XXXII
DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
--Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et milady, c’est vous!
--Oui, c’est moi.
--Et vous arrivez?... demanda milady.
--De La Rochelle, et vous?
--D’Angleterre.
--Buckingham?
--Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien pu obtenir de lui, un fanatique venait de l’assassiner.
--Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien heureux! et qui satisfera fort Son Éminence! L’avez-vous prévenue?
--Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
--Son Éminence, inquiète, m’a envoyé à votre recherche.
--Je suis arrivée d’hier seulement.
--Et qu’avez-vous fait depuis hier?
--Je n’ai pas perdu mon temps.
--Oh! je m’en doute bien.
--Savez-vous qui j’ai rencontré ici?
--Non.
--Devinez.
--Comment voulez-vous?...
--Cette jeune femme que la reine a tirée de prison.
[Illustration: «--Ah! s’écrièrent ensemble Rochefort et milady, c’est vous!»]
--La maîtresse de ce petit d’Artagnan?
--Oui, madame Bonacieux, dont le cardinal ignorait la retraite.
--Eh bien! dit Rochefort, voilà encore un hasard qui peut aller de pair avec l’autre; M. le cardinal est en vérité un homme privilégié!
--Comprenez-vous mon étonnement, continua milady, quand je me suis trouvée face à face avec cette femme?
--Vous connaît-elle?
--Nullement.
--Alors elle vous regarde tout à fait comme une étrangère?
Milady sourit.
--Je suis sa meilleure amie!
--Sur mon honneur, dit Rochefort, il n’y a que vous, ma chère comtesse, pour faire de ces miracles-là.
--Et bien m’en a pris, chevalier, dit milady, car savez-vous ce qui se passe?
--Non.
--On va la venir chercher demain ou après-demain avec un ordre de la reine.
--Vraiment! et qui cela?
--D’Artagnan et ses amis.
--En vérité ils en feront tant, que nous serons obligés de les envoyer à la Bastille.
--Pourquoi n’est-ce point déjà fait?
--Que voulez-vous! parce que M. le cardinal a pour ces hommes une faiblesse que je ne comprends pas.
--Vraiment?
--Oui.
--Eh bien! dites-lui ceci, Rochefort: dites-lui que notre conversation à l’auberge du Colombier-Rouge a été entendue par ces quatre hommes; dites-lui qu’après son départ l’un d’eux est monté et m’a arraché par violence le sauf-conduit qu’il m’avait donné, dites-lui qu’ils avaient fait prévenir lord Winter de mon passage en Angleterre; que, cette fois encore, ils ont failli faire échouer ma mission, comme ils ont fait échouer celle des ferrets; dites-lui que, parmi ces quatre hommes, deux seulement sont à craindre, d’Artagnan et Athos; dites-lui que le troisième, Aramis, est l’amant de madame de Chevreuse: il faut laisser vivre celui-là, on sait son secret, il peut être utile; quant au quatrième, Porthos, c’est un sot, un fat et un niais, qu’il ne s’en occupe même pas.
--Mais ces quatre hommes doivent être à cette heure au siège de La Rochelle.
--Je le croyais comme vous, mais une lettre que madame Bonacieux a reçue de la connétable, et qu’elle a eu l’imprudence de me communiquer, me porte à croire que ces quatre hommes au contraire sont en campagne pour la venir enlever.
--Diable! comment faire?
--Que vous a dit le cardinal à mon égard?
--De prendre vos dépêches écrites ou verbales, de revenir en poste, et, quand il saura ce que vous avez fait, il avisera sur ce que vous devez faire.
--Je dois donc rester ici?
--Ici ou dans les environs.
--Vous ne pouvez m’emmener avec vous?
--Non, l’ordre est formel: aux environs du camp vous pourriez être reconnue; et votre présence, vous le comprenez, compromettrait Son Éminence.
--Allons, je dois attendre ici ou dans les environs.
--Seulement, dites-moi d’avance où vous attendrez des nouvelles du cardinal: que je sache toujours où vous retrouver.
--Écoutez, il est probable que je ne pourrai rester ici.
--Pourquoi?
--Vous oubliez que mes ennemis peuvent arriver d’un moment à l’autre.
--C’est vrai; mais alors cette petite femme va échapper à Son Éminence?
--Bah! dit milady avec un sourire qui n’appartenait qu’à elle, vous oubliez que je suis sa meilleure amie.
--Ah! c’est vrai! je puis donc dire au cardinal, à l’endroit de cette femme...
--Qu’il soit tranquille.
--Voilà tout?
--Il saura ce que cela veut dire.
--Il le devinera. Maintenant, voyons, que dois-je faire?
--Repartir à l’instant même; il me semble que les nouvelles que vous reportez valent bien la peine que l’on fasse diligence.
--Ma chaise s’est cassée en entrant à Lilliers.
--A merveille!
--Comment, à merveille?
--Oui: j’ai besoin de votre chaise, moi.
--Et comment partirai-je alors?
