme en Europe plus extravagant que moi, avait-il à s'avouer, et la supériorité de celui-là est au-dessus de mes moyens de rivalité, c'est le roi de France. Brunoy baisse pavillon devant Choisy, madame Dubarry coûte plus cher que mon curé.
Ce fut le 17 juillet 1772 que Paris entier accourut au village de Brunoy pour assister à la fameuse procession de la Fête-Dieu, depuis plusieurs semaines l'unique entretien de toutes les classes, de tous ceux qui, entendant parler chaque jour de leur vie de ce château enchanté, avaient choisi le pèlerinage général de la capitale pour s'y joindre. La curiosité des gens de la campagne ne fut pas moins vive. Grandes routes, ruelles, rives de la Seine et de la Marne fourmillèrent de pélerins. Il n'est pas inutile d'ajouter, pour expliquer l'affluence, que les étrangers seraient traités aux frais du marquis: on savait comment il traitait.
Brunoy aurait eu besoin ce jour-là d'être indiqué d'une manière particulière sur la carte de France; car Brunoy avait changé de face. Le décorateur de l'Opéra et ses aides, ses peintres, ses machinistes avaient déshabillé le bourg, et l'avaient costumé d'une étrange sorte. Sous d'épaisses tentures peintes en tuiles, les toits de paille avaient disparu, et il avait été imaginé, comme d'un excellent effet, d'élever de plusieurs étages factices l'étage unique des chaumières; les chaumières devinrent des palais à la détrempe. Aux deux côtés des pauvres ruelles tortueuses, on enfonça des arbres de carton découpés et venus de Paris en deux doubles sur des tapissières; la moindre pluie eût réduit en pâte cette végétation de papier. Le marquis bondissait d'admiration à la vue de cette création de son génie. Quatre pouces de feuilles de roses répandues sur la boue des rues complétaient ce tableau imité avec bonheur de la décoration alors en vogue de l'opéra d'_Aline_. C'était le plus poétique et le plus pastoral gâchis du monde, on était crotté à la crême; il y avait de plus qu'à l'opéra de la _Reine de Golconde_, des reposoirs de toute hauteur élevés au point final de chaque perspective, et des hommes postés sur des espèces de tours, pour répandre, avec les arrosoirs dont ils étaient armés, des ondées d'eau froide sur les spectateurs qui troubleraient l'ordre d'une si belle cérémonie. La police se faisait dans les frises; elle occupait la place des dieux d'opéra. Il va sans dire qu'il y avait des fontaines de vin, et de toutes sortes de vin; l'extraordinaire eût été de voir des fontaines d'eau, à Brunoy, un tel jour. A chaque angle de rue, des perruquiers et des coiffeurs rétablissaient sans relâche le désordre de la toilette des étrangers. Chez les anciens, en donnant l'hospitalité au voyageur, on ne le frisait pas; à Brunoy on le rasait. Montrant un noble exemple, le marquis lui-même, vêtu d'un noir habit de deuil râpé, qui datait du meurtre d'Abel, pommadait ses hôtes au coin des carrefours. Il était partout, courant, les cheveux en désordre, de l'église qui s'illuminait aux cuisines du château et à toutes les cuisines du pays, à toutes les broches, tournant comme pour un seul gigot; il goûtait à la sauce et aux vins, montait au clocher, où il agitait comme un possédé la sonnerie infernale qu'il y avait suspendue; descendu, il assistait à la _traite_ des prêtres.
Il faut entendre par la _traite_ des prêtres le burlesque moyen qu'avait imaginé le marquis, faute d'autre, pour se procurer autant de prêtres qu'il avait fait confectionner de chapes pour la fête; ce moyen, le voici: dès qu'un curieux, attiré par l'encens, pénétrait dans l'église pour être témoin des préparatifs de la cérémonie, deux hommes vigoureux, cachés derrière la porte, lui jetaient une chape sur la tête, la lui plaçaient convenablement sur les épaules, et malheur s'il résistait; quatre coups de nerfs de boeuf, tenant lieu d'ordination, lui apprenaient à repousser l'honneur qu'on lui rendait. A la file et en mesure, marche! Ainsi les trois cent soixante-cinq chapes eurent leurs trois cent soixante-cinq mannequins.
