‹ Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume IIChapitre 2 sur 9 · II

II

Dans la première cour, appelée la cour des Bornes, vaste carré enchâssé entre la grille du château, les fossés et deux rangées de bornes, avaient été dressées des tentes de coutil, portant entrelacés les chiffres et les armes des gentilshommes invités à la fête. Elles longeaient sur un rang les corps-de-logis extérieurs parallèles à l'allée des Bornes; aux quatre extrémités s'élevaient la tente du roi et celles de la reine-mère, de Monsieur et de Madame Henriette d'Angleterre. Ces tentes étaient des boutiques pleines d'objets de luxe.

Il va sans dire qu'on n'achetait pas dans ces boutiques! Une vente eût été un spectacle peu digne; les objets qu'elles étalaient n'étaient pas non plus livrés sans autre forme aux passans: c'eût été une magnificence sans esprit. Fouquet était incapable de ces deux inconvenances. Ces boutiques étaient des loteries où l'on gagnait toujours, où la mise était la bonne grâce. Chaque coup du sort amenait un cadeau de goût différent; la fortune des joueurs n'avait à vaincre que le hasard des lots. Tel qui désirait un beau fusil n'emportait parfois qu'un peigne d'écaille ou une mule de douairière. On riait alors d'un bout de la cour des Bornes à l'autre: c'était le plus clair bénéfice du marchand.

Par une précieuse attention de Fouquet, bijoux, bagues, colliers, noeuds d'épée, médaillons, boucles d'oreilles, reproduisaient à l'infini les traits du roi sous des emblèmes de la fable, flatterie inépuisable du temps. Louis XIV était représenté dans le chaton des bagues, en Vertumne, en Jupiter, en Apollon, en Hercule surtout; l'émail renfermait le portrait; des perles ou des rubis-balais en formaient l'allégorie. Les camées portaient des devises imaginées par Benserade, resté sans rivaux en ces sortes de poésies mercantiles. Quel raffinement de délicatesse et de luxe! Un diamant de cinquante pistoles pour un sourire, pour un remerciement à fleur de lèvres. Fouquet, en enrichissant ainsi de ces frivolités, plus durables qu'on ne pense, la toilette des femmes, ses contemporaines, créait un ordre de galanterie destiné à perpétuer le souvenir de cette journée. On dirait dans des siècles, en montrant ces bagatelles brillantes serrées dans les archives de famille: «Mon aïeule était à la fête du surintendant, à Vaux-le-Vicomte!»

On imaginera sans peine ce que coûtèrent à Fouquet ces loteries, pour peu qu'on songe à ces lingots d'or ciselés dans les meilleurs ateliers de Paris, à l'achat de costumes venus d'Orient entassés dans d'autres boutiques. On le sait, pendant plus de deux siècles, les tisserands d'Alep ont vêtu nos marquis et nos duchesses. On eût cru voir à Vaux un marché d'Ispahan. La loterie des costumes était la plus courue. Un bon numéro décrochait un pourpoint de satin, un gilet de brocard. Le nord avait été mis aussi à contribution. Madame de Sévigné gagna un manchon. Un manchon au mois d'août! Elle l'envoya sur-le-champ à Ninon, qui était très-frileuse, et qui, pour plus d'une raison, n'était pas à la fête. Celle-ci le donna peut-être à la femme de Scarron.

Gourville, qui avait juré de ne plus jouer, gagna un cheval arabe, un des plus beaux lots, celui qui fut le plus envié.

--Qu'en feras-tu, lui demanda le surintendant en lui frappant sur l'épaule, toi qui montes à cheval comme tu danses?

--Monseigneur, il sera pour vous toute la soirée, sellé et bridé, au bout du parc, à la porte de Provins. On fait trente lieues en dix heures avec un tel cheval. Trente lieues! c'est la mer; la mer, c'est l'Angleterre!--Silence! Gourville.

Les jeux continuaient, lorsque les batteurs d'estrades, placés de distance en distance sur la route, annoncèrent les équipages de la cour.

A cette nouvelle, le château se remplit de bruit; on reflua vers la grille: le roi arrivait.

