‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 2 sur 409 · Gargantua · Prologe

Gargantua · Prologe

evvevrs treſilluſtres, & vous Verolez treſprecieux (car à vous non à aultres ſont dediez mes eſcriptz) Alcibiades ou dialoge de Platon, intitulé Le bancquet, louant ſon precepteur Socrates, ſans controuerſe prince des philoſophes, entre aultres parolles le dict eſtre ſemblable es Silenes. Silenes eſtoient iadis petites boites telles que voyons de preſent es bouticques des apothecaires, pinctes au deſſus de figures ioyeuſes & friuoles, comme de Harpies, Satyres, oyſons bridez, lieures cornuz, canes baſtees, boucqs volans, cerfz limonniers, & aultres telles pinctures contrefaictes à plaiſir pour exciter le monde à rire, quel fut Silene, maiſtre du bon Bacchus : mais au dedans l’on reſeruoit les fines drogues comme Baulme, Ambre gris, Amomon, Muſc, ziuette, pierreries : & aultres choſes precieuſes. Tel diſoit eſtre Socrates : par ce que le voyans au dehors & l’eſtimans par l’exteriore apparence, n’en euſſiez donné vn coupeau d’oignon : tant laid il eſtoit de corps & ridicule en ſon maintien, le nez pointu, le reguard d’vn taureau, le viſaige d’vn fol : ſimple en meurs, ruſtiq en veſtimens, pauure de fortune, infortuné en femmes, inepte à tous offices de la republique, touſiours riant, touſiours beuuant d’autant à vn chaſcun, touſiours ſe guabelant, touſiours diſſimulant ſon diuin ſçauoir. Mais ouurans ceſte boyte : euſſiez au dedans trouué vne celeſte & impreciable drogue, entendement plus que humain, vertus merueilleuſe, couraige inuincible, ſobreſſe non pareille, contentement certain, aſſeurance parfaicte, depriſement incroyable de tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, trauaillent, nauigent et bataillent.

Aquel propos, en vouſtre aduis, tend ce prelude, & coup d’eſſay ? Par autant que vous mes bons diſciples & quelques aultres foulz de ſeiour liſans les ioyeux tiltres d’aulcuns liures de noſtre inuention, comme Gargantua, Pantagruel, Feſſepinte, La dignité des braguettes, Des poys au lard cum commento, &c., iugez trop facillement ne eſtre au dedans traicté que mocqueries, folateries, & menteries ioyeuſes : veu que l’enſigne exteriore (c’est le tiltre), ſans plus auant enquerir, eſt communement receu à deriſion & gaudiſſerie. Mais par telle legiereté ne conuient eſtimer les œuures des humains. Car vous meſmes dictes, que l’habit ne faict poinct le moine : & tel eſt veſtu d’habit monachal, qui au dedans n’eſt rien moins que moyne : & tel eſt veſtu de cappe heſpanole, qui en ſon couraige nullement affiert à Heſpane. C’eſt pourquoy fault ouurir le liure, & ſoigneuſement peſer ce que y eſt deduict. Lors congnoiſtrez que la drogue dedans contenue eſt bien d’aultre valeur, que ne promettoit la boite. C’eſt à dire que les matieres icy traictees ne ſont tant folaſtres, comme le tiltre au deſſus pretendoit.

Et poſé le cas, qu’au ſens literal vous trouuez matieres aſſez ioyeuſes & bien correſpondentes au nom, toutesfois pas demourer là ne fault, comme au chant des Sirenes : ains à plus hault ſens interpreter ce que par aduenture cuidiez dict en gayeté de cueur.

Crochetaſtes vous oncques bouteilles ? Caiſgne. Reduiſez à memoire la contenence qu’auiez. Mais veiſtes vous onques chien rencontrant quelque os medulare ? C’eſt, comme dict Platon lib. ij. de rep., la beſte du monde plus philoſophe. Si veu l’auez : vous auez peu noter de quelle deuotion il le guette : de quel ſoing il le guarde : de quel ferueur il le tient, de quelle prudence il l’entomme : de quelle affection il le briſe : & de quelle diligence il le ſugce. Qui le induict à ce faire ? Quel eſt l’eſpoir de ſon eſtude ? Quel bien pretend il ? Rien plus q’vn peu de mouelle. Vray eſt que ce peu, plus eſt delicieux que le beaucoup de toutes aultres : pource que la mouelle eſt aliment elabouré à perfection de nature, comme dict Galen. iij. facu. natural & xj. de vſu parti.