Se peigne qui pourra le reste. On ne croira pas à des bassins de confitures, pots cyclopéens, où chacun s'emplissait selon sa faim; à cinquante muids de vin, et je n'ajoute pas un muids, coulant dans tous les gosiers altérés; on ne croira pas à trois puits, ceci est du génie, à trois puits pleins de tranches de citron et de sucre pour désaltérer la province, et qui, par ampliation, fournirent de la limonade aux habitans pendant plusieurs jours.
Enfin la procession va sortir, elle sort. Les porte-chapes sont sur deux lignes; à leur tête la magnifique bannière de saint Médard, en velours vert; derrière, singulier accompagnement, défilent des laquais portant des flambeaux allumés, puis des paysans avec des cierges, et des villageoises en blanc. Les rues sont chaudes, on y étouffe comme dans une salle de spectacle; les arbres de papier pétillent, quelques-uns s'embrasent; aussitôt les arrosoirs jouent, et l'eau tombe à mesure que des feuilles de roses et la vapeur de l'encens, échappée de cent encensoirs de vermeil, montent vers le ciel.
Le marquis est là tenant un des cordons du magnifique dais en fer; sa tête et ses pieds battent convulsivement la mesure; près de lui et sous le dais même, étincelle le curé, rustre monté sur pierres fines, rubis, grenats, améthystes, ver luisant tonsuré. _A moi les jaunets! A moi les bleuets!_ est le cri de ralliement qu'emploie le marquis pour désigner des groupes et les rappeler à l'unité de la marche. _A lui les bleuets!_
Sur son passage, le marquis, à qui on les avait désignés depuis la veille, reconnaît les commis de l'intendant du comte de Provence, déjà venus une fois à Brunoy pour marchander le château. A peine les a-t-il signalés à ses paysans, qu'ils sont saisis, revêtus chacun d'une chape et poussés dans les rangs de la procession; obligés, tout rouges et tout honteux, de prendre un flambeau et de grossir le cortége. Le comte de Provence semblait faire publiquement amende honorable de ses prétentions sur le château de Brunoy, dans la personne des employés de son intendant.
Au retour à l'église de cette mémorable procession, les fidèles, qui s'étaient un peu dérangés de la ligne pour se rafraîchir dans leur long trajet jusqu'au village de Périgny, se laissent tomber à terre de fatigue, s'affaissent sur les bancs et jusque sur les marches de l'autel. La piété s'est oubliée; elle heurte des coudes et de la tête contre les murs. Plus de chantres, plus de musiciens; ils dorment sur les instrumens; l'organiste souffle comme le plus gros tuyau de son instrument; les serpens ont disparu en zigzag sous les banquettes, aussi honteux que le premier serpent, leur patron; les sonneurs ont justifié au-delà de toute expression le proverbe qui a popularisé leur peu de sobriété; jusqu'aux enfans de choeur, ces tendres chérubins, qui ont humecté leurs ailes dans le cassis dont Brunoy ruisselle. Un vaste sommeil a frappé la maison du Seigneur. Et la procession, tout-à-coup surprise comme par un vertige, croit achever à la nage une tournée commencée verticalement. La fabrique ronfle.
Arrive le marquis!--Étonnement. Personne debout pour la cérémonie. Il marche sur des outres; il aplatit des sacristains, désenfle en les pressant des paroissiens, monte en chaire et prêche. Il est prédicateur. Mais les lumières s'assombrissent; il s'empare des mouchettes, et le prédicateur mouche les bougies.--D'une fonction à une autre. Puis il chante le _Te Deum_ tout seul; et il bénit enfin, tout chancelant, ceux qui ne chancellent plus depuis long-temps. Au dernier verset, il donne de la tête lui-même dans la vaste mer des dormeurs, et disparaît sous eux. Tout est consommé.
Trois jours après, on lisait ceci dans les _Mémoires secrets_, 30 juillet 1772.--«Le public n'a point encore tari sur la fête dévote de M. de Brunoy; la deuxième procession, exécutée le jour de la petite Fête-Dieu, a donné lieu à beaucoup de scènes et de tumulte. Il y avait cent cinquante prêtres qu'il avait loués à plus de dix lieues à la ronde. On comptait vingt-cinq mille pots de fleurs. Après la procession, ce magnifique seigneur a donné un repas de huit cents couverts, composé de prêtres, de chapiers et de paysans ses amis. On comptait plus de cinq cents carrosses venus de Paris.»