Accompagné de sa femme, suivi de ses domestiques, Fouquet, revêtu d'un magnifique habit de velours rouge, et portant un plat d'argent dans lequel étaient les clefs du château, alla attendre le roi à la grille d'entrée.

Il arrivait de Fontainebleau. «Le roi, dit le lendemain la _Gazette de France_ _du 18 août_, avait avec lui, dans sa calèche, Monsieur, la comtesse d'Armagnac, la duchesse de Valentinois et la comtesse de Guiche. Suivait la reine-mère, accompagnée dans son carrosse de plusieurs dames. Madame venait en litière.»

Fouquet plia le genou en exhaussant au-dessus de sa tête les clefs du château, que Louis XIV fit semblant de toucher, et lorsque le surintendant se fut relevé, il dit au roi, son maître, que tout, où il était, lui appartenait non seulement par le droit de la couronne, mais encore par la grâce infinie qu'il mettait à visiter un de ses sujets fidèles.

Avec l'abondance de paroles heureuses dont il était doué, le roi répondit au compliment de son surintendant, tandis qu'à deux pas plus loin la reine-mère donnait sa main à baiser à madame Fouquet.

Les cris de _vive le roi! vive la reine!_ retentissaient.

Six chevaux bai-pâles, dociles et fougueux, coiffés de plumes blanches, harnachés en rose, liés l'un à l'autre par des rubans lâches de la même couleur, passèrent la grille, toute semée de visages de paysans émerveillés de ce spectacle. La calèche du roi était à panneaux à images, représentant d'un côté Persée et Andromède, de l'autre, des scènes de bergerie.

En traversant la cour, Louis XIV causait affectueusement avec son frère; Anne d'Autriche, au contraire, se tenait sur la réserve avec sa bru, Madame.

Tout-à-coup des pas redoublés de chevaux résonnèrent: ils étaient si multipliés et si bruyans que la foule rassemblée dans la cour des Bornes cessa ses acclamations et se précipita vers la grille.

La calèche du roi se trouva isolée; Fouquet fut interdit.

C'était une compagnie entière de mousquetaires gris, appareil militaire assez inusité au milieu d'une cérémonie pacifique, qui avait escorté les voitures de la cour depuis Fontainebleau jusqu'à Vaux, et qui se présentait pour entrer.

Peu préparé à cette surprise hostile, le surintendant éprouva une anxiété dont il s'efforça de cacher les marques sous une indifférence affectée.

Le commandant des mousquetaires avait déjà franchi la grille et caracolait dans la cour des Bornes, broyant sans pitié le gazon et les pierres.

Louis XIV se leva dans sa calèche, et se tournant vers cet officier, il lui dit d'une voix brève et émue:

«Sortez, monsieur d'Artagnan; vous n'êtes pas chez moi ici. On vous a commandé pour honorer notre royale personne, et non pour la garder là où elle n'a aucun danger à courir. Ce zèle est offensant pour notre hôte. Vous et vos mousquetaires, placez-vous à distance, attendant l'heure où il nous plaira de partir.»

Se tournant vers Fouquet:

«Monsieur, je vous demande pardon pour mes mousquetaires; ils n'ont pas appris de notre roi chevalier que chez Dieu, sa femme et son ami on n'entre jamais armé.»

Les mousquetaires se rangèrent de front sur trois rangs, à l'extérieur du château, devant la grille aux cariatides, à cette même place où l'on veut que Fouquet, sur un simple désir de Louis XIV, ait fait planter, dans l'espace d'une nuit, ce qui est démontré impossible, une double allée d'ormes.

Je ne crois pas à cette tradition d'arbres plantés dans une nuit, parce que je l'ai retrouvée dans tous les châteaux, et parce que Louis XIV, hors de chez lui, n'a jamais couché que dans un seul château, à celui des Condé, à Chantilly; mais je crois beaucoup aux allées d'ormes arrachés dans une nuit ou dans plusieurs. Je suis arrivé juste assez à temps un siècle et demi après la fête que je raconte ici, pour voir l'avenue séculaire du château de Vaux couchée par terre, sciée en trois traits, destinée à être vendue à la voie, ce qu'on n'eût pas vu sous Fouquet, l'eût-il ou non plantée dans une nuit.

