‹ Les Œuvres de François RabelaisChapitre 235 sur 409 · LeCinquiemeLivre · 12

LeCinquiemeLivre · 12

vant fuſmes aſſis Grippe-minaud au millieu de ſes Chats-fourrez nous diſt en parolle furieuſe & enrouee, Orça, orça, orça. A boire à boire ça, diſoit Panurge entre ſes dens.

Vne bien ieune & toute blondelette
Conceut vn fils Etyopien, ſans pere.
Puis l’enfanta ſans douleur la tendreſſe,
Quoy qu’il ſortiſt comme faict la vipere :
L’ayant rongé en mout grand vitupere
Tout l’vn des flancs, pour ſon impatience.
Depuis paſſa mons & vaux en fiance,
Par l’air volant, en terre cheminant :
Tant qu’eſtonna l’amy de ſapience,
Qui l’eſtimoit eſtre humain animant.

Orça, reſpons moy, diſt Grippe-minaud, à ceſt énigme, & nous reſoulz preſencement qe c’eſt, orça. Or de par Dieu, reſpondis-ie, ſi l’auois Sphinx en ma maiſon, or de par Dieu, comme l’auoie Verres, vn de vos precurſeurs, or de par Dieu, reſouldre pourrois l’enigme, or de par Dieu, mais certes ie n’y eſtois mie, & ſuis, or de par Dieu, innocent du faict. Orça, diſt Grippe-minaud, par Styx, puis qu’autre choſe ne veux dire, orça, ie te monſtreray, orça, que meilleur te ſeroit eſtre tombé entre les pattes de Lucifer, orça, & de tous les diables, orça, qu’entre nos griphes, orça, le vois tu bien, orça, malautru, nous allegues tu innocence, orça, comme choſe digne d’eſchapper nos tortures, orça, nos loix ſont comme toille d’araignes, orça, les ſimples mouſcherons, & petits papillons y ſont prins, orça, les gros taons malfaiſans les rompent, orça, & paſſent à trauers, orça. Semblablement nous ne cherchons les gros larrons & tyrans, orça, ils ſont de trop dure digeſtion, orça, & nous affolleroient, orça, vous autres gentils innocens, orça, y ſerez bien innocentez, orça, le grand diable, orça, vous y chantera meſſe, orça.

Frere Iean impatient de ce qu’auoit deduit Grippe minaud : hau monſieur le diable engipponné, comment veux tu qu’il reſponde d’vn cas lequel il ignore : ne te contente tu de verité ? Orça, diſt Grippe-minaud, encores n’eſtoit de mon regne aduenu, orça, qu’icy perſonne, ſans premier eſtre interrogué parloit, orça. Qui nous a deſlié ce fol enragé icy ? Tu as menty, diſt frere Iean ſans les leures mouuoir. Orça, quand ſeras en rang de reſpondre, orça, tu auras prou affaire, orça. Maraut, tu as menty, diſoit frere Iean en ſilence. Penſe tu eſtre en la foreſt de l’Academie, orça, auec les ocieux veneurs & inquiſiteurs de verité ? Orça nous auons bien icy autre choſe à faire, orça, icy on reſpond, ie dis, orça, categoriquement, de ce que lon ignore. Orça, on confeſſe auoir faict, orça, ce qu’on ne fiſt onques. Orça on proteſte ſçauoir ce que iamais on n’apprint. Orça on faict prendre patience en enrageant. Orça on plume l’oye ſans la faire crier. Orça tu parle ſans procuration, orça ie le voy bien, orça tes fortes fiebures quartaines, orça, qui te puiſſent eſpouſer, orça. Diables, s’eſcria frere lean, archidiables, protodiables, pantodiables, tu donques veux marier les moines : ho, hu, ho, hou, ie te prens pour heretique.

Semblant ferois de vous innocenter.

(Marot, Epigrammes, VII, Du iour des Innocens)