--A franc étrier.
--Vous en parlez bien à votre aise, cent quatre-vingts lieues.
--Qu’est-ce que cela?
--On les fera. Après?
--Après: en passant à Lilliers, vous me renvoyez la chaise avec ordre à votre domestique de se mettre à ma disposition.
--Bien.
--Vous avez sans doute sur vous quelque ordre du cardinal.
--J’ai mon plein pouvoir.
--Vous le montrez à l’abbesse, et vous dites qu’on viendra me chercher, soit aujourd’hui, soit demain, et que j’aurai à suivre la personne qui se présentera en votre nom.
--Très bien!
--N’oubliez pas de me traiter durement en parlant de moi à l’abbesse.
--A quoi bon?
--Je suis une victime du cardinal. Il faut bien que j’inspire de la confiance à cette pauvre petite madame Bonacieux.
--C’est juste. Maintenant voulez-vous me faire un rapport de tout ce qui est arrivé?
--Mais je vous ai raconté les événements, vous avez bonne mémoire, répétez les choses comme je vous les ai dites, un papier se perd.
--Vous avez raison; seulement que je sache où vous retrouver, que je n’aille pas courir inutilement dans les environs.
--C’est juste, attendez.
--Voulez-vous une carte?
--Oh! je connais ce pays-ci à merveille.
--Vous? quand donc y êtes-vous venue?
--J’y ai été élevée.
--Vraiment?
--C’est bon à quelque chose, vous le voyez, d’avoir été élevée quelque part.
--Vous m’attendrez donc?...
--Laissez-moi réfléchir un instant; oh! tenez, à Armentières.
--Qu’est-ce que cela, Armentières?
--Une petite ville sur la Lys; je n’aurai qu’à traverser la rivière, et je suis en pays étranger.
--A merveille! mais il est bien entendu que vous ne traverserez la rivière qu’en cas de danger.
--C’est bien entendu.
--Et, dans ce cas, comment saurai-je où vous êtes?
--Vous n’avez pas besoin de votre laquais?
--Non.
--C’est un homme sûr?
--A l’épreuve.
--Donnez-le-moi; personne ne le connaît, je le laisse à l’endroit que je quitte, et il vous conduit où je suis.
--Et vous dites que vous m’attendez à Armentières?
--A Armentières.
--Écrivez-moi ce nom-là sur un morceau de papier, de peur que je ne l’oublie; ce n’est pas compromettant, un nom de ville, n’est-ce pas?
--Eh, qui sait? n’importe, dit milady en écrivant le nom sur une demi-feuille de papier, je me compromets.
--Bien! dit Rochefort en prenant des mains de milady le papier qu’il plia et qu’il enfonça dans la coiffe de son feutre; d’ailleurs, soyez tranquille, je vais faire comme les enfants et, dans le cas où je perdrais ce papier, répéter le nom tout le long de la route. Maintenant, est-ce tout?
--Je le crois.
--Cherchons bien: Buckingham mort ou grièvement blessé; votre entretien avec le cardinal entendu des quatre mousquetaires; lord Winter prévenu de votre arrivée à Portsmouth; d’Artagnan et Athos à la Bastille; Aramis l’amant de madame de Chevreuse; Porthos un fat; madame Bonacieux retrouvée; vous envoyer la chaise le plus tôt possible; mettre mon laquais à votre disposition; faire de vous une victime du cardinal, pour que l’abbesse ne prenne aucun soupçon; Armentières sur les bords de la Lys. Est-ce cela?
--En vérité, mon cher chevalier, vous êtes un miracle de mémoire. A propos, ajoutez une chose...
--Laquelle?
--J’ai vu de très jolis bois qui doivent toucher au jardin du couvent, dites qu’il m’est permis de me promener dans ces bois; qui sait? j’aurai peut-être besoin de sortir par une porte de derrière.
--Vous pensez à tout.
--Et vous oubliez une chose...
--Laquelle?
--C’est de me demander si j’ai besoin d’argent.
--C’est juste, combien voulez-vous?
--Tout ce que vous aurez d’or.
--J’ai cinq cents pistoles à peu près.
--J’en ai autant: avec mille pistoles on fait face à tout; videz vos poches.
--Voilà.
--Bien! et vous partez?
--Dans une heure; le temps de manger un morceau, pendant que j’enverrai chercher un cheval de poste.
--A merveille! Adieu, comte!
--Adieu, comtesse!
--Recommandez-moi chaudement à Son Éminence.
--Recommandez-moi, vous-même, à Satan.
Milady et Rochefort échangèrent un sourire et ils se séparèrent.
[Illustration: Rochefort partit au grand galop de son cheval.]
Une heure après, Rochefort partit au grand galop de son cheval; peu de temps après il passait à Arras. Nos lecteurs savent déjà comment il avait été reconnu par d’Artagnan, et comment cette reconnaissance, en inspirant des craintes aux quatre mousquetaires, avait donné une nouvelle activité à leur voyage.