En entrant au château, le roi fut frappé des proportions du corridor, pavé bleu et blanc en marbre, et des dix colonnes dont il est orné. Comme tous les grands rois,--comme Salomon, comme Auguste, comme Napoléon après eux tous,--Louis XIV avait l'équerre dans l'oeil: il demanda le nom de l'architecte; on lui répondit que c'était Le Vau; il prit note et passa:

--La fortune de Le Vau était faite.

Le roi fut invité à se reposer dans une première pièce de droite, celle qu'on désigne aujourd'hui aux visiteurs sous le nom de salle de Billard. Les ciselures des portes, les mille arabesques rampant autour des murs et enserrant cette salle comme une crépine, surprirent moins Louis XIV, dont l'envie commençait à bouillonner, lui encore sans monument datant de son règne, que le plafond même de l'appartement, apothéose d'Hercule, vaste tableau de la plus chaude couleur. C'est mieux que de la peinture historique: c'est de la peinture olympique et bien placée au plafond,--près du ciel.

Louis XIV se leva et admira long-temps en silence.

Il était découvert.

Fouquet s'avança pour le débarrasser de son chapeau.

--Laissez, monsieur, je vous prie;--c'est par respect.--Vous appelez ce peintre?...

--Lebrun, sire.

--Singulière ignorance, celle où je vis, dit à voix basse le roi à sa mère en l'entraînant d'un autre côté. Cet homme emploie à ses bâtimens les premiers artistes de la France, et je ne sais pas même leurs noms.

On ne m'a pas trompé, vous le voyez, madame, il ne songe qu'à lui. Calculez l'or qu'il a dépensé à cette salle seulement. M. Colbert a raison: M. Fouquet dilapide, M. Fouquet épuise le trésor, M. Fouquet est la ruine de l'état, et M. Colbert...

--Monsieur mon fils, M. Colbert veut être ministre.

Louis se tut.

Il sourit finement en remarquant à tous les panneaux de volets et de portes, au fond des plaques du foyer, sur les marbres des cheminées, où rien depuis n'a été effacé, reproduit avec une affectation de parvenu, ce que n'était pas du reste le surintendant, son triple chiffre N. F. S. «Nicolas Fouquet, surintendant,» entrelacé et percé d'une flèche.

--Ne trouvez-vous pas, dit-il encore à sa mère, que dans ce chiffre il y a du luxe comme en tout ce qui appartient à M. Fouquet? Trois lettres figurent d'ailleurs très-mal entrelacées. Sans dommage, la dernière pourrait être supprimée.

--Vous vous contenez mal, monsieur mon fils, et j'ai peine à vous voir ainsi dépité contre des puérilités dont vous souffririez moins, si, comme moi, vous eussiez été obligé d'admirer le Palais-Cardinal, plus beau que notre Louvre et riche de ses dépouilles. Je ne fis alors aucune remarque, je ne fis effacer aucun chiffre. Pourtant le Palais-Cardinal est à nous.

--Je tâcherai, ma mère, d'imiter votre sang-froid, sans en espérer le même prix.

Fouquet s'était retiré avec la foule des courtisans, et avait laissé au roi la liberté de parcourir, suivi seulement de sa mère et de sa belle-soeur, madame Henriette, les autres pièces, toutes ouvrant l'une dans l'autre.

Le roi, poussé par la curiosité, pénétra dans la seconde: elle s'appelle le Salon. Au lieu d'y rencontrer quelque objet qui choquât son goût afin d'apaiser sa jalousie, il arrêta ses regards sur des tapisseries d'Aubusson du plus rare travail pour l'époque: peintures à l'aiguille dont le dessin est de Lebrun. Il voulut détourner la vue de ces chefs-d'oeuvre disproportionnés, même pour la fortune d'un souverain; mais elle glissa sur des meubles de laque, fantastiques frivolités vendues littéralement au poids de l'or. Le sofa où il s'agitait surpassait tout ce que Fontainebleau avait à comparer en ce genre d'ameublement. Il est tel quel aujourd'hui: de satin blanc brodé en bosse de chenille verte. C'est, pour le temps, la miniature et le burin appliqués à la broderie.

