‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 154 sur 409 · LeQuartLivre · Épigraphe

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ovs eſtez deuement aduerty, Prince treſilluſtre, de quans grands perſonaiges i’ay eſté, & ſuis iournellement ſtipulé, requis, & importuné pour la continuation des mythologies Pantagruelicques : alleguans que pluſieurs gens languoureux, malades, ou autrement faſchez & deſolez auoient à la lecture d’icelles trompé leurs ennuictz, temps ioyeuſement paſſé, & repceu alaigreſſe & conſolation nouuelle. Es quelz ie ſuis couſtumier de reſpondre, que icelles par eſbat compoſant ne pretendois gloire ne louange aulcune : ſeulement auois eſguard & intention par eſcript donner ce peu de ſoulaigement que pouois es affligez & malades abſens, lequel voluntiers, quand beſoing eſt, ie fays es preſens qui ſoy aident de mon art & ſeruice. Quelques fois ie leurs expoſe par long diſcours, comment Hippocrates en pluſieurs lieux, meſmement on ſixieſme liure des Epidemies, deſcriuant l’inſtitution du medicin ſon diſciple : Soranus Epheſien, Oribaſius, Cl. Galen, Hali Abbas, autres autheurs conſequens pareillement, l’ont compoſé en geſtes, matation, reguard, touchement, contenence, grace, honeſteté, netteté de face, veſtemens, barbe, cheueulx, mains, bouche, voire iusques à particularizer les ongles, comme s’il deuſt iouer le rolle de quelque Amoureux ou Pourſuyvant en quelque inſigne comœdie, ou deſcendre en camp clos pour combatre quelque puiſſant ennemy. Defaict la practique de Medicine bien proprement eſt par Hippocrates comparée à vn combat, & farce iouée à trois perſonnages : le malade, le medicin, la maladie. Laquelle compoſition liſant quelque fois m’eſt ſoubuenu d’vne parolle de Iulia à Octauian Auguſte ſon pere. Vn iour elle s’eſtoit deuant luy preſentee en habiz pompeux, diſſoluz, & laſcifz : & luy auoit grandement deſpleu, quoy qu’il n’en ſonnaſt mot. Au lendemain elle changea de veſtemens, & modeſtement ſe habilla comme lors eſtoit la couſtume des chaſtes dames Romaines. Ainſi veſtue ſe preſenta deuant luy. Il qui le iour precedent n’auoit par parolles declaré le deſplaiſir qu’il auoit eu la voiant en habitz impudicques, ne peut celer le plaiſir qu’il prenoit la voiant ainſi changee, & luy diſt. O combien ceſtuy veſtement plus eſt ſeant & louable en la fille de Auguſte. Elle eut ſon excuſe prompte, & luy reſpondit. Huy me ſuis ie veſtue pour les œilz de mon pere. Hier ie l’eſtois pour le gré de mon mary. Semblablement pourroit le medicin ainſi deſguiſé en face & habitz, meſmement reueſtu de riche & plaiſante robbe à quatre manches, comme iadis eſtoit l’eſtat, & eſtoit appellee Philonium, comme dict Petrus Alexandrinus in 6. Epid. reſpondre à ceulx qui trouueroient la prosopopée eſtrange. Ainſi me ſuis ie acouſtré, non pour me guorgiaſer & pomper : mais pour le gré du malade, lequel ie viſite : auquel ſeul ie veulx entierement complaire : en rien ne l’offenſer ne faſcher.

Plus y a. Sus vn paſſaige du pere Hippocrates on liure cy deſſus allegué nous ſuons diſputans & recherchans non ſi le minois du medicin chagrin, tetrique, reubarbatif, Catonian, mal plaiſant, mal content, ſeuere, rechigné contriſte le malade : & du medicin la face ioyeuſe, ſeraine, gratieuſe, ouuerte, plaiſante reſiouiſt le malade. Cela eſt tout eſprouué & treſcertain. Mais ſi telles contriſtations & eſiouiſſemens prouiennent par apprehenſion du malade contemplant ces qualitez en ſon medicin, & par icelles coniecturant l’iſſue & catastrophe de ſon mal enſuiuir : ſçauoir eſt par les ioyeuſes ioyeuſe et deſirée, par les faſcheuſes faſcheuſe & abhorrente. Ou par transfuſion des eſperitz ſerains ou tenebreux : aërez ou terreſtres, ioyeulx ou melancholiques du medicin en la perſone du malade. Comme eſt l’opinion de Platon, & Auerroïs.

Sus toutes choſes les autheurs ſuſdictz ont au medicin baillé aduertiſſement particulier des parolles, propous, abouchemens, & confabulations, qu’il doibt tenir auecques les malades, de la part des quelz ſeroit appellé. Lesquelles toutes doibuent à vn but tirer, & tendre à vne fin, c’eſt le reſiouir ſans offenſe de Dieu, & ne le contriſter en façon quelconques. Comme grandement eſt par Herophilus blaſmé Callianax medicin, qui à vn patient l’interrogeant & demandant, mourray ie ? impudentement reſpondit.

Et Patroclus à mort ſuccumba bien :
Qui plus eſtoit que ne es homme de bien.

Avn aultre voulent entendre l’eſtat de ſa maladie, & l’interrogeant à la mode du noble Patelin.