Ici nous avouons manquer d'haleine pour parler dignement de ce dîner. Que ceux qui ont lu Gargantua suppléent par leur imagination à cette lacune volontaire de notre part.
Nous n'avons de force que pour une remarque. Quelques années après cette fête, ce même peuple qui, gorgé par les seigneurs, avait tué les seigneurs, attendait, la carte civique à la main, grelottant à la porte des boulangers, le pain noir patriotique pétri par la nation. Il est vrai qu'au bout de quelques années le peuple tua la nation. Qui sait? peut-être toute la science des bons gouvernemens consiste à faire marcher les peuples à égale distance de la famine et de l'indigestion.
Si nous avons omis de mentionner que, par arrêt du 5 décembre 1770, la cour de parlement avait homologué les actes faits par madame de Montmartel, portant nomination de quatre avocats au parlement pour conseils du marquis de Brunoy, c'est que cette mesure ne fut, selon nous, jamais exécutée; il suffit, pour s'en convaincre, d'observer que, loin de réduire ses dépenses, le marquis les augmenta de beaucoup, à partir de l'époque même où ce conseil lui fut imposé. Mettra-t-on sur le compte des quatre avocats la procession de la Fête-Dieu qui coûta quatre cent mille francs? Madame de Montmartel n'avait voulu qu'effrayer son fils; pleine de faiblesse pour lui, elle ne survécut même pas à cette sévérité de comédie. Elle mourut du chagrin que lui causa cet acte tout à la fois sollicité et empêché par elle.
Plus résolus que madame de Montmartel, les Béthune et les d'Escars saisirent le prétexte de la procession de la Fête-Dieu, qui eut un retentissement européen, pour demander aux tribunaux l'interdiction du marquis. Parmi les parens au nom desquels fut dressée la requête, quelques-uns exigeaient qu'on le mît à Saint-Lazare. C'était décidément un fou incurable.
Une fois l'interdiction prononcée, Brunoy passait au comte de Provence.
Tandis qu'on portait l'affaire au Châtelet, et qu'on la pressait sans ménagemens pour l'opinion publique, à laquelle il était désormais difficile de taire la conduite déplorable du marquis, celui-ci, comprenant la gravité de sa position, sachant que, outre l'irritation de sa famille, il avait contre lui la vanité froissée de la noblesse, ne doutant pas de l'arrêt d'interdiction dont il allait être frappé, voulut finir avec gloire la lutte où il avait engagé sa fortune, sa vie, son honneur et sa raison.
Lui, marquis de Brunoy, conseiller-secrétaire du roi, maison, couronne de France, et de ses finances, fit savoir à tous les fidèles de la chrétienté qu'une croisade allait s'ouvrir dont il serait le chef, dans le but pieux et grand de conquérir la Terre-Sainte, de délivrer le tombeau de Jésus-Christ des mains de l'impie Musulman. Appel donc était fait aux hommes de religion et de coeur de prendre le bourdon et le glaive, et de suivre, aux appointemens de quatre cents livres par an, à convertir plus tard, après la croisade, en rente viagère, mondit marquis de Brunoy. On se réunirait à Brunoy, point de départ pour la Palestine. Prendre les voitures place Dauphine; retenir sa place la veille.--Dieu le veut! Dieu le veut!
Ceux qui ne bafouèrent pas la circulaire du marquis s'abattirent par nuées au château de Brunoy, où, en attendant que les saintes armes fussent fourbies et les cadres militaires complets, ils se gobergèrent d'une furieuse façon. Il y eut foule de Baudouins coupe-jarrets, de Tancrèdes aigre-fins, de Renauds chevaliers d'industrie, d'Adhémars échappés de Toulon. Jamais la police ne fit de si bons coups de filets. Le lieutenant de police se montra un cruel Sarrasin. Pour comble de contrariétés, quand les enseignes étaient déjà déployées au vent pour partir, le roi défendit qu'on signât des passeports aux croisés, qui ne délivrèrent aucune espèce de tombeau, mais qui gagnèrent au billard des sommes énormes au marquis.