Le roi leva des yeux pleins d'ironie au plafond.--Qu'est-ce donc, demanda-t-il, que cet écureuil que je vois partout à la poursuite d'une couleuvre? Cet emblème me fatigue: en sauriez-vous le sens?

--L'écureuil...

--Je le sais, ma mère; c'est l'arme parlante de M. Fouquet; mais la couleuvre?

--La couleuvre, monsieur mon fils, on prétend que c'est l'arme parlante de M. Colbert.

--Ah! vraiment. L'écureuil et la couleuvre, M. Fouquet et M. Colbert. Gentil écureuil à tête folle: c'est ingénieux, mais c'est peu naturel. Au fond, les allégories sont comme les songes: souvent le contre-pied les explique. Avez-vous les yeux bons, ma soeur Henriette?

--Pour vous servir, sire.

--Lisez-moi donc ces lettres noires et brisées dans cette bande que je crois une devise, autour d'Apollon chassant les monstres de la terre.

--C'est du latin, sire.

--Eh bien! voyons si vous savez le traduire, ainsi qu'on l'assure.

--_Quò non ascendam?_ où ne monterai-je pas?

--Parfaitement, docte Henriette. L'écureuil dit cela à la couleuvre, mais c'est une fable. Et ici, à cet autre angle, que lit-on?

--Une modification légère de la même devise: _Quò non ascendet?_ où ne montera-t-il pas? Le futur est à la troisième personne au lieu d'être à la première.

--Et si nous cherchions bien encore, ma soeur, ne croyez-vous pas que nous trouverions une seconde personne qui dirait: _Tu ne monteras pas!_

Le duc de Saint-Aignan entra sur ces propos, et fut vivement poussé par le roi dans une petite pièce à côté. La reine-mère et madame Henriette restèrent seules et ne se parlèrent pas.

Ces deux princesses s'observaient depuis quelques mois. Anne d'Autriche avait remarqué, ce qui du reste n'était échappé à aucune pénétration de courtisan, que Madame et le roi se partageaient une affection où Monsieur avait beaucoup à souffrir pour sa dignité de mari. Quoique vive, sa tendresse maternelle n'allait pas jusqu'à sacrifier un frère à l'autre, et à tolérer un scandale dont la cour d'Espagne, si bien servie en rapports, eût demandé réparation. Malheureusement ses appréhensions semblaient fondées. A tous les carrousels, le roi était le cavalier d'honneur de Madame; à toutes les comédies à ballet ils dansaient un pas ensemble; dans tous les couplets de Benserade, allusions transparentes où nul ne se méprenait, le roi était le lis, elle la rose. Quand le roi s'égarait à la chasse, on avait toutes les peines du monde à retrouver Madame. Anne d'Autriche avait jugé qu'il était temps de mettre un terme à une inconvenance ou d'arrêter une faute. Sachant que les rois ne guérissent d'une passion que par une autre, elle avait cherché et trouvé parmi les demoiselles d'honneur de Madame même une jeune personne peu remarquée, mais propre à frapper par une beauté modeste, qualité jusqu'ici rarement offerte à l'inconstance de son fils.

Ceci était parfaitement vu, bien combiné, le roi tomberait au piége. Seulement Anne d'Autriche n'avait pas prévu qu'elle réussirait, non parce que son fils cesserait d'aimer Madame pour aimer une de ses demoiselles d'honneur, mais simplement parce que Louis XIV n'avait montré de l'amour pour sa belle-soeur qu'afin de cacher une passion vive et réelle pour la rivale dont sa mère lui ménageait la présence.

Le roi avait poussé le duc de Saint-Aignan dans une encoignure, et lui répétait: «D'Artagnan est un maladroit, un fou; il entre ici comme dans une place conquise. Est-ce là la prudence que j'ai tant recommandée? Veillez sur lui, que ses mousquetaires ne quittent pas la selle un seul instant. M. de Colbert est-il venu, duc?