Al’exemple d’icelluy vous conuient eſtre ſaiges pour fleurer, ſentir, & eſtimer ces beaulx liures de haulte greſſe, legiers au prochaz, & hardiz à la rencontre. Puis, par curieuſe leçon & meditation frequente, rompre l’os, et ſugcer la ſubſtantificque mouelle. C’eſt à dire : ce que i’entends par ces ſymboles Pythagoricques, auecques eſpoir certain d’eſtre faictz eſcors & preux à ladicte lecture. Car en icelle bien aultre gouſt trouuerez, & doctrine plus abſconce, laquelle vous reuelera de treſhaultz ſacremens & myſteres horrificques, tant en ce qui concerne noſtre religion, que auſſi l’eſtat politicq & vie œconomicque.

Croiez vous en voſtre foy qu’oncques Homere, eſcriuent L’Iliade & Odyſſee, penſaſt es allegories leſquelles de luy ont calfreté Plutarche, Heraclides Ponticq, Euſtatie, Phornute, & ce que d’iceulx Politian a deſrobé ? Si le croiez : vous n’approchez ne de pieds ne de mains à mon opinion, qui decrete icelles auſſi peu auoir eſté ſongees d’Homere, que d’Ouide en ſes Metamorphoſes, les ſacremens de l’euangile : leſquelz vn frere Lubin vray croquelardon s’eſt efforcé demonſtrer, ſi d’aduenture il rencontroit gens auſſi folz que luy : & (comme dict le prouerbe) couuercle digne du chaudron.

Si ne le croiez : quelle cauſe eſt, pourquoy autant n’en ferez de ces ioyeuſes & nouuelles chronicques ? Combien que les dictans n’y penſaſſe en plus que vous, qui par aduenture beuiez comme moy. Car à la compoſition de ce liure ſeigneurial, ie ne perdiz ne emploiay oncques plus ny aultre temps, que celluy qui eſtoit eſtably à prendre ma refection corporelle : ſçauoir eſt, beuuant & mangeant. Auſſi eſt ce la iuſte heure d’eſcrire ces haultes matieres & ſciences profundes. Comme bien faire ſçauoit Homere paragon de tous Philologes, & Ennie pere des poetes latins, ainſi que teſmoigne Horace, quoy q’vn malautru ait dict, que ſes carmes ſentoyent plus le vin que l’huile.

Autant en dict vn Tirelupin de mes liures, mais bren pour luy. L’odeur du vin, ô combien plus eſt friant, riant, priant, plus celeſte, & delicieux que d’huille ? Et prendray autant à gloire qu’on die de moy, que plus en vin aye deſpendu que en huyle, que fiſt Demoſthenes, quand de luy on diſoit, que plus en huyle que en vin deſpendoit. A moy n’eſt que honneur & gloire d’eſtre dict & reputé bon gaultier & bon compaignon : & et en ce nom ſuis bien venu en toutes bonnes compaignies de Pantagrueliſtes : A Demoſthenes fut reproché par vn chagrin que ſes oraiſons ſentoient comme la ſerpilliere d’vn ord & ſale huillier. Pourtant interpretez tous mes faictz & mes dictz en la perfectiſſime partie, ayez en reuerence le cerueau caſeiforme qui vous paiſt de ces belles billes vezees, & à voſtre pouoir tenez moy touſiours ioyeux.

Or eſbaudiſſez vous, mes amours, & guayement liſez le reſte tout à l’aiſe du corps, & au profit des reins. Mais eſcoutez, vietz dazes, que le maulubec vous trouſque : vous ſoubuienne de boyre à my pour la pareille : & ie vous plegeray tout ares metys.

« Ce ſont bouettes d’apothicaires :
Belles dehors & rien dedans.

« CONTRETOVCHE.

« Ils ſeroient mieux s’ils reſſembloient
Aux ſilenes de l’ancien temps,
Qui, comme Socrates, eſtoient
Laides dehors, belles dedans.

« CONSIDERATION.

L’autre qui de ſoy-meſme eſtoit diminutiue,
Reſſembloit tranſparante vne lanterne viue
Dont quelque Paticier amuſe les enfans,
Où des oyſons bridez, Guenuches, Elefans,
Chiens, chats, lieures, renards, & mainte eſtrange beſte
Courent l’vne apres l’autre…

(Sat. XI, p. 89, Collection Lemerre)

Pour faire plus toſt mal que bien,
Frere Lubin le fera bien ;
Mais ſi c’eſt quelque bon affaire,
Frere Lubin ne le peult faire.

avait rendu ce nom proverbial.

… lors qu’on a du bien, il neſt ſi decrepite
Qui ne trouue (en donnant) couuercle à ſa marmite.

(Sat. XIII, p. 110)

Laudibus arguitur vini vinosus Homerus :
Ennius ipse pater nunquam, nisi potus, ad arma
Prosiluit dicenda… (lib. I, epiſt. XIX, v. 6)

La blanche colombelle belle
Souuent ie vois priant criant :
Mais deſſoubz la cordelle d’elle
Me iecte vn œil friant, riant.