Et mon vrine
Vous dict elle poinct que ie meure ?

il follement reſpondit. Non, ſi t’euſt Latona mere des beaulx enfans Phœbus, & Diane, engendré. Pareillement eſt de Cl. Galen lib. 4. comment. in 6. Epidemi. grandement vituperé Quintus ſon præcepteur en medicine, lequel à certain malade en Rome, homme honorable, luy diſant : vous auez deſieuné, noſtre maiſtre, voſtre haleine me ſent le vin : arroguamment reſpondit. La tienne me ſent la fiebure : duquel eſt le flair & l’odeur plus delicieux, de la fiebure ou du vin ?

Mais la calumnie de certains Canibales, miſantropes, agelaſtes, auoit tant contre moy eſté atroce & deſraiſonnee, qu’elle auoit vaincu ma patience : & plus n’eſtois deliberé en eſcrire vn Iota. Car l’vne des moindres contumelies dont ilz vſoient, eſtoit, que telz liures tous eſtoient farciz d’hereſies diuerſes : n’en pouoient toutes fois vne ſeulle exhiber en endroict aulcun : de folaſtries ioyeuſes hors l’offence de Dieu, & du Roy, prou (c’eſt le ſubiect & theme vnicque d’iceulx liures) d’hereſies poinct : ſinon peruerſement & contre tout vſaige de raiſon & de languaige commun, interpretans ce que à poine de mille fois mourir, ſi autant poſſible eſtoit, ne vouldrois auoir penſé : comme qui pain, interpretoit pierre : poiſſon, ſerpent : œuf, ſcorpion. Dont quelque fois me complaignant en voſtre præſence vous dis librement, que ſi meilleur Chriſtian ie ne m’eſtimois, qu’ilz me monſtrent eſtre en leur part : & que ſi en ma vie, eſcriptz, parolles, voire certes penſees, ie recongnoiſſois ſcintille aulcune d’hereſie, ilz ne tomberoient tant deteſtablement es lacs de l’eſprit Calumniateur, c’eſt Διάϐολος, qui par leur miniſtere me ſuſcite tel crime. Par moymeſmes à l’exemple du Phœnix, ſeroit le bois ſec amaſſé, & le feu allumé, pour en icelluy me bruſler.

Allors me dictes que de telles calumnies auoit eſté le defunct roy François d’eterne memoire, aduerty : & curieuſement aiant par la voix & pronunciation du plus docte & fidele Anagnoſte de ce royaulme ouy & entendu lecture diſtincte d’iceulx liures miens (ie le diz, par ce que meſchantement l’on m’en a aulcuns ſuppoſé faulx & infames) n’auoit trouué paſſaiges aulcun ſuſpect. Et auoit eu en horreur quelque mangeur de ſerpens, qui fondoit mortelle hæreſie ſus vn N. mis pour vn M. par la faulte & negligence des imprimeurs. Auſſi auoit ſon filz noſtre tant bon, tant vertueux, & des cieulx beniſt roy Henry : lequel Dieu nous vueille longuement conſeruer, de maniere que pour moy il vous auoit octroyé priuilege & particuliere protection contre les calumniateurs : Ceſtuy euangile depuys m’auez de voſtre benignité reiteré à Paris, & d’abondant lors que nagueres viſitatez monſeigneur le cardinal du Bellay : qui pour recouurement de ſanté apres longue & faſcheuſe maladie, s’eſtoit retiré à ſainct Maur : lieu, ou (pour mieulx & plus proprement dire) paradis de ſalubrité, amenité, delices, & tous honeſtes plaiſirs de agriculture, & vie ruſticque.

C’eſt la cauſe, Monſeigneur, pourquoy præſentement, hors toute intimidation, ie mectz la plume au vent : eſperant que par voſtre benigne faueur me ſerez contre les calumniateurs comme vn ſecond Hercules Gaulloys, en ſçauoir, prudence, & eloquence : Alexicacos, en vertuz, puiſſance, & auctorité, duquel veritablement dire ie peuz ce que de Moſes le grand prophete & capitaine en Iſrael dict le ſaige roy Solomon Eccleſiaſtici 45. homme craignant & aymant Dieu : agreable à tous humains : de Dieu & des hommes bien aymé : duquel heureuſe eſt la memoire. Dieu en louange l’a comparé aux Preux : l’a faict grand en terreur des ennemis. En ſa faueur a faict choſes prodigieuſes & eſpouentables : En præſence des Roys l’a honoré, Au peuple par luy a ſon vouloir declaré, et par luy ſa lumiere a monſtré. Il l’a en foy & debonnaireté conſacré, & eſleu entre tous humains. Par luy a voulu eſtre ſa voix ouye, et à ceulx qui eſtoient en tenebres eſtre la loy de viuificque ſcience annoncee.

Au ſurplus vous promettant, que ceulx qui par moy ſeront rencontrez congratulans de ces ioieulx eſcriptz, tous ie adiureray, vous en ſçauoir gré total : vnicquement vous en remmercier, & prier noſtre ſeigneur pour conſeruation & accroiſſement de ceſte voſtre grandeur. A moy rien ne attribuer, fors humble ſubiection & obeiſſance voluntaire à voz bons commandemens. Car par voſtre exhortation tant honorable m’auez donné & couraige & inuention : & ſans vous m’eſtoit le cueur failly, & reſtoit tarie la fontaine de mes eſpritz animaulx. Noſtre ſeigneur vous maintienne en ſa ſaincte grace. De Paris ce 28 de Ianuier 1552.

Voſtre treſhumble & treſobeiſſant ſeruiteur

Franç. Rabelais medicin.