--Oui, sire.

--Tant mieux. Dites-lui de ne pas m'approcher de toute la journée, d'éviter de se promener en compagnie de Harlai, de Séguier et de d'Albret; de causer beaucoup au contraire avec Gourville, avec Lauzun, avec Pélisson, avec les dames, s'il en est capable, et de ne partir d'ici que toutes les bougies éteintes. Et Elle, est-elle ici? reprit bien bas Louis XIV, sans nommer qui.

--Pas encore, sire. La suite de Madame n'est pas arrivée.

--Qu'il me tarde de la voir!--Duc, rompons cet entretien sur-le-champ par un grand éclat de rire, afin de n'inspirer aucun soupçon à ma mère ni à Madame. Sachez leur dire pourquoi nous aurons ri.

Le duc et le roi rirent aux éclats.

--Mais venez donc, mesdames, s'écria le roi en paraissant à la porte du cabinet; monsieur le duc va vous expliquer la cause de notre gaieté.

--Qu'est-ce donc, monsieur de Saint-Aignan? s'informa la reine-mère.

--C'est... mon Dieu, cela vaut-il bien la peine?

--Parlez toujours, duc.

Saint-Aignan, qui n'avait rien à dire, balbutia, rougit, regarda le plafond, et répondit tout-à-coup avec la pétulance d'une réflexion subite:

--Vos majestés ont dû remarquer que dans les nombreuses pièces de ce château l'écureuil de monsieur le vicomte poursuit avec acharnement la couleuvre de M. Colbert. Certes, s'il est quelqu'un en France capable de connaître les intentions héraldiques de M. de Belle-Isle, c'est le peintre qui a répété au moins deux ou trois mille fois cet emblème. Eh bien! ne faut-il pas que ce peintre soit singulièrement distrait ou coupable? Dans ce château, ici, sur notre tête (que vos majestés daignent regarder ce plafond pour m'en croire), ce peintre fait étrangler l'écureuil par la couleuvre.

--Pas possible, duc!

--Qu'il plaise à vos majestés de suivre la direction de mon doigt. En tirant une ligne du coude de cette femme qui représente le Sommeil, n'aperçoivent-elles pas, vos majestés, dans la guirlande du plafond, un écureuil?...

--Et la couleuvre qui le darde! crièrent tous trois le roi, sa mère et Madame.

--Si cela me regardait, ajouta le roi, je me croirais perdu.

Il pâlit.

Saint-Aignan pâlit.

--Sortons au plus vite de ce cabinet de la prédiction.

Ils rentrèrent, tout effrayés, dans le salon.

Le nom du cabinet de la Prédiction est resté à cette pièce. A plus d'un siècle de distance, on éprouve un effroi historique, lorsqu'on regarde cette erreur de peintre qui fut une si terrible prophétie. On n'a presque plus d'attention pour la suave allégorie de Lebrun: le Sommeil, sous les traits d'une femme endormie, qui, comme l'a dit Lafontaine dans le _Songe de Vaux_, «laisse tomber des fleurs, et ne les répand pas.»

Quand les brigands du Nord, je veux dire les Bavarois, entrèrent en 1815 dans le château de Vaux, ils le saccagèrent. Ce délicieux boudoir ne fut pas épargné, et pourtant ils n'arrachèrent pas du plafond le Sommeil de Lebrun. Avaient-ils lu les vers de Lafontaine? S'il en fut ainsi, pourquoi le bonhomme n'en a-t-il pas écrit sur les fauteuils et les tapisseries? A la pointe du sabre, les Bavarois ont détaché du fond des fauteuils et du cadre des murs les étoffes brodées qui les garnissaient. Ils ont laissé les murs et les fauteuils dans l'état où ils se trouvaient avant d'être recouverts. Dans les tapisseries d'Aubusson de nos châteaux l'invasion a taillé des mouchoirs.

C'est une revanche, nos pères avaient fait le même usage des drapeaux bavarois.